La communication colonisée
En 1965, on à mis au point, aux Etats-Unis, une nouvelle technique pour permettre aux gens de se rencontrer, de se marier. Une calculatrice électronique détermine l’harmonie maximum entre deux individus représentés par une carte perforée où leurs goûts et aspirations sont exhaustivement définis par leurs réponses à 70 questions. Le Monde (25-11-65) écrivait : « Ainsi, au fil des années, s’est affirmée une tendance, et elle est aussi irréversible qu’irrésistible : les calculatrices ont la vocation d’être bonnes à tout faire… On les introduit dans l’enseignement pour les titulariser dans les fonctions de répétitrices. On les fait participer à l’élaboration de « stratégies » militaires ou commerciales. On leur demande, avec une insistance qui finira par porter ses fruits, de devenir de parfaites interprètes.… Que chacun, que chacune en quête de l’autre, remplisse une fiche qui dise qui on est et à qui on aspire. L’intervention d’une perforatrice sut alors à transformer en une série de trous, judicieusement disposés dans un carton, les offres et les demandes. L’état du marché si on ose dire, étant ainsi défini, il ne reste plus qu’à lexplorer systématiquement pour découvrir de quoi satisfaire les desiderata de chacun, et ceci d’autant mieux, bien sûr, que le marché est plus large. L’expérience, en l’occurrence, ne coûte pas cher : à dollars. En moins de trois mois, plus de 7.000 étudiants des collèges et universités de la Nouvelle-Angleterre confièrent ainsi à une calculatrice le soin de veiller à leur avenir personnel où à leurs loisirs. N’existe-til pas des calculatrices qui, travaillant «en temps réel », peuvent suivre le déroulement des événements au fur et à mesure qu’ils se passent ? Pourquoi ne pas extrapoler l’idée à l’organisation des rencontres optimisées ? »
La société qui a réalisé l’optimum de séparation entre les hommes et leur activité, et entre les hommes eux-mêmes, leur redistribue unilatéralement les images de leur propre monde, en tant qu’information monopolisée par le pouvoir économico-étatique. Accédant à un nouveau stade de soumission et d’adéquation à sa machinerie en progrès, cette société rêve d’aller au-delà de sa fabrication de l’information comme substitut de la privation de réalité, il s’agit d’expérimenter la fabrication positive de la réalité de l’existence individuelle, comme exécution de l’information existante. Des individus doivent accepter de se reconnaitre, en eux-mêmes et dans leur relation avec l’autre, selon la fatalité d’un code, supposé libre et objectif. Mais les programmateurs ont dû eux-mêmes être programmés. Les critères de leurs questionnaires établis pour des rencontres sont les mêmes critères sociaux qui ont créé partout la séparation. Si chacun cherche l’autre pour découvrir dans ce rapport l’extériorisation de sa propre réalité, le préservatif du calcul électronique garantit la découverte réciproque du même mensonge.
L’expropriation systématique de la communication inter-subjective, la colonisation de la vie quotidienne par une médiation autoritaire, n’est pas un produit nécessaire du développement technique. C’est au contraire cette autonomisation de la puissance sociale qui nécessite que toute technique possible soit pliée à ses fins particulières d’auto-régulation de l’existant. Depuis des dizaines d’années, dans tous les pays, des émetteurs-récepteurs radio, qui permettraient un dialogue toujours ouvert à toutes distances, sont réduits au silence par un contrôle juridique absolu. Leurs utilisateurs, sélectionnés par cette obligation même de se taire, n’ont le droit d’échanger que des messages concernant leur technique, ou les conditions météorologiques, où des S.O.S. pour quelque survie. Cette technique de communication à la base est évidemment interdite du fait de la richesse possible de son emploi subversif.
Loisirs culturels et policiers
On ne fait que rappeler une évidence quand on dit que l’urbanisme est policier ; et que le policier, au temps du capitalisme concentré, est volontiers urbaniste. L’important domaine de la consommation des loisirs entretient avec ces deux spécialités des relations étroites qui sont moins couramment mises en lumière. En 1965, en France, la police a ouvert pour la jeunesse en vacances, que l’ennui eût risqué de conduire à la délinquance «28 centres de loisirs, 14 contrôlés par les C.R.S. et 14 par les polices urbaines, qui ont touché au total plus de 5.000 adolescents. Et il semble que ce ne soit qu’un début.» (Le Monde, 2-9-65). L’auteur de cet article ajoute que les C.R.S. entendent désormais « minimiser leur rôle de force de l’ordre. La création des centres de loisirs pour la jeunesse cet été a été un peu une opération charme de «relations publiques », une sorte de démystification de l’image traditionnelle du policier ». Il convient d’admirer au passage le renversement complet du terme « démystification », préparé par sa longue mode sociologique. Désormais, la mystification sera donc l’image recherchée, baroque, utopique, incompréhensible et pour tout dire situationniste, du policier pouvant agir comme membre d’une force de maintien de l’ordre. Pour une conscience démystifée, un policier apparaîtra pour ce qu’il est essentiellement : un amuseur, un psychologue, un humaniste. Aussi bien, « il faut installer des hôtesses dans les commissariats