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internationnale situationniste N°05 — Décembre 1960
Notes éditoriales

L’aventure

Les conditions du travail de l’I.S. expliquent à la fois sa discipline et les formes d’hostilité qu’elle rencontre. L’I.S. ne veut pas tenir sa place dans l’édifice artistique actuel, mais le sape souterrainement. Les situationnistes sont dans les catacombes de la culture connue.

Quiconque a un peu vu le milieu social qui est défini par la propriété spécialisée des choses culturelles, sait bien que tout le monde y méprise à peu près tout le monde, et que chacun y ennuie tous les autres. Mais c’est une condition non dissimulée de ce milieu, une constatation claire pour tous ; c’est même la première banalité que les individus s’y transmettent dans le premier moment de toute conversation. À quoi tient donc leur résignation ? Évidemment au fait qu’ils ne peuvent être porteurs d’un projet commun. Chacun reconnaît alors dans les autres sa propre insignifiance et son conditionnement : précisément, la démission qu’il a dû souscrire lui-même pour participer à ce milieu séparé, et à ses fins réglées.

Pris dans ce cadre, les gens n’ont ni le besoin ni la possibilité objective d’aucune sorte de sanction. Ils se retrouvent toujours, au même point, poliment. Les dissentiments, personnels ou idéologiques, restent secondaires par rapport à cette communauté. Pour l’I.S., et la lutte qu’elle se propose, l’exclusion est une arme possible et nécessaire.

C’est la seule arme de tout groupe fondé sur la liberté complète des individus. Personne parmi nous n’aime contrôler ni juger, et ce contrôle vaut par son usage pratique, non comme sanction morale. Le « terrorisme » de l’exclusion dans l’I.S. ne peut en rien se comparer aux mêmes pratiques dans des mouvements politiques, par des bureaucraties tenant un pouvoir. C’est au contraire l’extrême ambiguïté de la condition des artistes, à tout moment sollicités de s’intégrer dans la petite sphère du pouvoir social à eux réservée, qui impose une discipline. Cette discipline définit nettement une plate-forme incorruptible, dont l’abandon ne se rattrapera pas. Autrement, il y aurait rapidement osmose entre cette plate-forme et le milieu culturel dominant, par la multiplicité des sorties et des rentrées. La question de l’avant-garde culturelle aujourd’hui nous paraît ne pouvoir être posée qu’au niveau d’un ensemble, non seulement de travaux collectifs, mais d’une collectivité de problèmes en interaction. Il y a donc des gens qui ont été exclus de l’I.S. Certains se sont intégrés au monde qu’ils combattaient ; d’autres n’arrivent qu’à se rapprocher misérablement entre eux, alors qu’ils n’ont en commun que leur rupture avec nous, précisément survenue pour des raisons opposées. D’autres restent dignes dans l’isolement, et nous avons été bien placés pour connaître leurs talents. Pensons-nous qu’en sortant de l’I.S. ils ont rompu avec l’avant-garde ? Oui, nous le pensons. Il n’y a pas, pour le moment, une autre organisation réunie en vue d’une tâche de cette ampleur.

Les objections d’ordre sentimental nous paraissent recouvrir la plus profonde mystification. Toute la formation économique-sociale tend à faire prédominer le passé, à fixer l’homme vivant, à le réifier en marchandise. Ainsi, un monde sentimental où les goûts et les relations avec les gens recommencent est le produit direct du monde économique et social où les gestes doivent être répétés chaque jour, dans l’esclavage de la production capitaliste. Le goût du faux-nouveau exprime sa nostalgie malheureuse.

Les injures contre l’I.S., et surtout quand elles proviennent de gens qui ont été au préalable exclus de cet accord, sont d’abord une mesure de la passion personnelle qui a pu s’y employer. Renversée en hostilité sans réserve, une telle passion a pu faire dire que nous étions des fainéants, des staliniens, des imposteurs, et cent autres traits bien trouvés. L’un a dit que l’I.S. n’était rien d’autre qu’une entente économique bien organisée pour le trafic de l’art moderne ; mais d’autres ont avancé que c’était plutôt pour le trafic de la drogue. D’autres encore affirment que nous n’avons jamais vendu de la drogue, ayant nous-mêmes un trop vif penchant pour sa consommation. Ou font le compte de nos vices sexuels. On s’est emporté jusqu’à nous traiter d’arrivistes.

