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internationnale situationniste N°08 — Janvier 1963
Répétition et nouveauté dans la situation construite
Uwe Lausen

Par quoi peut-on distinguer l’avant de ses suiveurs ? Et par quels moyens peut-on obtenir des modifications, où que ce soit ? C’est par l’expérimentation. L’expérience apparaît non-dirigée, inconsciente, privée de sens, spontanée. L’expérience devient consciente avec sa première répétition. quand elle peut être décrite et analysée. On doit décider alors si cette répétition est « valable » ou non. Si le choix est positif, la description de l’expérience sera érigée en règle du jeu, l’expérience en jeu.

Il n’y a pas de jeu sans répétition. On a constaté que la culture, dans sa décadence, n’avait plus la moindre puissance dans l’expérimentation. Mais cette décadence trouve sa fin dans la redécouverte des jeux, Le jeu humain est constitué par la répétition d’une situation. Une situation peut advenir (quand les facteurs de sa construction ne sont pas entre nos mains). Ceci est le jeu de la répétition d’une donnée, Une situation peut être créée expérimentalement (quand les facteurs de sa construction sont à notre disposition), Ceci est le jeu de la répétition d’une expérience.

Nous voulons l’expérimentation, parce que nous voulons des jeux nouveaux, Les joueurs sont aussi des plagiaires (nous ne sommes pas contre les plagiaires). Ceux qui font des expériences dans la vie quotidienne constituent aussi l’avant-garde révolutionnaire (nous sommes cette avant-garde). Un plagiaire spécialisé ne sait rien expérimenter, Un révolutionnaire spécialisé ne sait pas jouer. Celui qui veut se spécialiser uniquement dans les jeux nouveaux ne sait pas jouer,

Une révolution aujourd’hui ne peut être rien d’autre qu’une critique de la révolution (comme spécialisation séparée). Cette critique de la révolution doit avoir le sens d’une défense du jeu. Un révolutionnaire qui joue incarne la contradiction dialectique. Le révolutionnaire spécialisé bloque cette contradiction, en devenant nouveau pouvoir séparé, Il existe différentes possibilités, pour répondre à la vie : le suicide, l’abrutissement, l’expérimentation et le jeu. Le suicide et l’abrutissement sont les possibilités qui sont offertes par la société actuelle. Peut-on aboutir à des moments où le choix serait ouvert sur les expériences et les jeux ? Ce qui se ramène à la question : comment peut-on faire une révolution ludique ?

Nous ne sommes pas contre le conditionnement : une certaine sorte de conditionnement est inévitable. Mais nous voulons arracher aux institutions qui travaillent à la réduction des hommes, les instruments de conditionnement dont elles disposent. En effet, il n’existe pas d’autre possibilité, pour la libération de nos rêves emprisonnés, que l’appropriation, par nous-mêmes, des facteurs de notre conditionnement. C’est alors que nous pourrons explorer des domaines que jusqu’ici nous avons seulement pressentis. Mais ces explorations nous mèneront aussi bien à la rencontre de ce qui est le plus anciennement connu : à de vieilles formes chargées de nouveaux contenus, comme à d’anciens contenus dans des cadres nouveaux.

Un de mes amis reçoit ses invités dans des pièces complètement vides. En plus, il met à leur disposition un assortiment considérable d’installations « utiles » — lit, armoire, table, chaise — et d’objets indéfinissables dépourvus de tout caractère utilitaire. Ces invités peuvent meubler les chambres comme ils veulent ; ils peuvent même en transformer la structure s’ils en ont envie. Cet ami figure ainsi parmi les quelques hôtes qui se tiennent en dehors de la tradition de Procuste. (Il n’est d’ailleurs pas difficile de concevoir l’ensemble de la société actuelle comme cette synthèse paradoxale : Procuste étant À lui-même son hôte). Lui ne nous force pas à nous accommoder à un espace éventuellement porteur d’une atmosphère adaptée à un personnage qui nous est étranger, ou hostile. Il ne mous réduit pas à un habitat impersonnel, comme on qualifie la mauvaise chambre d’hôtel; ni à un habitat aménagé pour une catégorie d’hommes, conçue en fonction de leurs capacités moyennes, comme ce qui est réputé être une bonne chambre d’hôtel.