de police pour accueillir et renseigner les gens. Cette proposition révolutionnaire a été faite hier par les policiers eux-mêmes, à l’occasion d’une conférence de presse du «Comité intersyndical de la Police et de la Sûreté Nationale »… Car le Comité intersyndical voudrait humaniser les rapports de la police et du public. » (France-Soir, 12-6-65). Et Liaisons, bulletin d’information de la Préfecture de police, note dans l’éditorial de son no 97 (6-9-65) que « depuis les temps les plus anciens la Police s’est identifiée à la Cité », et décrit en conséquence l’ampleur de sa tâche: « Sauf en certaines circonstances exceptionnelles où la cohésion nationale devient une réponse instinctive à un destin qui apparaît adverse, la communication entre les divers groupes sociaux s’avère difficile. Chacun d’eux a tendance à s’enfermer en lui-même, à penser et à réagir en fonction de ses préoccupations, de ses aspirations, de son langage propre, au point qu’il arrive parfois que le même mot acquière un sens particulier pour chacun de ceux qui l’utilisent. L’individu ne s’ouvre pas toujours spontenément sur ceux qui ne partagent pas directement ses soucis, et il tend souvent à s’identifier à ceux qui les partagent, ce qui, établit un système composite de solidarités partielles parce que limitées à l’un des éléments du « moi ». Le contact, au sens philosophique du terme, devient dès lors dificile, et ce qui devrait être un dialogue n’est ‘alors souvent que la confrontation de deux monologues. La Police doit tenir compte de ces solidarités partielles… » Cette recherche d’une transparence policière, d’un langage de l’aveu cybernétique, d’une solidarité spontanée au-dessus de toutes les séparations sociales réelles, sait orienter ses conclusions vers une perspective éminemment concrète : « Qui dit civilisation dit aménagements matériels, certes, mais aussi concepts moraux, ordre, sécurité. On ne peut donc envisager les développements de l’urbanisation sans envisager, en même temps, les moyens à mettre à la disposition de la Police pour qu’elle puisse faire face à des responsabilités alourdies. Une fois encore, on ne peut se contenter de ce qui est : il faut envisager ce qui sera, et l’on connaît déjà ce futur. »
Dans ce futur déjà connu, qui n’est donc que l’extension spatiale de l’ordre présent, les mégapoliciers auront les moyens de feurs responsabilités alourdies. Selon une dépêche de l’A.F.P. de New York (1-12-65), « une caméra de télévision hors série a été présentée hier à New York : elle peut opérer dans la plus complète obseurité grâce à un laser à hélium qui projette un rayon ultra-rouge. L’appareil pourra être utilisé par la police pour des opérations de surveillance, ainsi qu’à des fins scientifiques ». Mais si les polices représentent toujours l’application prioritaire du développement scientifique, leur fonction s’élargit, du rôle strictement répressif à un rôle d’intégration préventive. Cest ici le corps spécialisé de la Sûreté sociologique qui est sur la brèche. Comment mener la foule atomisée et télévisionnaire des « grands ensembles » du nouvel urbanisme à ce «contact, au sens philosophique du Lerme »,. dont la police attend la délicate extirpation de tout « sens particulier » ? C’est le rôle de la culture, la nouvelle marchandise-pilote de l’ère de la consommation des loisirs. L’État en France monte une régie pour ce produit, et le drugstore qui l’afliche est appelé « maison de la culture » : c’est justement l’époque qui a fabriqué le plus grand vide culturel qui doit entreprendre d’introduire le musée dans la vie quotidienne, pour y meubler tautologiquement le même vide. En juin 1965 un « Colloque d’animateurs de grands ensembles » s’est tenu, comme il est normal, à Sarcelles. Le Journal Officiel du 30 novembre a publié un arrêté instituant des « conseillers artistiques délégués à la création artistique » répartis en autant de « circonscriptions d’action régionale ».
Le spectacle n’étale que la dévalorisation générale : l’or de la contestation ancienne y est récupéré, transmué en plomb, et toute valeur possible est invisible dans Vunivers du spectacle. Ses animateurs sont donc si comiques que nous pouvons nous séparer joyeusement du vieux monde culturel, simple façade maintenant pour les manipulateurs d’un « son et lumière » qui éclaire toute la surface sociale dans une même pauvreté factice. À Bourges, que la presse qualifie de « capitale des loisirs culturels » du fait de son premier résultat expérimental prometteur (« 63.000 habitants, 63.000 spectateurs en huit mois » selon la formule de France-Soir du 15-11-64), de Gaulle a déclaré lors de sa visite du 15 mai 1965 : « La culture, dans notre monde moderne, ce n’est pas seulement un refuge et une consolation au milieu d’un temps qui est essentiellement mécanique, matérialiste et précipité. C’est aussi la condition de notre civilisation. Parce que, si moderne qu’elle puisse être et plus moderne encore qu’elle doive être, c’est toujours l’esprit qui la commandera… »
« Parfois, il semble que l’esprit s’oublie, se perde ; mais à l’intérieur il est toujours en opposition avec lui-même. Il est progrès intérieur — comme Hamlet dit de Fesprit de son père : « Bien travaillé, vieille taupe ! » — jusqu’à ce qu’il trouve assez de force pour soulever la croûte terrestre qui le sépare du soleil. » (Hegel).
