Géopolitique de l’hibernation
L’« équilibre de la terreur » entre deux groupes d’États rivaux qui est la plus visible des données essentielles de la politique mondiale en ce moment signifie aussi l’équilibre de la résignation : pour chacun des antagonistes, à la permanence de l’autre ; et à l’intérieur de leurs frontières, résignation des gens à un sort qui leur échappe si complètement que l’existence même de la planète n’est plus qu’un avantage aléatoire, suspendu à la prudence et à l’habileté de stratèges impénétrables. Cela implique décidément une résignation généralisée à l’existant, aux pouvoirs coexistants des spécialistes qui organisent ce sort. Ceux-ci trouvent un avantage supplémentaire à cet équilibre, en ce qu’il permet la liquidation rapide de toute expérience originale d’émancipation survenant en marge de leurs systèmes, et d’abord dans l’actuel mouvement des pays sous-développés. C’est à travers le même engrenage de la neutralisation d’une menace par une autre — quel que soit le protecteur gagnant à l’occasion — que l’élan révolutionnaire du Congo se trouve écrasé avec l’envoi du corps expéditionnaire des Nations-Unies (deux jours après leur débarquement, au début de juillet 1960, les troupes ghanéennes, arrivées les premières, servaient à briser la grève des transports à Léopoldville), et celui de Cuba avec la formation d’un parti unique (en mars 1962, le général Lister, dont on connaît le rôle dans la répression de la révolution espagnole, vient d’être nommé chef d’état-major adjoint de l’armée cubaine).
Les deux camps ne préparent pas effectivement la guerre, mais la conservation illimitée de cet équilibre, qui est à l’image de la stabilisation interne de leur pouvoir. Il va sans dire que cela devra mobiliser des ressources géantes puisqu’il est impératif de s’élever toujours plus haut dans le spectacle de la guerre possible. Ainsi Barry Commoner, qui préside le comité scientifique chargé par le gouvernement des États-Unis d’évaluer les destructions promises par une guerre thermo-nucléaire, annonce qu’après une heure de cette guerre quatre-vingt millions d’Américains seraient tués, et que les autres n’auraient aucun espoir de vivre normalement par la suite. Les états-majors qui, dans leurs préparatifs, ne comptent plus qu’en mégabody (cette unité représentant un million de cadavres) ont admis la vanité de pousser leurs calculs au delà de la première demi-journée, l’information de l’expérience manquant tout à fait pour la planification ultérieure. D’après Nicolas Vichney dans Le Monde du 5 janvier 1962, une tendance avant-gardiste de la doctrine de défense américaine en est déjà à estimer que « le meilleur procédé de dissuasion résiderait dans la possession d’une énorme bombe thermo-nucléaire enfouie dans le sol. L’adversaire attaquerait, on la ferait sauter et la Terre serait disloquée. »
Les théoriciens de ce « système du Jugement Dernier » (Doomsday System) ont certes trouvé l’arme absolue de la soumission ; ils ont pour la première fois traduit en pouvoirs techniques précis le refus de l’histoire. Mais la logique rigoureuse de ces doctrinaires ne répond qu’à un aspect du besoin contradictoire de la société de l’aliénation, dont le projet indissoluble est d’empêcher la vie des gens tout en organisant leur survie (cf. l’opposition des concepts de vie et de survie décrite plus loin par Vaneigem dans Banalités de base). De sorte que le Doomsday System, par son mépris d’une survie qui est tout de même la condition indispensable de l’exploitation présente et future du travail humain, ne peut jouer le rôle que d’ultima ratio des bureaucraties régnantes ; qu’être, paradoxalement, la garantie de leur sérieux. Mais, dans l’ensemble, le spectacle de la guerre à venir, pour être pleinement efficace, doit dès à présent modeler l’état de paix que nous connaissons, en servir les exigences fondamentales.
À cet égard, le développement extraordinaire des abris anti-atomiques dans le courant de l’année 1961 est certainement le tournant décisif de la guerre froide, un saut qualitatif dont on distinguera plus tard l’immense importance dans le processus de formation d’une société totalitaire cybernétisée à l’échelle planétaire. Ce mouvement a commencé aux États-Unis, où Kennedy en janvier dernier, dans son Message sur l’état de l’Union, pouvait déjà assurer au Congrès : « Le premier programme sérieux d’abris de la défense civile est en cours d’exécution, avec l’identification, le repérage et la mise en réserve de cinquante millions d’emplacements ; et je sollicite votre approbation pour l’appui donné par les autorités fédérales à la construction d’abris anti-atomiques dans les écoles, les hôpitaux et les endroits similaires ». Cette organisation étatique de la survie s’est rapidement étendue, plus ou moins secrètement, aux autres pays importants des deux camps. L’Allemagne fédérale par exemple s’est d’abord préoccupée de la survie du chancelier Adenauer et de son équipe, et la divulgation des réalisations en ce domaine a entraîné la saisie de la revue munichoise Quick. La Suède et la Suisse en sont à l’installation d’abris collectifs creusés dans leurs montagnes, où les ouvriers enfouis avec leurs usines pourraient continuer à produire sans désemparer jusqu’à l’apothéose du Doomsday System. Mais la base de la politique de défense civile est aux États-Unis, où nombre de sociétés florissantes, telles la Peace O’Mind Shelter Company au Texas, l’American Survival Products Corporation dans le Maryland, la Fox Hole Shelter Inc. en Californie, la Bee Safe Mannfacturing Company dans l’Ohio, assurent la publicité et la mise en place d’une multitude d’abris individuels, c’est-à-dire édifiés comme propriété privée pour l’aménagement de la survie de chaque famille. On sait qu’il se développe autour de cette mode une nouvelle interprétation de la morale religieuse, des ecclésiastiques opinant que le devoir consistera clairement à refuser l’accès de tels abris à ses amis ou à des inconnus, fût-ce même à main armée, pour garantir le salut de sa seule famille. En fait, la morale devait ici s’adapter pour concourir à porter à sa perfection ce terrorisme de la conformité qui est sous-jacent dans toute la publicité du capitalisme moderne. Il était déjà difficilement soutenable, devant sa famille et ses voisins, de ne pas avoir tel modèle de voiture que permet d’acquérir à tempérament tel niveau de salaire (toujours reconnaissable dans les grands ensembles urbains de type américain, puisque la localisation de l’habitat se fait justement en fonction de ce niveau de salaire). Il sera encore moins facile de ne pas garantir aux siens le standing de survie accessible d’après la conjoncture du marché.
On estimait généralement qu’aux États-Unis, depuis 1955, une saturation relative de la demande de « biens durables » entraînait l’insuffisance du stimulant que la consommation doit fournir à l’expansion économique. On peut certainement comprendre ainsi l’ampleur de la vogue des gadgets de toutes sortes, qui représentent une excroissance très malléable du secteur des biens semi-durables. Mais l’importance de l’abri apparaît pleinement dans cette perspective de relance nécessaire de l’expansion. Avec l’implantation des abris, et ses prolongements prévisibles, tout est à refaire sous terre. Les possibilités d’équipement de l’habitat sont à reconsidérer : en double. Il s’agit réellement de l’installation d’un nouveau durable, dans une nouvelle dimension. Ces investissements souterrains, dans des strates jusqu’à ce jour laissés en friche par la société de l’abondance, introduisent eux-mêmes une relance pour des biens semi-durables déjà en usage à la surface, comme le boom sur les conserves alimentaires dont chaque abri nécessite un stock d’une abondance maximum ; aussi bien que pour de nouveaux gadgets spécifiques, tels ces sacs en matière plastique qui contiendront les corps des gens appelés à mourir dans l’abri et, naturellement, à continuer d’y séjourner avec les survivants.