Un appartement, comme un quartier, conditionne les gens qui l’habitent. Cependant, un appartement pourrait être déterminé par ces gens. Il pourrait être leur épreuve, leur miroir. Leur caisse de résonance, Évidemment, si l’on envisage les appartements d’aujourd’hui comme un reflet de leurs habitants, alors il faut dire qu’il y a quelque chose qui va fort mal dans la personnalité de ceux-ci. Et si on les regarde comme l’endroit où certaines parties de cette personnalité devraient se développer, On doit admirer celui qui a pu s’en sortir sans être devenu infirme, sur un point ou sur un autre.

On pourrait admettre, pour mesurer le coefficient d’infirmité atteint en ce sens par un individu, ce test de lui donner un espace plus grand que celui dont il disposait précédemment, pour qu’il le transforme à son image.

Nous ne nous définissons pas comme étant contre la nature, En tout cas, nous sommes contre la ville moderne en tant que somme des différentes techniques de réduction de l’homme. Qu’est-ce qu’on y trouve ? L’appartement de confection, apparence du privé dans la normalisation, La télévision, apparence du contact humain dans l’isolement. Les grands magasins, apparence de l’enrichissement dans l’uniformité. Les lieux de distraction, apparence de réalisation de soi-même dans l’abrutissement. Et les rues, avec leur apparent trafic, qui sont les chaînes de l’isolement. La nature était un espace vital, tout comme la ville doit le devenir maintenant, avec nos pouvoirs présents. On a considéré la nature comme satisfaisant des besoins élémentaires, alors que l’on prétend que l’appartement de confection est fait pour satisfaire des besoins supérieurs, c’est-à-dire subtils et diversifiés, Pourtant, il est clair que l’appartement établi pour satisfaire ce modèle officiel d’homme dont on a reconnu le minimum vital de facultés moyennes, ne peut servir à rien d’autre qu’à amputer tout individu réel,

Autrefois, on a parlé de la « jungle des grandes villes ». De nos jours, nous trouvons bien difficilement les résidus d’une jungle dans la normalisation organisée et dans l’ennui polychrome. Récemment, j’ai entendu parler d’un architecte qui a cassé, dans une crise de folie à ce qu’on prétend, tous les objets de son appartement, le téléphone, l’appareil photographique, sans reculer devant le frigidaire. Son action n’est pas antipathique, mais elle ne peut avoir aucun effet, Nous ne pouvons pas nous limiter à des actions fragmentaires, Un jour, nous aurons les rencontres qu’il faut, et nous trouverons des aventures dans une ville nouvelle, composée de jungles, steppes et labyrinthes d’un nouveau genre,

On trouve la notion de patrie dans les livres d’histoire. Les paroles de ce genre ont été chargées de la promesse qu’il y aurait une correspondance à la personnalité de chacun dans une relation géographique, dans un milieu. Elles ont mobilisé des pensées et des rêves. La patrie était présentée comme un espace collectif pour les idées et les actions, un contact avec des gens sur un territoire de communauté, Il est clair, aujourd’hui, que notre patrie se trouve partout. Ou, plus exactement, notre patrie ne se trouve nulle part. Mais la possibilité de réalisation d’une communauté est représentée par les situationnistes quand ils s’efforcent d’expérimenter des bases d’urbanisme unitaire. L’aliénation ne peut être combattue que là où l’on peut se retrouver soi-même, se former soi-même.

Les situationnistes ne sont pas cosmopolites. Ils sont des cosmonautes, Ils osent se lancer dans des espaces inconnus, pour y construire des îlots habitables pour des hommes non réduits et irréductibles. Notre patrie est dans le temps (dans le possible de cette époque). Elle est mouvante.

Évidemment, nous n’avons pas à faire un quelconque retour à la nature, de même que nous n’avons eu à perdre aucune patrie, de même que nous ne voulons pas restaurer l’ancienne hospitalité ou les jeux naïfs. Il s’agit plutôt de reconnaître les situations indispensables de la vie, pour les reproduire à un niveau supérieur.

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