Le rôle de Godard
Dans le cinéma, Godard représente actuellement la pseudo-liberté formelle et la pseudo-critique des habitudes et des valeurs, c’est-à-dire les deux manifestations inséparables de tous les ersatz de l’art moderne récupéré. Ainsi tout le monde s’emploie à le présenter comme un artiste incompris, choquant par ses audaces, injustement détesté ; et tout le monde fait son éloge, du magazine Elle à Aragon-la-Gâteuse. On développe de la sorte, en dépit du vide critique que Godard trouve devant lui, une sorte de substitut de la fameuse théorie de l’augmentation des résistances en régime socialiste. Plus Godard est salué en génial conducteur de l’art moderne, plus on vole à sa défense contre d’incroyables complots. Chez Godard, la repétition des mêmes balourdises est déconcertante par postulat. Elle excède toute tentative d’explication ; les admirateurs en prennent et en laissent dans une confusion corrolaire à celle de l’auteur, parce qu’ils y reconnaissent l’expression toujours égale à elle-même, d’une subjectivité. C’est bien vrai ; mais cette subjectivité se trouve être au niveau courant du concierge informé par les mass media. La « critique » dans Godard ne dépasse jamais l’humour intégré d’un cabaret, d’une revue Mad. L’étalage de sa culture recoupe celle de son public, qui a lu précisément les mêmes pages aux mêmes pocket books vendus à la bibliothèque de la gare. Les deux vers les plus connus du poème le plus lu du plus surfait des poètes espagnols (« Terribles cinq heures du soir — le sang, je ne veux pas le voir » dans Pierrot-le-Fou), voilà la clé de la méthode de Godard. Le plus fameux renégat de l’art révolutionnaire, Aragon, dans Les Lettres Françaises du 9 septembre 1965, a rendu à son cadet l’hommage qui, venant d’un tel expert, convient parfaitement : « L’art d’aujourd’hui, c’est Jean-Luc-Godard… D’une beauté surhumaine… Constamment d’une beauté sublime… Il n’y a d’autre précédent que Lautréamont à Godard… Cet enfant de génie. » Les plus naïfs s’y tromperont difficilement après de tels certificats.
Godard est un Suisse de Lausanne qui a envié le chic des Suisses de Genève, et de là les Champs-Élysées, et le caractère provincial de cette ascension est la meilleure marque de sa valeur éducative, au moment où il s’agit de faire accéder respectueusement à la culture — « si moderne qu’elle puisse être » — tant de pauvres gens. Nous ne parlons pas ici de l’emploi, finalement conformiste, d’un art qui se voudrait novateur et critique. Nous signalons l’emploi immédiatement conformiste du cinéma par Godard.
Certes, le cinéma, ou aussi la chanson, ont par eux-mêmes des pouvoirs de conditionnement du spectateur ; des beautés, si l’on veut, qui sont à la disposition de ceux qui ont actuellement la parole. Ils peuvent faire jusqu’à un certain point un usage habile de ces pouvoirs. Mais c’est un signe des conditions générales de notre époque, que leur habileté soit si courte, que la grossièreté de leurs liens avec les habitudes dominantes révèle si promptement les décevantes limites de leur jeu. Godard est l’équivalent cinématographique de ce que peuvent être Lefebvre ou Morin dans la critique sociale ; il possède l’apparence d’une certaine liberté dans son propos (ici, un minimum de désinvolture par rapport aux dogmes poussiéreux du récit cinématographique). Mais cette liberté même, ils l’ont prise ailleurs : dans ce qu’ils ont pu saisir des expériences avancées de l’époque. Ils sont le Club Méditerranée de la pensée moderne (voir infra : L’emballage du « temps libre »). Ils se servent d’une caricature de la liberté en tant que pacotille vendable, à la place de l’authentique. Ceci est pratiqué partout, et aussi pour la liberté d’expression formelle artistique, simple secteur du problème général de la pseudo-communication. L’art « critique » d’un Godard et ses critiques d’art admiratifs s’emploient tous à cacher les problèmes actuels d’une critique de l’art, l’expérience réelle, selon les termes de l’I.S., d’une « communication contenant sa propre critique ». En dernière analyse, la fonction présente du godardisme est d’empêcher l’expression situationniste au cinéma.
Aragon développe depuis quelque temps sa théorie du collage, dans tout l’art moderne, jusqu’à Godard. Ce n’est rien d’autre qu’une tentative d’interprétation du détournement, dans le sens d’une récupération par la culture dominante. Pour le compte d’une éventuelle variante togliattiste du stalinisme français, Garaudy et Aragon s’ouvrent à un modernisme artistique « sans rivages », de même qu’ils passent avec les curés « de l’anathème au dialogue ». Godard peut devenir leur theilardisme artistique. En fait le collage, rendu fameux par le cubisme dans la dissolution de l’art plastique, n’est qu’un cas particulier (un moment destructif) du détournement : il est déplacement, infidélité de l’élément. Le détournement, primitivement formulé par Lautréamont, est un retour à une fidélité supérieure de l’élément. Dans tous les cas, le détournement est dominé par la dialectique dévalorisation-revalorisation de l’élément, dans le mouvement d’une signification unifiante. Mais le collage de l’élément simplement dévalorisé a connu un vaste champ d’application, bien avant de se constituer en doctrine pop’art, dans le snobisme moderniste de l’objet déplacé (la ventouse devenant boîte à épices, etc.).
Cette acceptation de la dévalorisation s’étend maintenant à une méthode d’emploi combinatoire d’éléments neutres et indéfiniment interchangeables. Godard est un exemple particulièrement ennuyeux d’un tel emploi sans négation, sans affirmation, sans qualité.
Décomposition et récupération
La décomposition des valeurs et des formes de l’ancienne communication unilatérale artistique (dans la plastique comme dans tous les aspects du langage) accompagnait ce que l’on appelle vaguement « crise de la communication » dans la société, et qui est en même temps la concentration monopoliste de la communication unilatérale (dont les mass-media ne sont qu’une expression technique) et la dissolution de toutes les valeurs communes et communiquables, dissolution qui est produite par la victoire d’anihilation qu’a remportée, sur le terrain de l’économie, la valeur d’échange dressée contre la valeur d’usage.