Ces attaques ont été longtemps chuchotées autour de nous par les mêmes gens qui affectaient publiquement de nous ignorer. Mais ce silence commence maintenant à être rompu de plus en plus fréquemment par de vives critiques publiques. Ainsi ce récent numéro spécial de Poésie Nouvelle qui mêle à beaucoup d’accusations de ce calibre, deux ou trois contre-sens peut-être sincères. Ces gens nous définissent comme étant des « vitalistes », quoique nous ayons fait la plus radicale critique de la pauvreté de toute la vie permise ; et sont si parfaitement englués dans le monde du spectacle que, pour rattacher notre conception de la situation à quelque chose qu’ils connaissaient, ils ne sont pas allés chercher plus loin que dans l’historique des prétentions de la mise en scène de théâtre. (Les mêmes tenants d’un néo-lettrisme, en présentant en juin dernier une exposition d’art « supertemporel » qui appelait une collaboration ultérieure du public, ont voulu aussi intégrer l’anti-art de l’I.S., et particulièrement la peinture détournée d’Asger Jorn, mais en le transcrivant dans leur système métaphysique d’un spectacle signé pour toujours, qui cherche à porter jusque dans la néantisation totale de l’art lui-même les ambitions ridicules de l’artiste officiel du siècle dernier.)

À cette néantisation d’une culture, nous ne doutons pas qu’appartiennent aussi certaines manifestations d’un art critique employé en ce moment par le courant situationniste. Non seulement la peinture détournée mais par exemple l’unité scénique dont une préface est publiée dans ce numéro, ou un film comme Critique de la Séparation.

La différence, c’est que toute notre action dans la culture s’est liée à un programme de renversement de cette culture elle-même ; et à la formation et au progrès d’une instrumentation nouvelle, qui est la force situationniste organisée.

De curieux émissaires voyagent à travers l’Europe, et plus loin ; se rencontrent, porteurs d’incroyables instructions.

À la question : Pourquoi avons-nous favorisé un regroupement si passionné dans cette sphère culturelle, dont pourtant nous rejetons la réalité présente ? — la réponse est : Parce que la culture est le centre de signification d’une société sans signification. Cette culture vide est au cśur d’une existence vide, et la réinvention d’une entreprise de transformation générale du monde doit aussi et d’abord être posée sur ce terrain. Renoncer à revendiquer le pouvoir dans la culture serait laisser ce pouvoir à ceux qui l’ont.

Nous savons bien que la culture à abattre ne tombera réellement qu’avec la totalité de la formation économique-sociale qui la soutient. Mais, sans plus attendre, l’Internationale situationniste se propose de l’affronter sur toute son étendue, jusqu’à imposer un contrôle et une instrumentation situationnistes autonomes contre ceux que détiennent les autorités culturelles existantes, c’est-à-dire jusqu’à un état de double pouvoir dans la culture.

La minute de vérité

« Les soussignés, considérant que chacun doit se prononcer sur des actes qu’il est désormais impossible de présenter comme des faits divers de l’aventure individuelle ; considérant qu’eux-mêmes, à leur place et selon leurs moyens, ont le devoir d’intervenir, non pas pour donner des conseils aux hommes qui ont à se décider personnellement face à des problèmes aussi graves, mais pour demander à ceux qui les jugent de ne pas se laisser prendre à l’équivoque des mots et des valeurs, déclarent :

« — Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien.

« — Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français.

« — La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres. »

Telles sont les conclusions d’une Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, signée par 121 artistes et intellectuels, qui a été publiée au début de septembre. Des poursuites ayant été aussitôt engagées, et les premières inculpations notifiées, dans le courant du mois de septembre, 60 à 70 noms s’ajoutèrent à la première liste ; dont certains étaient connus pour être assez éloignés de tout radicalisme politique. Pour briser ce mouvement, le gouvernement n’hésita pas à recourir à des sanctions exceptionnelles, annoncées le 28 septembre. Tandis que les fonctionnaires (généralement de l’enseignement) étaient suspendus, tous les signataires se voyaient bannis de la radio-télévision, leurs noms mêmes ne pouvant plus y être cités ; et rejetés des théâtres subventionnés ou des films normalement enregistrés par le Centre National du Cinéma. En outre, à ce jour, les peines maximales relatives au délit reconnu dans ce texte, passaient de plusieurs mois à plusieurs années de prison. Par ces mesures, le gouvernement admettait qu’il ne pouvait contenir l’extension du scandale qu’au moyen d’une guerre ouverte contre toute la liberté culturelle dans ce pays. Ces extrémités paraissent d’ailleurs avoir été peu payantes puisque plus de 60 signatures se portèrent après cette date sur la déclaration interdite — qui totalise à ce jour 254 signatures au moins. Et puisque les inculpations ne se succèdent qu’avec une grande lenteur.