Sans doute il est aisé de s’apercevoir que ces abris individuels déjà essaimés partout ne sont jamais efficaces — et par exemple pour des négligences techniques aussi grossières que l’absence d’autonomie de l’approvisionnement en oxygène — ; et que les plus perfectionnés des abris collectifs n’offriraient qu’une marge très réduite de survie si, par accident, la guerre thermonucléaire se déchaînait effectivement. Mais, comme dans tous les rackets, la protection n’est ici qu’un prétexte. Le véritable usage des abris, c’est la mesure — et par là même le renforcement — de la docilité des gens ; et la manipulation de cette docilité dans un sens favorable à la société dominante. Les abris, comme création d’une nouvelle denrée consommable dans la société de l’abondance, prouvent plus qu’aucun des produits précédents que l’on peut faire travailler les hommes pour combler des besoins hautement artificiels ; et qui à coup sûr « restent besoins sans avoir jamais été désirs » (cf. Préliminaires du 20 juillet 1960), ni risquer non plus de le devenir. La force de cette société, son redoutable génie automatique, peut se mesurer à ce cas-limite. En viendrait-elle à proclamer brutalement qu’elle impose une existence vide et désespérante à un degré où la meilleure solution pour tout le monde paraîtrait d’aller se pendre, qu’elle réussirait encore à faire marcher une affaire saine et rentable avec la production des cordes standardisées. Mais, dans toute sa richesse capitaliste, le concept de survie signifie un suicide différé jusqu’à la fin de l’épuisement, un renoncement de tous les jours à la vie. Le réseau des abris — qui ne sont pas destinés à servir pour la guerre, mais tout de suite — dessine l’image, encore outrée et caricaturale, de l’existence sous le capitalisme bureaucratique porté à sa perfection. Un néo-christianisme vient y replacer son idéal de renoncement, une nouvelle humilité conciliable avec la relance de l’industrie. Le monde des abris se reconnaît lui-même comme une vallée de larmes à air conditionné. La coalition de tous les managers et de leurs prêtres d’espèces variées pourra s’accorder sur un mot d’ordre unitaire : le pouvoir de la catalepsie, plus la surconsommation.
La survie comme contraire de la vie, si elle est rarement plébiscitée aussi nettement que par les acheteurs d’abris de 1961, se retrouve à tous les niveaux de la lutte contre l’aliénation. Dans l’ancienne conception de l’art mettant principalement l’accent sur la survie par l’śuvre, comme aveu de renoncement à la vie, comme excuse et consolation (principalement depuis l’époque bourgeoise de l’esthétique, substitut laïque de l’arrière-monde religieux). Et tout autant au stade le plus irréductible du besoin, dans les nécessités de la survie alimentaire ou de l’habitat, avec le « chantage à l’utilité » que dénonce le Programme élémentaire de l’urbanisme unitaire (Internationale Situationniste, n° 6), éliminant toute critique humaine de l’environnement « par le simple argument qu’il faut un toit ».
L’habitat nouveau qui prend forme avec les « grands ensembles » n’est pas réellement séparé de l’architecture des abris. Il en représente seulement un degré inférieur ; bien que leur apparentement soit étroit, et le passage de l’un à l’autre prévu sans solution de continuité : le premier exemple en France est un bloc actuellement édifié à Nice, dont le sous-sol est déjà adapté en abri anti-atomique pour la foule de ses habitants. L’organisation concentrationnaire de la surface est l’état normal d’une société en formation dont le résumé souterrain représente l’excès pathologique. Cette maladie révèle mieux le schéma de cette santé. L’urbanisme du désespoir, en surface, est en passe de devenir rapidement dominant, non seulement dans les centres de peuplement aux États-Unis, mais encore dans ceux de pays beaucoup plus arriérés d’Europe ou même par exemple dans l’Algérie de la période néo-colonialiste proclamée depuis le « Plan de Constantine ». À la fin de 1961, la première version du plan national d’aménagement du territoire français — dont la formulation fut par la suite atténuée —, au chapitre de la région parisienne se plaignait de « l’obstination d’une population sans activité à habiter dans l’intérieur de la capitale », et ceci alors que les rédacteurs, spécialistes brevetés du bonheur et du possible, signalaient « qu’elle pourrait plus agréablement se loger hors de Paris ». Ils demandaient donc d’éliminer cette pénible irrationalité en légalisant « le découragement systématique du séjour de ces personnes inactives » dans Paris.
Comme la principale activité qui vaille réside évidemment dans le découragement systématique des calculs des managers qui font marcher une telle société, jusqu’à leur élimination concrète ; et comme ils y pensent eux-mêmes beaucoup plus constamment que la foule dopée des exécutants, les planificateurs dressent leurs défenses dans tous les aménagements modernes du terrain. La planification des abris pour la population, sous la forme normale d’un toit ou sous la forme « d’abondance » d’un tombeau familial à habiter préventivement, doit servir en fait à abriter leur propre pouvoir. Les dirigeants qui contrôlent la mise en conserve et l’isolement maximum de leurs sujets savent par la même occasion se retrancher eux-mêmes à des fins stratégiques. Les Haussmann du XXe siècle n’en sont plus à assurer le déploiement de leurs forces de répression dans le quadrillage des anciennes agglomérations urbaines. En même temps qu’ils dispersent la population, sur un vaste rayon, dans des cités nouvelles qui sont ce quadrillage à l’état pur (où l’infériorité des masses désarmées et privées des moyens de communication est nettement aggravée par rapport aux forces toujours plus techniques des polices), ils édifient des capitales hors d’atteinte où la bureaucratie dirigeante, pour plus de sûreté, pourra constituer la totalité de la population.
À différents stades de développement de ces cités-gouvernements, on peut relever : la « zone militaire » de Tirana, un quartier coupé de la ville et défendu par l’armée, où sont concentrés les habitations des dirigeants de l’Albanie, le bâtiment du Comité central, ainsi que les établissements scolaires et sanitaires, les magasins et les distractions pour cette élite vivant en autarcie. La cité administrative du Rocher Noir, édifiée en une année pour servir de capitale à l’Algérie quand il apparut que les autorités françaises étaient devenues incapables de se maintenir normalement dans une grande ville ; elle correspond exactement par sa fonction à la « zone militaire » de Tirana, mais on l’a fait surgir en rase campagne. On a enfin l’exemple le plus élevé avec Brasilia, parachutée au centre d’un vaste désert, et dont l’inauguration a justement coïncidé avec le renvoi du président Quadros par ses militaires, et les prodromes d’une guerre civile au Brésil qui n’a manqué que de peu à essuyer les plâtres de la capitale bureaucratique ; laquelle est en même temps, comme on sait, la réussite exemplaire de l’architecture fonctionnelle.