Le sens révolutionnaire qui a dominé tout l’art moderne réel (et dont la perte marque la fin qualitative de cet art moderne) ne peut être compris en dehors d’une perspective de lutte contre les conditions dominantes, c’est-à-dire en dehors du projet d’une nouvelle communication. Les victimes des diverses mystifications de ce projet — du néo-dadaïsme au stalino-sartrisme — admettent en bloc l’originalité et la répétition dans la production intellectuelle moderne, parce qu’ils ne la voient qu’extérieurement; ils sont frappés par un air de famille. Mais cette famille vaut celle de Atrides. Un Pérec, le consommateur des Choses, quand il écrit, dans la revue du « stalinisme ouvert » Partisans, que « la crise du langage est un refus du réel », ignore le réel du refus. Ce « refus du réel » qu’il voit platement sous la forme d’un artiste qui refuse la réalité, est à un tout autre sens le refus de l’artiste par le réel ; la radiographie d’un refus que « le réel » fabriqué socialement oppose aux tendances de la vie réelle. Si, dans l’art moderne, « l’inexprimable est une valeur ; l’indicible est un dogme » (Pérec) c’est parce qu’il s’agit d’un monde dans lequel on ne peut rien dire. Cette constatation révoltée de l’art moderne, la néo-littérature des Robbe-Grillet la reprend sans révolte, et même admirativement. Ceci n’est qu’un signe, entre beaucoup d’autres, de la démission généralisée de l’intelligence critique qu’avait entratnée l’écroulement du mouvement révolutionnaire dans les années 20. Un Sartre, au Congrès de Rome de la « Communauté Européenne des Ecrivains », en octobre 1965, se débarrasse de son mieux du problème, trop compliqué pour lui, de l’avant-garde culturelle, en assurant qu’elle n’est concevable que dans un pays décolonisé. Et lors d’une « confrontation » — évidemment truquée à la racine — entre croyants et incroyants, à la 17e Semaine des Intellectuels catholiques (fort proche des Semaines de la « pensée » dite marxiste du curé rouge Garaudy), qui rassemblait, autour d’un jésuite, P.H. Chombart de Lauwe et Ricoeur, Philonenko et Balandier, et autres : « Tous furent d’accord pour reconnattre que les sciences humaines ont, à la différence de ce qui se passait au siècle dernier, découvert leurs limites à l’égard du phénomène religieux. » ( Le Monde, 16-3-65).
Mais déjà la récupération industrielle de la néo-décomposition artistique est organisée sur la plus grande échelle. L’ « op’art » passé immédiatement dans la décoration et l’habillement manifeste le moment où l’art qui n’était plus qu’une mode devient directement l’art de la mode. On peut lire dans Elle du 16 septembre 1965 : « Le style Elle 1966 épouse le Op’Art. Ils étaient faits pour s’entendre. Le style Elle, c’est une façon de vivre avec son temps, d’adopter le neuf quand il est sérieux et le raisonnable quand il est un peu fou… Laissez entrer chez vous ce délicieux vertige, adoptez l’Op’timiste Op’Art. »
Pop’art et Op’art sont en fait le même prop-art, l’art de propagande qui vous presse de survivre avec votre temps. Se répandant partout, une machine nommée Abraham Moles espère se faire reconnaitre une fonction créatrice en soutenant une théorie des « machines à créer ». Pour les délices des robots, une écriture combinatoire peut composer électroniquement une suite à la poésie, la sculpture, la musique, la peinture, et on en passe. On pouvait apprécier sa mattrise, aussi bien dans la Revue d’esthétique (no 2, 1965) que pendant une Semaine de plus, en octobre, à Bordeaux, où l’on avait « su persuader Chaban-Delmas de s’intéresser à la chose » (L’Express, 3-11-65). Et dans la dernière Biennale de Malraux — « la plus réussie » selon lui — les buts de cette récupération intégrée du fragment dévalorisé apparaissaient au mieux. Selon Le Monde (30-9-65), toujours candide et satisfait : « Ces confrontations entre jeunes du monde entier montrent que les préoccupations artistiques s’égalisent d’une certaine manière. Français, Italiens, Japonais, Suisses ou Turcs n’offrent rien de fondamentalement différent. Ce sont les mêmes formes peintes, les mêmes lambeaux collés, les mêmes ferrailles soudées : l’art moderneactuel est vraiment international. Autre constatation : l’artiste se préoccupe aujourd’hui non seulement du tableau, ais aussi de l’art dans la cité. Sculpteurs, peintres et architectes ont mis leurs efforts en commun pour construire ces villes « idéales », ces églises, ces maisons de jeunes… Si l’on veut être tenu au courant des ultimes moments de l’art jeune, c’est avenue du Président-Wilson qu’il faut aller.»
Le holding des survies associées
« Un colloque sur les problèmes de la survie a eu lieu le 2 mars à Paris. Il était organisé par l’Institut international d’études humanistes et le Collège théologique de Paris, que président respectivement Mme Amédée Ponceau et le pasteur Marchai. Au cours de cette réunion à laquelle participaient Mgr Jobit, le philosophe Axelos, les professeurs Birault et Ricœur, des textes de Nietzsche, Simone Weil, Kierkegaard et Saint-Jean-de-la-Croix ont été lus par Germaine Lafaille. »
Le Monde, 6-3-66.
L’emballage du “ temps libre ”
Notre époque apprendra aux plus conciliants, par son art publicitaire de resservir les restes de toute conclusion critique partielle, que ceux qui parlent à peu près des mêmes questions, et qui emploient presque les mêmes formules, ne sont pas pour autant « proches », et peuvent exprimer des orientations rigoureusement antagonistes. Une « enquête publicitaire » sur la « maladie des vacances » (insérée dans diverses publications, dont Le Nouvel Observateur du 1-4-65) le montre à merveille. Il s’agit de faire l’éloge du « Club Méditerranée », en des termes susceptibles d’y attirer une couche « instruite » mal représentée dans les premières années. Dans le style habituel de Planète — « Nous sommes au bord de la métamorphose » ; « c’est ici qu’il faut venir déchiffrer notre civilisation de demain » —le bonimenteur promet qu’on s’y initie « à la pensée et aux arts, à l’histoire et aux sciences », et que « l’amitié naît de tous les gestes » dans « l’organisation-pilote des loisirs de l’Europe, le laboratoire des vacances de l’avenir ». Cette institution a cependant la délicatesse de laisser « aux ministres, aux savants, aux artistes, aux éducateurs, voire aux héros » le soin de « bâtir une nouvelle morale, promouvoir des mœurs plus libres ou réformer la société industrielle », car « son rôle se borne à un douzième de la vie ».