L’effet de la « Déclaration des 121 », grâce à la publicité que la répression lui assurait en France et à l’étranger, fut loin d’être négligeable. On vit l’intelligence garantie française se compter sur un noble manifeste qui appelait le pouvoir à frapper plus vite et plus fort contre l’anti-France ; le spirituel journal de l’intellectuel Poujade stigmatiser sur huit colonnes à la une « le manifeste des pédérastes » ; et certains vieux spécialistes de la mise en question totale des « perspectives » sociales se questionner promptement sur leur propre participation à cet excès, et s’employer aussitôt à détourner des signatures vers une pétition respectueuse, par laquelle la Fédération de l’Éducation Nationale faisait savoir qu’elle souhaitait que cette guerre se terminât par une négociation (on pense particulièrement à E. Morin et C. Lefort).

Dans la couche culturelle, te mérite de cette déclaration est d’avoir apporté une ligne de séparation fort nette. Les signataires ne représentent nullement une politique d’avant-garde, ni un programme cohérent, ni même un rassemblement dont — en dehors de ce geste — on pourrait approuver la plupart des individus. Mais tous ceux qui n’ont pas voulu, dans ces circonstances, prendre parti pour la cause indivise de la liberté des Algériens et des intellectuels français poursuivis, ont contresigné, au contraire, l’aveu que toutes leurs éventuelles prétentions à rôder encore parmi les problèmes d’un « avant-gardisme » quelconque devront être traitées toujours par le rire et le mépris. C’est ainsi que l’on ne s’étonne pas de n’avoir guère revu dans cette galère les crétins qui avaient organisé quelques mois auparavant un anti-procès, où leur idée-force, pour compenser leur hideuse déficience artistique, sociale et intellectuelle, était que l’on devait rejeter tout jugement pour que la liberté soit vraiment défendue. Fidèles à eux-mêmes, ils n’ont pas jugé qu’il y ait eu quelque liberté à défendre avec les 121.

Politiquement, cette déclaration n’a pas été sans servir au relatif réveil de l’opinion française depuis trois mois. Le soir du 27 octobre, malgré l’éclatant sabotage des communistes, et le frein de toutes les bureaucraties syndicales, la jeunesse, surtout étudiante, a pu mener une première manifestation de rue contre la guerre. Une certaine prise de conscience s’opère, après des années de mystifications et de démissions.

Le 11 décembre, la révolution algérienne, avec l’intervention des masses dans les rues d’Alger et d’Oran, a fait entendre aux sourds les plus résolus qu’elle était en effet « la cause du peuple algérien » dans son ensemble. Le même scandale n’est plus exprimé par un tract des intellectuels, mais avec le sang des foules désarmées. Il s’adresse toujours, finalement, au prolétariat de France, dont l’intervention seule pourrait achever la guerre vite et bien.

La frontière situationniste

On sait ce que n’est pas l’I.S. ; quel terrain elle ne se soucie plus d’occuper (ou seulement d’une façon marginale, en lutte contre toutes les conditions existantes). Il est plus difficile de dire où va l’I.S., de caractériser positivement le projet situationniste. On peut énumérer pourtant, fragmentairement, certaines positions provisoires de sa marche.

À l’encontre des corps hiérarchisés de spécialistes que constituent, de plus en plus, les bureaucraties, armées, et même partis politiques du monde moderne, l’I.S., on le verra un jour, se présente comme la forme la plus pure d’un corps anti-hiérarchique d’anti-spécialistes.

La critique et la construction situationnistes concernent, à tous les niveaux, la valeur d’usage de la vie. Comme notre conception de l’urbanisme est une critique de l’urbanisme ; comme notre expérience des loisirs est en fait un refus du loisir (au sens dominant de séparation et passivité) ; de même si nous désignons notre champ d’action dans la vie quotidienne, il s’agit d’une critique de la vie quotidienne, mais qui devra être « critique radicale effectuée, et non plus souhaitée, indiquée » (Frankin, Esquisses programmatiques), cette critique pratique de la vie quotidienne allant vers son dépassement dans le « quotidien rendu impossible ».