Les choses en étant là, on voit beaucoup de spécialistes qui commencent à dénoncer nombre d’absurdités inquiétantes. C’est faute d’avoir compris la rationalité centrale (rationalité d’un délire cohérent) qui commande ces apparentes absurdités partielles, auxquelles leurs propres activités contribuent forcément. Leur dénonciation de l’absurde ne peut donc être qu’absurde dans ses formes et ses moyens. Que penser des neuf cents professeurs de toutes les universités et de tous les instituts de recherches des régions de New-York et Boston, qui se sont solennellement adressés, le 30 décembre 1961, dans le New-York Herald Tribune, au président Kennedy et au gouverneur Rockefeller — quelques jours avant que le premier se flatte d’avoir sélectionné, pour débuter, cinquante millions d’abris — pour les persuader du caractère néfaste du développement de la « défense civile » ? Ou de la horde pullulante des sociologues, juges, architectes, policiers, psychologues, pédagogues, hygiénistes, psychiatres et journalistes qui ne cessent de se retrouver en congrès, commissions et colloques de toutes sortes, tous à la recherche d’une solution pressante pour humaniser les « grands ensembles » ? L’humanisation des grands ensembles est une mystification aussi ridicule que l’humanisation de la guerre atomique, et pour les mêmes raisons. Les abris ramènent, non la guerre mais la menace de guerre, à sa « mesure humaine » au sens de ce qui définit l’homme dans le capitalisme moderne : son devoir de consommateur. Cette enquête sur l’humanisation vise tout bonnement l’établissement commun des mensonges les plus efficaces pour refouler la résistance des gens. L’ennui et l’absence totale de vie sociale caractérisant les grands ensembles de banlieue d’une façon aussi immédiate et tangible que le froid Verkhoïansk, des magazines féminins en viennent à faire des reportages consacrés à la dernière mode dans les banlieues nouvelles, photographient leurs mannequins dans ces zones, y interviewent des gens satisfaits. Comme le pouvoir abrutissant du décor est mesurable au développement intellectuel des enfants, on met l’accent sur leur fâcheuse hérédité de mal-logés du paupérisme classique. La dernière théorie réformiste place ses espoirs dans une espèce de centre culturel ; sans employer ce mot, pour ne pas faire fuir. Dans les plans du Syndicat des Architectes de la Seine, le « bistrot-club » préfabriqué qui humanisera partout leur ouvrage se présente (voir Le Monde du 22 décembre 1961) comme une « cellule plastique » de forme cubique (28 × 18 × 4 mètres) comportant « un élément stable : le bistrot sans alcool vendant également du tabac et des journaux ; le reste pourra être réservé à différentes activités artisanales de bricolage… Il doit se faire vitrine avec tout le caractère de séduction que cela comporte. C’est pourquoi la conception esthétique et la qualité des matériaux seront soigneusement étudiées pour donner leur plein effet de nuit comme de jour. En effet le jeu des lumières doit informer sur la vie du bistrot-club. »
Voilà donc, et présentée en des termes profondément révélateurs, la trouvaille qui « pourrait faciliter l’intégration sociale au niveau de laquelle se forgerait l’âme d’une petite cité ». L’absence d’alcool sera peu remarquée : on sait qu’en France, pour tout casser, la jeunesse des bandes n’a même pas besoin actuellement du secours de l’alcool. Les blousons noirs semblent avoir rompu avec la tradition française d’alcoolisme populaire, alors que le rôle de l’alcool reste si important dans le hooliganisme de l’Est ; et n’en sont pas encore, comme la jeunesse américaine, à l’usage de la marijuana ou de stupéfiants plus forts. Quoique engagés dans un tel passage à vide, entre les excitants de deux stades historiques distincts, ils n’en manifestent pas moins une nette violence, en réponse justement à ce monde que nous décrivons, et à l’horrible perspective d’y occuper leur trou. Le facteur de la révolte mis à part, le projet des architectes syndiqués est cohérent : leurs clubs de verre veulent être un instrument de contrôle supplémentaire dans la voie de cette haute surveillance de la production et de la consommation qui constitue la fameuse intégration poursuivie. Le recours candidement avoué à l’esthétique de la vitrine s’éclaire parfaitement par la théorie du spectacle : dans ces bars désalcoolisés les consommateurs deviennent eux-mêmes spectaculaires ainsi que doivent l’être les objets de consommation, faute d’avoir d’autre attirance. L’homme parfaitement réifié a sa place en vitrine, comme image désirable de la réification.
Le défaut interne du système est qu’il ne peut réifier parfaitement les hommes ; il a besoin de les faire agir, et d’obtenir leur participation, faute de quoi la production de la réification, et sa consommation, s’arrêteraient là. Le système régnant est donc aux prises avec l’histoire ; avec sa propre histoire, qui est à la fois l’histoire de son renforcement et l’histoire de sa contestation.
Aujourd’hui alors que, malgré certaines apparences, plus que jamais (après un siècle de luttes et la liquidation entre les deux guerres par les secteurs dirigeants, traditionnels ou d’un type nouveau, de tout le mouvement ouvrier classique qui représentait la force de contestation générale) le monde dominant se donne pour définitif, sur la base d’un enrichissement et de l’extension infinie d’un modèle irremplaçable, la compréhension de ce monde ne peut se fonder que sur la contestation. Et cette contestation n’a de vérité, et de réalisme, qu’en tant que contestation de la totalité.
L’effarant manque d’idées qui est reconnaissable dans tous les actes de la culture, de la politique, de l’organisation de la vie, et du reste, s’explique par là, et la faiblesse des constructeurs modernistes de villes fonctionnelles n’en est qu’un exemple particulièrement étalé. Les spécialistes intelligents n’ont jamais que l’intelligence de jouer le jeu des spécialistes : d’où le conformisme peureux et le manque fondamental d’imagination qui leur font admettre que telle ou telle production est ulile, bonne, nécessaire. En fait, la racine du manque d’imagination régnant ne peut se comprendre si l’on n’accède pas à l’imagination du manque ; c’est-à-dire à concevoir ce qui est absent, interdit et caché, et pourtant possible, dans la vie moderne.
Ceci n’est pas une théorie sans liens avec la façon dont les gens prennent la vie ; c’est au contraire une réalité dans la tête des gens, encore sans liens avec la théorie. Ceux qui, menant assez loin « la cohabitation avec le négatif », au sens hégélien, reconnaîtront explicitement ce manque comme leur force principale et leur programme, feront apparaître le seul projet positif qui peut renverser les murs du sommeil ; et les mesures de la survie ; et les bombes du jugement dernier ; et les mégatonnes de l’architecture.
Les mauvais jours finiront
En même temps que le monde du spectacle étend son règne, il s’approche du point culminant de son offensive, en soulevant partout de nouvelles résistances. Celles-ci sont infiniment moins connues, puisque précisément le but du spectacle régnant est le reflet universel et hypnotique de la soumission. Mais elles existent et grandissent.
Tout le monde parle, sans y comprendre grand’chose, de la jeunesse rebelle des pays industriels avancés (voir, dans le numéro 6 de ce bulletin, « Défense inconditionnelle »). Des publications militantes comme Socialisme on Barbarie à Paris, ou Correspondence à Detroit, ont fait paraître des travaux très documentés sur la résistance permanente des ouvriers dans le travail (contre toute l’organisation de ce travail), sur la dépolitisation, et la désaffection à l’égard du syndicalisme, devenu un mécanisme d’intégration des travailleurs à la société et un instrument supplémentaire dans l’arsenal économique du capitalisme bureaucratisé. À mesure que les vieilles formules d’opposition révèlent leur inefficacité ou, plus souvent, leur retournement complet dans une participation à l’ordre existant, l’insatisfaction irréductible se propage souterrainement, minant l’édifice de la société de l’abondance. « La vieille taupe » dont parlait Marx, dans un Toast aux prolétaires d’Europe va toujours, le fantôme ressurgit dans tous les coins de notre château d’Elseneur télévisé, dont les brumes politiques sont déchirées à l’instant, aussi longtemps que les Conseils Ouvriers existent et commandent.
De même que la première organisation du prolétariat classique a été précédée, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, d’une époque de gestes isolés, « criminels », visant à la destruction des machines de la production, qui éliminait les gens de leur travail, on assiste en ce moment à la première apparition d’une vague de vandalisme contre les machines de la consommation, qui nous éliminent tout aussi sûrement de la vie. Il est bien entendu qu’en ce moment comme alors la valeur n’est pas dans la destruction elle-même, mais dans l’insoumission qui sera ultérieurement capable de se transformer en projet positif, jusqu’à reconvertir les machines dans le sens d’un accroissement du pouvoir réel des hommes. Pour laisser de côté les ravages des rassemblements d’adolescents, on peut citer quelques actions des ouvriers, qui sont en grande partie incompréhensibles du point de vue revendicatif classique.