Une organisation des vacances, c’est ce qui prend pour point de départ l’organisation existante du travail, et se dispose à traiter industriellement les déchets de ce travail. Sa pseudo-liberté, c’est le temps réservé à la spontanéité des robots. Comment peuvent-ils se rencontrer ? Sur la base de leur aliénation fondamentale. Le principe de leur 1 /12 d’amitié, c’est, au contraire du mot de Montaigne, « parce que ce n’était pas lui, parce que ce n’était pas moi Mais les organisateurs de l’industrie des vacances critiquent fortement l’artisanat des « vacances conventionnelles », dénonçant partout ailleurs un bien réel « nivellement par la médiocrité »’ dont ils fabriquent seul le remède : « Aujourd’hui, le dimanche de l’homme envahit petit à petit toute la semaine. Que va-t-il faire de cette liberté ? Se créer encore plus d’obligations, de dépendances, d’aliénation ? Et si la grande foire des vacances n’était qu’une drogue, un nouvel opium du peuple ?
Ainsi se crée — attendant son intégration dans l’Etat « il n’y a encore dans aucun pays du monde de politique cohérente des loisirs » — une Compagnie pour la vente du plus récent opium des pauvres : la marchandise-liberté. Tous les autres esclavages concourent à lui fournir sa clientèle, et sa publicité en prend bonne note : « Que la vie urbaine, dont chacun s’est fait le gardien, l’espion et le professeur auprès de soi-même, ait découpé le temps en tranches pour y cloisonner les hommes, leur cœur, leur force, passe encore… » Le Club Méditerranée aurait mauvaise grâce à ne pas laisser passer ceci, puisqu’il aspire lui-même à une concession sur rien de moins qu’une tranche globale d’un douzième de ce temps. « Désormais, grâce aux promesses de l’automation et à la nouvelle psychologie des rapports dans l’entreprise, le travail abandonnera aux loisirs de plus en plus de temps et d’espace. » Cette perspective n’effraie pas les managers qui savent désormais par quoi tenir les gens dans les interstices du travail ; dont ils peuvent du coup admettre qu’il « s’est beaucoup avili, il est même devenu un signe de frustration. Pour beaucoup, il n’est plus qu’un cauchemar nécessaire, un alibi qui rend les vacances possibles… Dans les pays surdéveloppés, les syndicats commencent à réclamer du temps au lieu de réclamer de l’argent ».
Et pour ces vacances, qui seraient tenues d’apporter tant de consolations et de valeurs, les guérisseurs du Club Méditerranée présentent déjà une idéologie ambitieuse, qui doit naturellement récupérer, en style combinatoire, le maximum d’échos de la théorie critique moderne. L’acheteur de marchandise-liberté, « pour peu qu’il laisse revenir en lui le goût immémorial du jeu et de la fête, ce qui consiste à improviser au fur et à mesure des règles qui ne servent qu’une fois, il rétablirait la communication coupée avec autrui… On a parlé plus haut du jeu des vacances, mais non pour qu’on le confonde avec les jeux infantiles. Il s’agit du jeu qui, au plus loin qu’on remonte dans les civilisations, a donné naissance aux cérémonies, aux sports, au théâtre, au cirque, aux imaginations de l’art, en un mot à l’intelligence. Restaurer ce jeu, c’est parier que chaque individu, face à des inconnus qui s’offrent à lui à visage découvert pourra cesser d’être le spectateur méfiant ou docile de sa propre vie et au contraire en devenir le créateur. »
Certains envisagent donc cela au Club Méditerranée. Et nous, tout autrement, comme nous l’avons dit quelquefois.
La production de la décadence
« Il y avait déjà les machines construites spécialement pour ne servir à rien. Voici mieux : on vend à New York, pour un dollar, une machine autodévoreuse. Dès que vous appuyez sur un certain bouton rouge, un mécanisme bruyant se met en marche et, lentement, inéluctablement, les pièces composant la machine se coincent, se brisent, tombent. Au bout d’un quart d’heure, il ne reste plus qu’un lugubre amas de tiges, de ressorts, de poulies et d’engrenages désassemblés ! Luxe suprême : la publicité pour vous faire acheter cette machine promet en gros caractères, que l’ensemble — dès qu’on a joué une fois avec — est irrécupérable ! » (Elle, du 2-9-65).