Nous ne pensons pas avoir inventé des idées extraordinaires dans la culture moderne, mais plutôt avoir commencé à faire remarquer l’extraordinaire de son néant. Les spécialistes de la production culturelle sont ceux qui se résignent le plus aisément à leur séparation, et donc à leur carence. Mais c’est l’ensemble de la société présente qui ne peut éviter le problème de la récupération de ses infinies capacités aliénées, incontrôlées.

L’abondance, comme avenir humain, ne saurait être abondance d’objets, même d’objets « culturels » appartenant au passé ou recommencés sur ce modèle, mais abondance de situations (de la vie, de dimensions de la vie). Dans le cadre actuel d’une propagande de la consommation, la mystification fondamentale de la publicité est d’associer des idées de bonheur à des objets (télévision, ou meubles de jardin, ou automobile, etc.), et d’ailleurs en rompant le lien naturel que ces objets peuvent entretenir avec d’autres, pour leur faire constituer avant tout un milieu matériel d’un « haut standing ». Cette image imposée du bonheur constituant aussi le caractère directement terroriste de la publicité. Cependant, le « bonheur », tel moment heureux, dépendent d’une réalité globale qui n’implique pas moins que des personnages en situation : des personnes vivantes et le moment qui est leur éclairage et leur sens (leur marge de possible). Dans la publicité, les objets sont traités comme passionnants, sur le mode passionné (« comme la vie doit être transformée quand on possède une merveilleuse voiture comme celle-ci »). Mais rien de ce qui serait plus digne d’intérêt ne peut être traité sans mettre en péril le conditionnement d’ensemble : quand la publicité s’occupe d’une passion réelle, il ne s’agit que de la publicité d’un spectacle.

L’architecture encore à faire doit s’écarter des préoccupations de beauté spectaculaire de l’ancienne architecture monumentale ; au profit d’organisations topologiques commandant une participation générale. Nous jouerons sur la topophobie et créerons une topophilie. Le situationniste considère son environnement et lui-même comme plastiques.

La nouvelle architecture pourra commencer ses premiers exercices pratiques par le détournement de blocs affectifs d’ambiance anciennement définis (le château, par exemple). L’emploi du détournement, dans l’architecture comme pour construire des situations, marque le réinvestissement des produits qu’il s’agit de soustraire aux fins de l’actuelle organisation économique-sociale, et la rupture avec le souci formaliste de créer abstraitement de l’inconnu. Il s’agit de libérer d’abord les désirs existants, de les déployer dans les dimensions nouvelles d’une réalisation inconnue.

C’est ainsi que les recherches dans la voie d’un art direct des situations viennent d’avancer sans doute considérablement avec la première ébauche d’une notation préalable des lignes de force des événements d’une situation projetée. Il s’agit de schémas, d’équations où les participants pourraient choisir quelles inconnues ils vont jouer, sérieusement, sans spectateurs, et sans autre but que ce jeu. Voici assurément un prototype d’arme efficace dans la lutte contre l’aliénation, bonne en tout cas pour rompre avec les affligeantes conventions du libertinage ; une première reprise de l’avance sur la voie fouriériste des « parcours de bonheur ». Il faut ajouter que nous ne soutenons aucune forme souhaitable ou garantie de bonheur. Et aussi que ces schémas, plus ou moins précisés et complétés, ne peuvent servir que de piste de départ pour sauter dans l’inconnu ouvert par un arrangement calculé d’événements. Ces schémas sont encore une application du principe situationniste de la catapulte, observé au cours de la dérive des 29, 30 et 31 mai à Bruxelles et Amsterdam. L’expérience a fait apparaître en ce cas qu’une très forte accélération de la traversée de l’espace social, organisée temporairement et sous des prétextes utilitaires par exemple, pouvait avoir pour effet de projeter brusquement les sujets, au moment où l’accélération cesse, dans une dérive qu’ils parcourent sur leur vitesse acquise. Bien évidemment, on ne doit pas perdre de vue que toute expérience qui peut être montée à partir de bases restreintes, en dépit de sa valeur en renseignements et aussi en propagande, étant seulement à l’échelle du laboratoire, à un degré infinitésimal de l’ensemble social, présentera non seulement une différence d’échelle mais une différence de nature par rapport aux constructions futures de la vie. Mais ce laboratoire hérite de toutes les créations d’une sphère culturelle épuisée ; et en prépare le dépassement concret.

Voici donc les ultimes avant-postes de la culture. Au-delà, commence la conquête de la vie quotidienne.

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