Le 9 février 1961 à Naples, des ouvriers sortant le soir des usines ne trouvent pas les tramways qui les transportent habituellement, dont les conducteurs ont déclenché une grève-surprise parce que plusieurs d’entre eux viennent d’être licenciés. Les ouvriers manifestent leur solidarité aux grévistes en lançant contre les bureaux de la compagnie divers projectiles, puis des bouteilles d’essence qui mettent le feu à une partie de la gare des tramways. Puis ils incendient des autobus, affrontent victorieusement la police et les pompiers. Au nombre de plusieurs milliers, ils se répandent dans la ville, brisant les vitrines et les enseignes lumineuses. Dans la nuit, on doit faire appel à la troupe pour ramener l’ordre, et des blindés font mouvement sur Naples. Cette manifestation, totalement improvisée et dénuée de but, est évidemment une révolte directe contre le temps marginal des transports, qui augmente si lourdement le temps de l’esclavage salarié dans les villes modernes. Cette révolte, éclatant à propos d’un incident fortuit supplémentaire, commence ensuite à s’étendre à tout le décor (nouvellement plaqué sur le paupérisme traditionnel de l’Italie du Sud) de la société de consommation : la vitrine et le néon en étant à la fois les lieux les plus symboliques et les plus fragiles, comme lors des manifestations de la jeunesse sauvage.
Le 4 août en France, les mineurs en grève de Merlebach s’attaquent à vingt-et-une voitures stationnant devant les locaux de la direction. Tout le monde a souligné, avec stupeur, que ces automobiles étaient presque toutes celles d’employés de la mine, donc de travailleurs très proches d’eux. Comment ne pas y voir, en plus de tant de raisons qui justifient en permanence l’agressivité des exploités, un geste de défense contre l’objet central de l’aliénation consommatrice ?
Les grévistes de Liège, le 6 janvier 1961, quand ils ont entrepris de détruire les machines du journal La Meuse, ont atteint un des sommets de la conscience de leur mouvement en attaquant l’appareillage de l’information tenu par leurs ennemis (le monopole absolu de tous les moyens de transmission, au sens le plus général, s’étant trouvé partagé entre les gouvernementaux et les dirigeants de la bureaucratie syndicale et socialiste, c’était exactement le point crucial du conflit, le verrou qui n’a jamais sauté, interdisant l’accès de la lutte ouvrière « sauvage » à la perspective du pouvoir, donc la condamnant à disparaître). Un symptôme, moins intéressant parce que plus dépendant d’une exagération maladroite du gaullisme dans sa propagande, est quand même à relever dans ce communiqué des syndicats de journalistes et de techniciens de la radio-télévision française, le 9 février dernier : « Nos camarades techniciens et reporters, qui se trouvaient jeudi soir sur les lieux de la manifestation pour en assurer le reportage, ont été pris à partie par la foule sur le simple vu du sigle R.T.F. Le fait est significatif. C’est pourquoi le S.J.R.T. et le S.U.T. se jugent fondés à affirmer une fois de plus solennellement que la vie de nos camarades reporters et techniciens dépend du respect de leurs comptes rendus… ». Bien sûr, à côté des réactions d’avant-garde qui commencent à s’opposer concrètement aux forces du conditionnement, il faut tenir compte des réussites de ce conditionnement, jusqu’à l’intérieur d’actions ouvrières très combatives. Ainsi au début de cette année les mineurs de Decazeville déléguant vingt d’entre eux pour faire la grève de la faim, s’en remettaient à vingt vedettes pour apitoyer, en jouant sur le terrain spectaculaire de l’ennemi. Ils ont donc forcément perdu, puisque la seule chance était d’étendre à tout prix leur intervention collective, hors d’un secteur où ils ne bloquaient qu’une production déficitaire. L’organisation sociale capitaliste, comme ses sous-produits oppositionnels, a tant répandu les idées parlementaires et spectaculaires que des ouvriers révolutionnaires ont pu oublier souvent que la représentation doit toujours être réduite à l’indispensable : pour peu de choses et en peu d’occasions. Mais aussi bien la résistance à l’abrutissement n’est pas le fait des seuls ouvriers. L’acteur Wolfgang Neuss à Berlin, révélant en janvier dernier par une petite annonce de Der Abend, qui était le coupable dans un suspense policier télévisé qui passionnait les foules depuis plusieurs semaines, a commis un acte de sabotage plein de sens.
L’assaut du premier mouvement ouvrier contre l’ensemble de l’organisation du vieux monde est fini depuis longtemps, et rien ne pourra le ranimer. Il a échoué, non sans obtenir d’immenses résultats, mais qui n’étaient pas le résultat visé. Sans doute cette déviation vers des résultats partiellement inattendus est la règle générale des actions humaines, mais on doit en excepter précisément le moment de l’action révolutionnaire, du saut qualitatif, du tout ou rien. Il faut reprendre l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée, et d’abord désabusée quant à ses diverses sortes d’héritiers politiques ou pseudo-théoriques, car ils ne possèdent que l’héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts, pour nous et pour l’avenir. Il faudra délimiter précisément ce sujet dans le temps. On peut admettre que le mouvement ouvrier classique commence, une vingtaine d’années avant la constitution officielle de l’Internationale, avec cette première liaison des groupes communistes de plusieurs pays que Marx et ses amis organisaient depuis Bruxelles, en 1845. Et qu’il est complètement fini après l’échec de la révolution espagnole, c’est-à-dire précisément au lendemain des journées de mai 1937 à Barcelone.
Dans ces limites temporelles, il faut retrouver toute la vérité, et réexaminer toutes les oppositions entre les révolutionnaires, les possibilités négligées, sans plus être impressionnés par le fait que certains ont eu raison contre d’autres, ont dominé le mouvement, puisque nous savons qu’ils n’ont gagné qu’à l’intérieur d’un échec global. La première pensée à redécouvrir est évidemment celle de Marx, ce qui est encore facile vu la documentation existante et l’énormité des mensonges à son propos. Mais il faut reconsidérer aussi bien les positions anarchistes dans la Première Internationale, le blanquisme, le luxembourgisme, le mouvement des Conseils en Allemagne et en Espagne, Cronstadt ou les makhnovistes, etc. Sans négliger l’influence pratique des socialistes utopiques. Tout ceci, bien entendu, n’a pas à être fait dans un but d’éclectisme universitaire, ou d’érudition ; mais uniquement dans le but de servir à la formation d’un nouveau mouvement révolutionnaire, dont nous voyons dans ces dernières années tant de signes avant-coureurs, dont nous sommes nous-mêmes un signe avant-coureur. Il sera profondément différent. Nous devons comprendre ces signes par l’étude du projet révolutionnaire classique, et réciproquement. Il faut redécouvrir l’histoire du mouvement même de l’histoire, qui a été si bien cachée et détournée. C’est d’ailleurs seulement dans cette entreprise — et dans quelques groupes de recherche artistique généralement liés à elle — que sont apparues des conduites séduisantes ; quelque chose qui permet de s’intéresser objectivement à la société moderne et au possible qu’elle renferme.