En Amérique l’automobile, dont la prolifération réduit toujours plus la valeur d’usage, jusqu’à tendre vers le statut de gadget — les responsables de la circulation à New York commencent à envisager la nécessité d’une interdiction locale de son emploi —, est en 1965 répandue en deux exemplaires dans un quart des familles américaines (11 millions). D’après une enquête du Wall Street Journal, la motivation des acheteurs est de « posséder ce qu’il y a de mieux », et de susciter l’admiration de leurs voisins : entreprise digne de Sisyphe, puisque les voisins forcément font de même. Ces achats sont suscités, très au-delà du secteur social dont la richesse permet cette accumulation, par la facilité du crédit, le remboursement se voyant étendu à 42 mois, et les garanties à fournir réduites au minimum. De nouveaux gadgets apparaissent, qui tirent parti du considérable accroissement de la criminalité. A New York on enregistre une tentative de viol toutes les six heures, et quelqu’un est attaqué toutes les 12 minutes. Selon un reportage de Michel Gordey, qui constate dans cette ville une « hantise collective du crime » inconnue jusqu’ici (France-Soir du 27-7-65), les vitrines et les annonces de journaux offrent « des gadgets destinés à frapper l’assaillant d’un électrochoc de 4.000 volts, des vaporisateurs de poche qui le recouvrent d’une couleur indélébile et le parfument d’une odeur identifiable de très loin (pour faciliter les recherches policières) ». 1.200 policiers spéciaux sont affectés à la surveillance du métro où les attaques à main armée et autres crimes ont progressé de 52 % de 1963 à 1964. « Les avenues à grands magasins sont maintenant désertes à la nuit tombée. Lorsque je marche seul, les rares passants qui m’aperçoivent de loin se mettent à courir.. Un long film documentaire à la T.V. montre l’ « auto-défense d’un immeuble » après plusieurs cambriolages et un assassinat : « Les 45 locataires du building et leurs familles se sont groupés en association de défense, les hommes gardent à tour de rôle le vestibule et les ascenseurs, patrouillent dans les sous-sols et les caves. A la fin de l’émission, un commissaire de police apparat sur l’écran pour encourager d’autres immeubles à « s’organiser » d’une façon analogue et pour donner des conseils pratiques… » Gordey conclut qu’on ne peut « prendre la psychose de New York à la légère. Ce qui se passe à New York, à une échelle supérieure, intéresse toutes les grandes villes en crise de croissance. Nos planificateurs qui étudient l’urbanisme américain pour le Paris de l’an 2000, savent que des crises sociologiques analogues ont déjà surgi ou surgiront sous d’autres formes, en Europe. »
« Le Vietnam révèle la violence permanente qui se cache derrière le sourire et l’urbanité de la vie américaine », écrivait justement en octobre le bulletin du Vietnam Day Committee. Cependant le rapport de la commission d’enquête désignée par l’Etat de Californie après le soulèvement de Watts, — qui avoue : « la situation est tellement sérieuse qu’à moins que des mesures adéquates ne soient prises, d’autres troubles encore plus graves pourraient se produire » — accuse les leaders noirs « extrémistes », non seulement d’avoir encouragé les masses à l’émeute, mais de « retarder la solution du problème noir ». On peut même dire que, généralement, les hommes « extrémistes » — dont nous sommes — retardent scandaleusement « la solution définitive du problème de l’homme • au sens concentrationnaire que peuvent programmer les cybernéticiens du pouvoir. Si les contradictions de la barbarie de l’abondance contraignent tous les groupes de la société à l’autodéfense, il faudra seulement redéfinir ici et là les valeurs et le genre de vie à défendre.
Dans Encounter, en août 1965, Irving Kristol s’interroge sur l’incroyable révolte des étudiants américains. Il voit bien que l’appui aux revendications noires n’a été que l’occasion et que « le Vietnam lui-même est, en l’occurrence, un prétexte autant qu’une cause » du mouvement amorcé depuis cinq ans. Kristol écrit : « Comment expliquer ce « glissement vers la gauche » des étudiants américains au milieu d’une période de prospérité et sous un gouvernement libéral qui, dans le domaine du paternalisme, étend ses conquêtes avec un dynamisme inattendu ? C’est là une énigme à laquelle, jusqu’à ce jour, aucun sociologue n’a pu répondre. Une explication est, tout simplement, que ces jeunes gens s’ennuient ». Pour un critique qui trouve déjà cela paradoxal, « toutes sortes de paradoxes » en résultent : « Ainsi ces jeunes gens aux idées avancées se sont trouvés dans le cas de ne pouvoir réclamer de leur gouvernement le vote d’un seul texte législatif ».
C’est ici que l’on découvre le mieux la nouveauté, l’originalité, de la contestation qui se cherche actuellement en Amérique, mesurée à la toise de l’étonnement d’Irving Kristol. Celui-ci juge de haut ce qui lui reste incompréhensible : l’apparition d’étrangers dans son pays, dans ses habitudes. Mais il montre cette importance qu’il ne voit pas lui-même, quand il constate : « C’est un spectacle étrange que celui d’un mouvement progressiste en quête d’une cause progressiste — car géneralement c’est le phénomène inverse qui se produit. »
La transformation d’une société est une affaire toute différente des luttes politiques pour la modification de quelques points précis à l’intérieur d’une société admise. Ici le programme précède le mouvement, là le mouvement précède le programme, qui se fera dans le processus même. Dans cette même zone urbaine surdéveloppée du nord-est des Etats-Unis, où la gigantesque panne d’électricité de novembre, paralysant pendant des heures trente millions d’habitants, a montré quelles possibilités de guérilla présentent les pays hautement industrialisés, la récente tentative d’une Université Libre de New York s’inscrit dans la recherche de la formation d’un tel programme. Le manifeste de la Free University déclare vouloir « développer les concepts nécessaires à la compréhension des événements de ce siècle » en cc réponse à la banqueroute intellectuelle » de l’ccrdre éducatif américain. Orientée dès le départ vers une contestation active, cette université autogérée qui se constitue préalablement à toute fixation dans des bâtiments, et se déclare prête à une demi-clandestinité en pouvant exister éparse dans la ville, « est nécessaire parce que, selon nous, les universités américaines ont été réduites à des institutions de servitude intellectuelle. Les étudiants ont été systématiquement déshumanisés, rendus inaptes à régler leur propre vie, sexuellement, politiquement et dans leurs études. » (Adresse de la Free University of New York : 20 E. 14th. Street, New York City).