Il n’y a pas d’autre fidélité, il n’y a pas d’autre compréhension pour l’action de nos camarades du passé, qu’une réinvention, au niveau le plus élevé, du problème de la révolution, qui a été d’autant plus arraché de la sphère des idées qu’il se pose plus lourdement dans les faits. Mais pourquoi cette réinvention paraît-elle si difficile ? Elle n’est pas difficile à partir d’une expérience de vie quotidienne libre (c’est-à-dire d’une recherche de la liberté dans la vie quotidienne). Cette question nous paraît assez concrètement ressentie aujourd’hui dans la jeunesse. Et la ressentir avec une exigence suffisante permet aussi de juger en appel, de sauver, de retrouver l’histoire perdue. Elle n’est pas difficile pour la pensée dont le rôle est de mettre en cause tout l’existant. Il suffit de n’avoir pas abandonné la philosophie — comme la quasi-totalité des philosophes —, ou de n’avoir pas abandonné l’art — comme la quasi-totalité des artistes —, ou de n’avoir pas abandonné la contestation de la réalité présente — comme la quasi-totalité des militants. Alors, ces questions s’enchaînent jusqu’au même dépassement. Ce sont seulement les spécialistes, dont le pouvoir tient avec celui d’une société de la spécialisation, qui ont abandonné la vérité critique de leurs disciplines pour garder l’usufruit positif de leur fonction. Mais toutes les recherches réelles confluent vers une totalité, comme les gens réels vont se rassembler pour tenter encore une fois de sortir de leur préhistoire.
Certains doutent d’un nouveau départ de la révolution, répétant que le prolétariat se résorbe ou que les travailleurs sont à présent satisfaits, etc. Ceci veut dire une de ces deux choses : ou bien ils se déclarent eux-mêmes satisfaits ; et alors nous les combattrons sans faire de nuances. Ou bien ils se rangent dans une catégorie séparée des travailleurs (par exemple, les artistes) ; et nous combattrons cette illusion en leur montrant que le nouveau prolétariat tend à englober à peu près tout le monde.
De la même façon, les craintes ou les espérances apocalyptiques à propos du mouvement de révolte des pays colonisés ou semi-colonisés négligent ce fait central : le projet révolutionnaire doit être réalisé dans les pays industriellement avancés. Aussi longtemps qu’il ne le sera pas, tous les mouvements dans la zone sous-développée paraissent condamnés à suivre le modèle de la révolution chinoise, dont la naissance a accompagné la liquidation du mouvement ouvrier classique. Toute sa survie ultérieure a été dominée par la mutation qu’elle en a subi. Il reste que l’existence du mouvement des colonisés, même polarisé sur la Chine bureaucratique, crée un déséquilibre dans l’affrontement extérieur des deux blocs équilibrés, rend instable tout partage du monde entre leurs dirigeants et possesseurs. Mais le déséquilibre interne qui réside encore dans les usines de Manchester et de Berlin-Est exclut aussi bien toute garantie des enjeux du poker planétaire.
Les minorités rebelles qui ont survécu, obscurément, à l’écrasement du mouvement ouvrier classique (à la ruse de l’histoire qui a renversé sa force en police d’État) ont sauvé la vérité de ce mouvement, mais comme vérité abstraite du passé. Une résistance honorable à la force a su jusqu’ici garder une tradition calomniée, non se réinvestir en force nouvelle. La formation de nouvelles organisations dépend d’une critique plus profonde, traduite en actes. Il s’agit de rompre complètement avec l’idéologie, dans laquelle les groupes révolutionnaires croient posséder des titres positifs garantissant leur fonction (c’est-à-dire qu’il faut reprendre la critique marxienne du rôle des idéologies). Il faut donc quitter le terrain de l’activité révolutionnaire spécialisée — de l’auto-mystification du sérieux politique — parce qu’il est démontré que la possession de cette spécialisation encourage les meilleurs à se montrer stupides sur toutes les autres questions ; de sorte qu’ils perdent toute chance de réussir dans la lutte politique elle-même, inséparable du reste du problème global de notre société. La spécialisation et le pseudo-sérieux justement se trouvent être parmi les premières défenses que l’organisation du vieux monde occupe dans l’esprit de chacun. Une association révolutionnaire d’un type nouveau rompra aussi avec le vieux monde en ceci qu’elle permettra et demandera à ses membres une participation authentique et créative, au lieu d’attendre des militants une participation mesurable en temps de présence, ce qui équivaut à reprendre le seul contrôle possible dans la société dominante : le critère quantitatif des heures de travail. La nécessité de cette participation passionnée de tous est posée par le fait que le militant de la politique classique, le responsable qui « se dévoue », disparaît partout avec la politique classique elle-même ; et plus encore par le fait que dévouement et sacrifice se font payer toujours en autorité (serait-elle purement morale). L’ennui est contre-révolutionnaire. De toutes les façons.
Les groupes qui admettent l’échec, non circonstanciel mais fondamental, de l’ancienne politique, devront admettre qu’ils n’ont droit à l’existence comme avant-garde permanente que s’ils donnent eux-mêmes l’exemple d’un nouveau style de vie — d’une nouvelle passion. On sait que ce critère du style de vie n’a rien d’utopique : il est observable partout dans les moments d’apparition et de montée du mouvement ouvrier classique. Nous pensons que dans la période qui vient, ceci ira non seulement aussi loin qu’au XIXe siècle, mais beaucoup plus loin. À défaut, les militants de ces groupes ne constitueraient que de ternes sociétés de propagande d’une idée très juste et très centrale — mais presque sans audience. Que ce soit dans la vie interne d’une organisation ou bien dans son action vers l’extérieur, la transmission unilatérale spectaculaire d’un enseignement révolutionnaire a perdu toutes ses chances dans la société du spectacle qui, à la fois, organise massivement le spectacle de toute autre chose et affecte tout spectacle d’un facteur d’écśurement. Par conséquent, cette propagande spécialisée aurait peu de chances de déboucher sur une action au moment opportun, pour aider les luttes réelles quand les masses y seront contraintes.
Il faut se souvenir, pour la ranimer, de ce qui a été, au XIXe siècle, la guerre sociale des pauvres. Le mot est partout, dans les chansons et dans toutes les déclarations des gens qui ont agi pour les objectifs du mouvement ouvrier classique. Un des plus urgents travaux de l’I.S., et des camarades qui marchent maintenant dans des chemins convergents, est de définir la nouvelle pauvreté. Il est sûr que certains sociologues américains des toutes dernières années sont, à l’exposé de ce nouveau paupérisme, ce qu’étaient à l’action ouvrière de l’autre siècle les premiers philantropes utopistes. Le mal est montré, mais d’une manière idéaliste et factice, parce que, la seule compréhension résidant dans la praxis, on ne comprend vraiment la nature de l’ennemi qu’en le combattant (c’est sur ce terrain que se placent, par exemple, les projets de G. Keller et R. Vaneigem pour faire passer l’agressivité des blousons noirs sur le plan des idées).
La définition de la nouvelle pauvreté ne va pas sans celle de la nouvelle richesse. Il faut opposer à l’image diffusée par la société dominante — selon laquelle elle aurait évolué (d’elle-même et sous les pressions admissibles du réformisme) d’une économie de profit à une économie des besoins — une économie du désir, qui se traduirait ainsi : la société technicienne avec l’imagination de ce qu’on peut en faire. L’économie des besoins est falsifiée en termes d’habitude. L’habitude est le processus naturel par lequel le désir (accompli, réalisé) se dégrade en besoin — ce qui veut dire aussi : se confirme, s’objective et se fait reconnaître universellement en tant que besoin. Mais l’économie actuelle est en prise directe sur la fabrication des habitudes, et manipule des gens sans désirs, en les expulsant de leur désir.
La complicité avec la fausse contestation du monde ne se sépare pas d’une complicité avec sa fausse richesse (donc d’une fuite devant la définition de la nouvelle pauvreté). C’est très frappant chez le sartrien Gorz, dans le numéro 188 des Temps Modernes : il confesse qu’il est gêné d’en être arrivé (par un travail journalistique effectivement peu reluisant) à se payer les biens de cette société : les taxis et les voyages, dit-il avec respect, dans un temps où les taxis roulent au pas derrière les masses de voitures devenant obligatoires pour tous ; et où les voyages nous mènent sur toute la Terre au même spectacle ennuyeux de l’éternelle aliénation polycopiée. En même temps, il s’excite sur « la jeunesse » — comme Sartre un jour sur la « liberté de critique totale en U.R.S.S. » — des seules « générations révolutionnaires » de Yougoslavie, Algérie, Cuba, Chine et Israël. Les autres pays sont vieux, dit Gorz pour excuser sa propre débilité. Gorz se décharge ainsi de faire les choix révolutionnaires qui s’imposent à l’intérieur des « jeunesses » de tels pays, aussi bien que dans nos pays où tout le monde n’est pas si vieux, ni si visible, où toute révolte n’est pas si Gorz.
En ce moment, le fougeyrollassisme qui est, comme on sait, la dernière doctrine qui a supplanté le marxisme en l’englobant, s’inquiète de ce que les grandes étapes du développement historique avaient été marquées par un changement du mode de production, alors que la société communiste annoncée par Marx semblerait bien ne devoir être, si elle existait, qu’une suite de la société de la production industrielle. Fougeyrollas doit retourner à l’école. La prochaine forme de société ne sera pas fondée sur la production industrielle. Elle sera une société de l’art réalisé. Ce « type de production absolument nouveau qui serait en gestation dans notre société » (Marxisme en question, p. 84), c’est la construction des situations, la construction libre des événements de la vie.
Du rôle de l’I.S.
Nous sommes totalement populaires. Nous ne prenons en considération que des problèmes qui sont déjà en suspens dans toute la population. La théorie situationniste est dans le peuple comme le poisson dans l’eau. À ceux qui croient que l’I.S. construit une forteresse spéculative, nous affirmons au contraire : nous allons nous dissoudre dans la population qui vit à tout moment notre projet, le vivant d’abord, bien sûr, sur le mode du manque et de la répression.
Ceux qui n’avaient pas compris cela, doivent se remettre à l’étude de notre programme. Internationale Situationniste, publiant le compte rendu provisoire d’un dépassement, est une revue telle qu’après avoir lu le plus récent numéro on trouve comment il fallait commencer à lire le premier.
Les spécialistes se flattent peut-être de l’illusion qu’ils tiennent certains domaines de la connaissance et de la pratique, mais il n’y a pas de spécialiste qui échappe à notre critique omnisciente. Nous reconnaissons à quel point nous manquons encore de moyens, et le manque de nos moyens est d’abord notre manque d’informations (tant à propos de l’inaccessibilité des documents essentiels là où il en existe qu’à propos de l’absence de tout document sur les problèmes les plus importants que nous pouvons désigner). Mais il ne faut tout de même pas oublier que la racaille technocratique manque aussi d’informations. Même là où elle dispose, selon ses propres normes, des informations les plus étendues, elle n’a que 10 % de ce qui lui serait nécessaire pour nous démentir. Éventualité qui est une pure clause de style, puisque la bureaucratie dirigeante, par sa nature même, ne peut aller loin dans le quantitatif de l’information (elle ne peut qu’ignorer comment les ouvriers travaillent, comment les gens vivent réellement) ; ainsi donc elle ne peut espérer rejoindre le qualitatif. Au contraire, il ne nous manque que du quantitatif, et nous l’aurons dans l’avenir, puisque nous avons le qualitatif, qui agit dès à présent comme un exposant qui multiplie la quantité des informations dont nous disposons. On pourrait étendre cet exemple à la compréhension du passé : nous nous faisons forts d’approfondir et de réévaluer certaines périodes historiques, même sans accéder à la plus large part de l’érudition des historiens.
Les faits bruts, connus de tous les spécialistes, désavouent l’actuelle organisation de la réalité (disons : le décor de Sarcelles aussi bien que le mode de vie de Tony Armstrong-Jones), en font une implacable critique immédiate. Les spécialistes à gages depuis trop longtemps se félicitent de ce que personne ne représente ces faits, que toute la réalité présente. Qu’ils tremblent ! Leur bon temps est passé. Nous les abattrons, en même temps que toutes les hiérarchies qui les abritent.
Nous sommes capables d’apporter la contestation dans chaque discipline. Nous ne laisserons aucun spécialiste rester maître d’une seule spécialité. Nous sommes prêts à manier transitoirement des formes à l’intérieur desquelles on peut chiffrer et calculer : ce qui nous le permet, c’est que nous connaissons la marge d’erreur, elle-même calculable, qui fait forcément partie de tels calculs. Nous diminuerons alors nous-mêmes nos résultats du facteur d’erreur introduit par l’usage de catégories que nous savons fausses. Il nous est facile de choisir chaque fois le terrain du conflit. S’il faut faire face, avec des « modèles », aux « modèles » qui sont aujourd’hui les points de convergence de la pensée technocratique (que ce soit la concurrence totale ou la planification totale) notre « modèle » est la communication totale. Que l’on ne nous parle plus d’utopie. Il faut reconnaître là une hypothèse qui, évidemment, n’est jamais réalisée exactement dans le réel, pas plus que les autres. Mais nous tenons nous-mêmes son facteur complémentaire avec la théorie du potlatch comme expression irréversible. Il n’y a plus d’« utopie » possible, parce que toutes les conditions de sa réalisation existent déjà. On les détourne pour servir au maintien de l’ordre actuel, dont l’absurdité est si terrible qu’on la réalise d’abord, quel que soit son prix, sans que personne n’ose en formuler la théorie, même après. C’est l’utopie inverse de la répression : elle dispose de tous les pouvoirs, et personne ne la veut.
Nous menons une étude aussi exacte du « pôle positif de l’aliénation » que de son pôle négatif. Corollairement à notre diagnostic de la pauvreté de la richesse, nous sommes capables de dresser la carte du monde sur la richesse extrême de la pauvreté. Ces cartes parlantes d’une topographie nouvelle seront en fait la première réalisation de la « géographie humaine ». Nous y remplacerons les gisements pétrolifères par le relevé des nappes de conscience prolétarienne inemployée.
Dans ces conditions, on comprendra aisément le ton général de nos rapports avec une génération intellectuelle impuissante. Nous ne ferons aucune concession. Il est clair que, de ces foules qui pensent spontanément comme nous, il faut exclure les intellectuels dans leur quasi-unanimité, c’est-à-dire les gens qui, possédant à bail la pensée d’aujourd’hui, doivent forcément se satisfaire de leur propre pensée de penseurs. S’acceptant comme tels, et donc comme impuissants, ils discutent ensuite de l’impuissance de la pensée en général (voir les clowns rédacteurs du n° 20 d’Arguments, consacré précisément aux intellectuels).
Depuis le début de notre action commune, nous avons été clairs. Mais maintenant, notre jeu est devenu si important que nous n’avons plus à discuter avec des interlocuteurs sans titres. Nos partisans sont partout. Et nous n’avons aucune intention de les décevoir. Ce que nous apportons, c’est l’épée.
Quant à ceux qui peuvent être des interlocuteurs valables, qu’ils sachent bien qu’ils ne pourront avoir avec nous des rapports inoffensifs. Nous trouvant à un tournant décisif, et bien que nous connaissions la proportion de nos erreurs, nous pouvons quand même obliger ces alliés possibles à un choix global. Il faudra nous accepter ou nous rejeter en bloc. Nous ne détaillerons pas.
Il n’y a rien d’étonnant à dire ces vérités. L’étonnant est plutôt que tous les spécialistes des sondages d’opinion ignorent la grande proximité de cette juste colère qui se lève, à tant de propos. Ils seront tout étonnés de voir un jour traquer et pendre les architectes dans les rues de Sarcelles.
Le défaut d’autres groupes, qui ont vu plus ou moins la nécessité de la mutation qui vient, c’est leur positivité. Que ces groupes essaient d’être avant-garde artistique ou bien nouvelle formation politique, ils croient tous devoir sauver quelque chose de l’ancienne praxis, et par là ils se perdent.