Le décor et les spectateurs du suicide
On se propose de lutter aux Etats-Unis, par l’ouverture de « Centres antisuicides », dont un à l’échelle nationale, contre cette sorte d’épidémie qui, en 1965, venait au dixième rang des causes de décès en Amérique, et au troisième rang parmi les jeunes. A propos du suicide inexpliqué de Bernard Durin, âgé de trente-sept ans, employé modèle depuis quinze ans, qui « avait tout pour être heureux » de l’avis unanime de son entourage : « Une fille de dix ans, Agnès, bonne élève. Une épouse charmante… Un poste de cadre moyen à I.B.M… Un salaire de 2.500 F par mois. Un appartement coquettement meublé en moderne. Une 404. Une télévision, une machine à laver, un réfrigérateur et même un aquarium. » —Ch. Caron écrivait dans France-Soir du 24 décembre 1964 : « Le magasin de l’entreprise où travaille Durin, un haut immeuble vitré… Au milieu des bureaux métalliques. A partir de là, des rayonnages à perte de vue. Métalliques. Classeurs métalliques aussi. C’est là que se trouvent les pièces détachées que Durin expédie dans toute la province. Pas de fenêtre. Eclairage au néon. Des horaires décalés : le magasin est ouvert de 7 heures à minuit. Ils changent toutes les deux semaines. Tantôt Durin se lève à 5 h 30 et termine son travail à 16 heures. Tantôt il le commence à 14 h 30 et arrive chez lui à 1 heure du matin. Durin est un employé modèle. On ne sait pas comment le stimuler pour qu’il se dépasse. On lui suggère d’apprendre l’anglais par correspondance. Il le fait. Il étudie donc le soir et aussi le samedi et le dimanche… Quand il quitte le magasin à Vincennes, Durin prend sa 404 pour rentrer chez lui à Bondy. Et ce sont les files de voitures que vous connaissez. Files figées. Durin aperçoit les lumières du grand ensemble H.L.M. de Bondy. Lignes rectilignes. Béton, Un centre commercial au milieu. Personne n’a sa place dans ce casier gigantesque. Bernard Durin occupe l’appartement 1153, au 13, rue Léon-Blum, troisème F.G. C’est ça la vie de Durin : les machines électroniques. Les grands ensembles, les voitures, les réfrigérateurs et les télévisions. C’est ça aussi la mort de Durin. »
On sait que, depuis des années, en Amérique du moins, Il était relativement fréquent de voir des désespérés incertains qui, sous l’oeil d’une foule émue, menaçaient de se jeter dans le vide. Blasé ou sollicité par des spectacles mieux construits, le public ne veut désormais accorder son attention à un de ses concitoyens ainsi reconnu comme « vedette sauvage g qu’à la condition que l’on saute vite. A notre connaissance, c’est le 16 avril 1964 que cette nouvelle tendance s’est manifestée pour la première fois, à Albany, dans l’Etat de New-York. Alors que Richard Reinemann, âgé de dix-neuf ans, hésitait depuis bientôt deux heures sur la corniche d’un douzième étage, quatre mille personnes impatientées lui criaient : « Saute I » On a même observé une femme qui expliquait : « Je ne peux pas attendre toute la nuit, j’ai déjà manqué mon programme de T.V. préféré. »
Les aventures du résultat parcellaire
Les découvertes de la psychanalyse, comme le pensait Freud, étaient finalement inacceptables pour l’ordre social dominant — pour toute société fondée sur une hiérarchie répressive. Mais la position « centriste » de Freud, issue de son identification absolue et supra-temporelle entre la « civilisation » et la répression par une exploitation du travail, et donc son maniement d’une vérité critique partielle à l’intérieur d’un système global non-critiqué, menait la psychanalyse à être officiellement « reconnue » sous toutes les variantes dégradées qu’elle peut inspirer, sans pourtant. etre acceptée dans sa vérité : son usage critique possible. Bien sûr, cet échec n’est pas imputable à Freud précisément, mats bien plutôt à l’effondrement du mouvement révolutionnaire dans les années 20, seule force qui eût pu porter les données critiques de la psychanalyse à une réalisation. La période de réaction extrême qui suivit en Europe chassa même les partisans du « centrisme » psychanalytique. Les débris psychanalytiques qui, en Occident au moins, sont à la mode maintenant, se sont tous développés à partir de cette démission initiale, qui a fait admettre en tant que verbiage ce qui ne pouvait être admis dans son authenticité critique. En acceptant dé perdre sa pointe révolutionnaire, la psychanalyse s’est exposée à la fois à être utilisée par tous les gardiens du sommeil existant et à être tancée pour son insuffisance par le tout-venant des psychiâtres ou des moralistes.
C’est ainsi que le professeur Baruk, dont on entend dire qu’il fait merveille depuis près d’un demi-siècle comme médecin-chef de Charenton, a été très remarqué lors de la dernière session des « Entretiens de Bichat «, quand il a pourfendu la psychanalyse — il pense avoir trouvé bien mieux—en reprochant à Freud de n’avoir pas cherché d’autre solution que « dans l’assouvissement de l’individu au détriment de la société «. Mais d’autres défenseurs de la société, parallèlement ont entrepris depuis cinq ans l’expérience, émouvante pour le Concile, d’une psychanalyse systématique de tous les bénédictins d’un monastère de Cuernavaca, au Mexique. Under the volcano toute la racaille des asiles et du teilhardisme néo-romain travaille à récupérer les souvenirs d’une des plus redoutables éruptions qui aient jusqu’ici commencé à faire trembler l’ordre moral. Et dans les salons parisiens, pour l’admiration des imbéciles, un Lacan reprend la recette d’Heidegger (qui a si bien réussi à ce dernier que beaucoup de beaux esprits refusent d’admettre qu’un penseur si profond ait pu réellement être nazi). Heidegger et Lacan transportent chez eux, sans autre motif que celui d’éblouir la galerie, cet émiettement obscur du langage qu’ils ont trouvé dans la phase ultime de l’écriture poétique moderne (cet émiettement ayant eu là un sens profond). Ils reprennent ce style, au dernier degré du talent littéraire, mais dans leur « discipline ». C’est alors le sérieux supposé du philosophe ou du psychanalyste qui valorise l’obscurité qui fut tant critiquée, comme jeu gratuit et attentatoire au confort du lecteur, chez les derniers poètes. Mais en retour l’obscurité, ici réellement creuse et pompeuse, couvre le néant de leur propos, et permet à l’un et l’autre de monter le show culturel d’une suite à ces vieilles formes philosophantes de la pensée séparée, qui sont depuis longtemps séparées de la pensée, pétrifiées, mortes. Leur modernisme s’habille à Pompéï.