Ceux qui veulent trop vite se constituer en positivité politique, le font entièrement dans la dépendance de l’ancienne politique. De la même façon que tant de gens ont pressé les situationnistes de se constituer en art positif. Notre force est de n’avoir rien fait de tel. Notre position dominante dans la culture moderne n’a jamais été mieux marquée que dans la décision prise par la Conférence de Göteborg d’appeler désormais anti-situationnistes toutes les productions artistiques des membres de l’I.S. dans le cadre actuel, qu’elles vont contribuer à détruire et à consolider tout à la fois.
L’interprétation que nous défendons dans la culture peut être regardée comme une simple hypothèse, et nous attendons qu’elle soit effectivement vérifiée et dépassée très vite ; mais de toute manière elle possède les caractères essentiels de la vérification scientifique rigoureuse en ce sens qu’elle explique et ordonne un certain nombre de phénomènes qui sont, pour d’autres, incohérents et inexplicables — qui sont donc même parfois cachés par d’autres forces — ; et en ce qu’elle permet de prévoir certains faits ultérieurement contrôlables. Nous ne nous abusons pas un instant sur la soi-disant objectivité de quelque chercheur que ce soit, dans la culture ou ce qu’il est convenu d’appeler sciences humaines. La règle y est au contraire d’y cacher tant les problèmes que les réponses. L’I.S. devra divulguer le caché, et elle-même comme possibilité « cachée » par ses ennemis. Nous le réussirons — relevant les contradictions que les autres ont choisi d’oublier — en nous transformant en force pratique comme le prévoient les Thèses de Hambourg établies par Debord, Kotányi, Trocchi et Vaneigem (été 1961).
Le projet irréductible de l’I.S. est la liberté totale concrétisée dans les actes et dans l’imaginaire, car la liberté n’est pas facile à imaginer dans l’oppression existante. C’est ainsi que nous gagnerons, en nous identifiant au désir le plus profond qui existe chez tous, en lui donnant toute licence. Les « chercheurs de motivations » de la publicité moderne trouvent dans le subconscient des gens le désir des objets ; et nous trouverons le seul désir de briser les entraves de la vie. Nous sommes les représentants de l’idée-force de la très grande majorité. Nos premiers principes doivent être hors de discussion.
Communication prioritaire
La question du pouvoir est si bien cachée, dans les théories sociologiques et culturelles, que les experts peuvent noircir des milliers de pages sur la communication, ou les moyens de communication de masse dans la société moderne, sans jamais remarquer que la communication dont ils parlent est à sens unique, les consommateurs de communication n’ayant rien à répondre. Il y a dans la prétendue communication une rigoureuse division des tâches, qui recoupe finalement la division la plus générale entre organisateurs et consommateurs du temps de la société industrielle (lequel intègre et met en forme l’ensemble du travail et des loisirs). Celui qui n’est pas gêné par la tyrannie exercée sur sa vie à ce niveau, ne comprend rien à la société actuelle ; et se trouve donc parfaitement qualifié pour en brosser toutes les fresques sociologiques. Tous ceux qui s’inquiètent ou s’émerveillent devant cette culture de masse qui, à travers des mass-media unifiées planétairement, cultive les masses et en même temps « massifie » la « haute culture », oublient seulement que la culture, même haute, est maintenant enterrée dans les musées, y compris ses manifestations de révolte et d’auto-destruction. Et que les masses — dont, finalement, nous sommes tous — sont tenues en dehors de la vie (de la participation à la vie), en dehors de l’action libre : en subsistance, sur le mode du spectacle. La loi actuelle est que tout le monde consomme la plus grande quantité possible de néant ; y compris même le néant respectable de la vieille culture parfaitement coupée de sa signification originelle (le crétinisme progressiste s’attendrira toujours de voir le théâtre de Racine télévisé, ou les Yakoutes lire Balzac : justement, il n’envisageait pas d’autre progrès humain).
La notion révélatrice de bombardement d’informations doit être entendue à son sens le plus large. Aujourd’hui la population est soumise en permanence à un bombardement de conneries qui n’est aucunement dépendant des mass-media. Et surtout rien ne serait plus faux, plus digne de la gauche antédiluvienne, que d’imaginer ces mass-media en concurrence avec d’autres sphères de la vie sociale moderne où les problèmes réels des gens seraient sérieusement posés. L’université, les Églises, les conventions de la politique traditionnelle ou l’architecture émettent aussi fortement le brouillage d’incohérentes trivialités qui tendra, anarchiquement mais impérativement, à modeler toutes les attitudes de la vie quotidienne (comment s’habiller, qui rencontrer, comment s’en contenter). Le premier venu des sociologues de la « communication », pour qui la tarte à la crème à l’effet immanquable sera d’opposer l’aliénation de l’employé des mass-media à la satisfaction de l’artiste, qui lui peut s’identifier à son śuvre et se justifier par elle, ne fera rien qu’étaler toujours son incapacité euphorique de concevoir l’aliénation artistique elle-même.
La théorie de l’information ignore d’emblée le principal pouvoir du langage, qui est de se combattre et de se dépasser, à son niveau poétique. Une écriture qui touche au vide, à la neutralité parfaite du contenu et de la forme, peut seule se déployer en fonction d’une expérimentation mathématique (comme la « littérature potentielle » qui est le dernier point de la longue page blanche écrite par Queneau). Malgré les superbes hypothèses d’une « poétique informationnelle » (Abraham Moles), l’attendrissante assurance de leurs contresens sur Schwitters ou Tzara, les techniciens du langage ne comprendront jamais que le langage de la technique. Ils ne savent pas ce qui juge tout cela.
Considérée dans toute sa richesse, à propos de l’ensemble de la praxis humaine et non à propos de l’accélération des opérations de comptes-chèques postaux par l’usage des cartes perforées, la communication n’existe jamais ailleurs que dans l’action commune. Et les plus frappantes outrances de l’incompréhension sont ainsi liées aux excès de la non-intervention. Aucun exemple ne pourrait être plus net que la longue et pitoyable histoire de la gauche française devant l’insurrection populaire de l’Algérie. La preuve de la mort de l’ancienne politique, en France, a été donnée non seulement par l’abstention de la quasi-totalité des travailleurs, mais encore plus, sans doute, par la niaiserie politique de la minorité résolue à agir : ainsi les illusions de militants d’extrême-gauche sur le « front populaire » peuvent être qualifiées d’illusions au deuxième degré puisque, d’abord, cette formule était rigoureusement impraticable en cette période, mais ensuite puisqu’elle avait largement prouvé depuis 1936 qu’elle était une arme contre-révolutionnaire particulièrement sûre. Si les mystifications des vieilles organisations politiques ont révélé ici leur effondrement, aucune politique nouvelle n’a surgi. En effet, le problème algérien apparaissait comme un des archaïsmes français, dans la mesure où la principale tendance en France est l’accession au standing du capitalisme moderne. Les phénomènes encore inofficiels, « sauvages », de déception et de refus qui accompagnent ce développement ne se voyaient en rien liés à la lutte des Algériens sous-développés. Pour qui ne distingue pas dans l’avenir la réalité d’une contestation radicale commune, la communauté d’intérêts apparemment si différents aujourd’hui ne se fonde plus que sur l’impératif des souvenirs (ce que faisait — et, plus souvent, ce qu’aurait dû faire — l’ancien mouvement ouvrier pour soutenir les exploités des colonies). De sorte que certains réflexes devenus eux-mêmes archaïques, donc abstraits, constituaient la seule solidarité envisagée : c’était attendre que cette éternelle gauche française mythologique P.C.-P.S.U.-S.F.I.O., et le G.P.R.A., se comportassent (compte tenu de leurs diverses « maladresses » ou « trahisons ») comme deux sections de la IIIe Internationale. Tout ce qui est survenu depuis 1920 semble pourtant montrer qu’une critique fondamentale de ces solutions est inévitable partout ; et directement posée du côté des Algériens, forcément, par leur actuelle lutte armée. La solidarité internationaliste, si elle n’est pas dégradée en moralisme de chrétiens gauchistes, ne peut être qu’une solidarité entre les révolutionnaires des deux pays. Ceci suppose évidemment qu’en France, il s’en trouve ; et en Algérie, que l’on distingue leurs intérêts dans l’avenir proche, quand l’actuel front national sera devant le choix sur la nature de son pouvoir.
Les gens qui cherchaient à mener une action d’avant-garde en France, dans cette période, ont été partagés entre, d’un côté, leur crainte de se couper totalement des anciennes communautés politiques (dont ils savaient pourtant l’état de glaciation avancée) ou en tout cas de leur langage ; et, de l’autre côté, un certain mépris de l’émotion réelle des quelques secteurs — les étudiants, par exemple — intéressés à la lutte contre l’extrémisme colonialiste, à cause de la complaisance qui s’y manifestait pour une anthologie des archaïsmes politiques (unité d’action sans exclusive contre le fascisme, etc.).
Aucun groupe n’a su utiliser cette occasion, d’une manière exemplaire, en liant le programme maximum de la révolte virtuelle de la société capitaliste à un programme maximum de la révolte actuelle des colonisés ; ce qui s’explique naturellement par la faiblesse de tels groupes, mais cette faiblesse même ne doit jamais être considérée comme une excuse : tout au contraire comme un défaut de fonctionnement et de rigueur. Il n’est pas concevable qu’une organisation qui représente la contestation vécue par les gens, et qui sait leur en parler, reste faible ; quand bien même serait-elle réprimée très durement.
La séparation complète des travailleurs de France et d’Algérie, dont il faut comprendre qu’elle n’était pas principalement dans l’espace, mais dans le temps, a mené à ce délire de l’information, même « de gauche », qui a fait qu’au lendemain du 8 février, où la police tua huit manifestants français, les journaux parlaient des heurts les plus sanglants constatés à Paris depuis 1934, sans plus penser que, moins de quatre mois auparavant, les manifestants algériens du 18 octobre y avaient été massacrés par dizaines. Ou qui a permis à un « Comité antifasciste du quartier Saint-Germain-des-Prés », en mars, d’écrire sur une affiche : « Le peuple français et le peuple algérien ont imposé la négociation… » sans être tué par le ridicule de cette énumération de ces deux forces, et dans cet ordre.
Dans un moment où la réalité de la communication est aussi profondément pourrie, il n’est pas surprenant que se développe en sociologie l’étude minéralogique des communications pétrifiées. Ni que, dans l’art, la canaille néo-dadaïste redécouvre l’importance du mouvement Dada comme positivité formelle à exploiter encore, après tant d’autres courants modernistes qui en ont déjà adopté ce qu’ils pouvaient dès les années [19]20. On s’efforce de faire oublier combien le dadaïsme authentique a été celui d’Allemagne, et à quel point il a eu partie liée avec la montée de la révolution allemande après l’armistice de 1918. La nécessité d’une telle liaison n’a pas changé pour qui apporte aujourd’hui une position culturelle neuve. Simplement, il faut découvrir ce nouveau à la fois dans l’art et dans la politique.
La simple anti-communication empruntée aujourd’hui au dadaïsme par les plus réactionnaires défenseurs des mensonges établis, est sans valeur dans une époque où l’urgence est de créer, au niveau le plus simple comme le plus complexe de la pratique, une nouvelle communication. La suite la plus digne du dadaïsme, sa légitime succession, il faut la reconnaître dans le Congo de l’été 1960. La révolte spontanée d’un peuple tenu, plus que partout ailleurs, dans l’enfance ; au moment où a chancelé la rationalité, plus que partout ailleurs étrangère, de son exploitation, a su détourner immédiatement le langage extérieur des maîtres comme poésie, et mode d’action. Il convient de faire, respectueusement, l’étude de l’expression des Congolais dans cette période, pour y reconnaître la grandeur et l’efficacité — cf. le rôle du poète Lumumba — de la seule communication possible, qui, dans tous les cas, fait route avec l’intervention sur les événements, la transformation du monde.
Bien que le public soit fortement incité à penser le contraire, et pas seulement par les mass-media — la cohérence de l’action des Congolais, aussi longtemps que l’on n’a pas abattu leur avant-garde, et l’excellent usage qu’ils ont fait des rares moyens qu’ils détenaient, contrastent exactement avec l’incohérence fondamentale de l’organisation sociale de tous les pays développés et leur dangereuse incapacité de trouver un emploi acceptable à leurs pouvoirs techniques. Sartre, qui est si représentatif de sa génération égarée en ce sens qu’il a réussi à être, à lui tout seul, dupe de toutes les mystifications entre lesquelles ses contemporains faisaient leur choix, tranche maintenant, dans une note du numéro 2 de Médiations, que l’on ne peut parler d’un langage artistique dissous qui correspondrait à un temps de dissolution, car « l’époque construit plus qu’elle ne détruit ». La balance de l’épicier penche vers le plus lourd, mais c’est à partir d’une confusion entre construire et produire. Sartre doit remarquer qu’il y a aujourd’hui sur les mers un plus fort tonnage de bateaux qu’avant la guerre malgré les torpillages ; qu’il y a plus d’immeubles et plus d’automobiles malgré les incendies et les collisions. Il y a aussi plus de livres, puisque Sartre a vécu. Et pourtant les raisons de vivre d’une société se sont détruites. Les variantes qui en présentaient un changement factice ne durent que le temps d’un chef de la police, et puis elles rejoignent la dissolution générale de l’ancien monde. Le seul travail utile reste à faire : reconstruire la société et la vie sur d’autres bases. Les diverses néo-philosophies des gens qui ont régné si longtemps sur le désert de la pensée soi-disant moderne et progressiste, ne connaissaient pas ces bases. Leurs grands hommes n’iront même pas au musée, parce que cela sera une période trop creuse pour les musées. Ils se ressemblaient tous, ils étaient les mêmes produits de l’immense défaite du mouvement d’émancipation de l’homme, dans le premier tiers de ce siècle. Ils acceptaient cette défaite, c’est cela qui les définit exhaustivement. Et jusqu’au bout, les spécialistes de l’erreur défendront leur spécialisation. Mais ces dinosaures de la pseudo-explication, maintenant que le climat change, n’auront plus rien à brouter. Le sommeil de la raison dialectique engendrait les monstres.
Toutes les idées unilatérales sur la communication étaient évidemment les idées de la communication unilatérale. Elles correspondaient à la vision du monde et aux intérêts de la sociologie, de l’art ancien ou des états-majors de la direction politique. Voilà ce qui va changer. Nous connaissons « l’incompatibilité de notre programme, en tant qu’expression, avec les moyens d’expression et de réception disponibles » (Kotànyi). Il s’agit de voir en même temps ce qui peut servir à la communication et à quoi peut servir la communication. Les formes de communication existantes, et leur crise présente, se comprennent et se justifient seulement par la perspective de leur dépassement. Il ne faut pas avoir un tel respect de l’art ou de l’écriture qu’on veuille les abandonner totalement. Et il ne faut pas avoir un tel mépris de l’histoire de l’art ou de la philosophie modernes qu’on veuille les continuer comme si de rien n’était. Notre jugement est désabusé parce qu’il est historique. Tout emploi, pour nous, des modes de communication permis, doit donc être et ne pas être le refus de cette communication : une communication contenant son refus ; un refus contenant la communication, c’est-à-dire le renversement de ce refus en projet positif. Tout cela doit mener quelque part. La communication va maintenant contenir sa propre critique.