L’année politique 1965 : une anthologie des actes manqués
L’année 1965, parachevée ça et là par les premières semaines de 1966, a été une sorte de revue complète des échecs de toutes les variantes de pouvoir existant, comme de ses solutions de rechange oppositionnelles. L’ordre présent n’a encore été menacé par aucune négation, mais partout son propre fonctionnement a accumulé les faux-pas, les paralysies et les déboires. Le monde actuel étant déjà une unité, par son économie et ses impératifs répressifs, aucun des pouvoirs qui le tiennent ne parvient à le dominer réellement, ou à 1 équilibrer dans un partage satisfaisant, ni à lui imposer où que ce soit une orientation pouvant prétendre à la rationalité. Et même aucun pouvoir, en dépit du prix qu’il est capable de payer et de faire payer aux autres, n’a su mener à bonne fin aucun de ses projets.
Le mythe du « camp socialiste » a achevé de se décomposer dans les empoignades publiques de ses gouvernements, englobant maintenant les échanges d’injures entre Cuba et la Chine. Toutes ses subdivisions, et la Chine en tête, ont montré leur incapacité de répliquer kectivement à l’attaque ouverte des Etats-Unis, au Vietnam et ailleurs. Le « sens de l’histoire » cuisiné à la sauce Staline-Mao est bafoué par l’offensive générale américaine, depuis la « crise des fusées » à Cuba, « débandade complète —qui ouvre une nouvelle période dans l’équilibre du partage mondial », comme nous l’écrivions dans l’I.S. en janvier 1963, montrant alors que le jeu commun russoaméricain — ne pas faire la guerre thermonucléaire mais « en s’élevant toujours plus haut dans le spectacle de la guerre possible » — menait la Russie à subir les conséquences de son « mauvais calcul sur la stratégie planétaire théâtrale ». L’accélération de la dissociation de l’union internationale bureaucratique s’en est suivie, sur le plan politico-militaire comme sur le plan idéologique.
Causes plus profondes, les difficultés internes des États bureaucratiques ne cessent de se révéler. Ces difficultés qui ont leur source dans la gestion de l’industrie, et encore plus apparemment dans celle de l’agriculture, se montrent partout dans la sphère du contrôle politique de tous les aspects de la vie. En Russie, l’opposition clandestine des intellectuels s’étend. A Cuba, on épure les « homosexuels » de l’Université de La Havane ; l’affolement créé par les tentatives d’assassinat de Castro mesure la réalité « socialiste » d’un régime qui dépend d’un seul homme ; et l’autocritique de l’accusé Cubela, révolutionnaire qui s’est « livré à la débauche » et ne « comprend pas » comment il a pu en venir à comploter contre Castro qu’il aime, fait réapparaître le Boukharine des procès de Moscou. Le Quotidien du Peuple, en août 1965, admet un « écart inévitable du niveau des consommateurs permis et nécessaire en société socialiste» (idéologie de l’extension des couches qui peuvent bénéficier de la répartition bureaucratique de la plus-value). Et la cour suprême de la République fédérative de Russie décide de combattre la délinquance juvénile en poursuivant les parents (Associated Press, Moscou, 2-6-65) c’est-à-dire de tenir les familles pour légalement responsables de l’emploi direct de leur autorité nécessaire à l’État.
Les États-Unis, disposant des plus puissantes ressources, et se trouvant en mesure de les jeter dans une zone toujours plus vaste, ont subi le moins d’échecs définitifs ; mais nulle part cependant ils ne sont allés jusqu’au succès. Alois qu’à l’intérieur les émeutes noires et la révolte dans la jeunesse universitaire, qui représente à ce stade du développement économique une couche considérable de la société (numériquement, cinq millions), commencent à éclairer l’approche d’une crise d’un nouveau genre, l’intervention militaire massive outre-mer n’a pas brisé la résistance des combattants vietnamiens, ni même rétabli l’ordre au profit des généraux de Saint-Domingue. En revanche, une guerre de partisans a désormais commencé dans une très grande partie de l’Amérique latine. En fonction directe de leur poids, les Etats-Unis vont s’enliser dans d’interminables conflits : le malheur de leur politique, c’est qu’ils doivent toujours s’opposer au changement précisément là où un changement est le plus nécessaire et urgent ; et toutes les calculatrices de leurs psychosociologues ne pourront pas les en délivrer.
La gestion de réserve du capitalisme occidental (le modèle du réformisme socialisant) vient de refaire ses preuves : pour l’Allemagne, c’est en n’arrivant pas au pouvoir ; et pour l’Angleterre, c’est en y arrivant. L’ex-social-démocratie allemande a été repoussée aux élections de septembre, presque par hasard, car « l’écrivain engagé » Günther Grass était peut-être le seul à ignorer que le ralliement aux principes démo-chrétiens avait été perfectionné jusqu’à empêcher qu’on s’en distingue en quoi que ce fût. Ce qui faisait dire à un membre de l’état-major de Willy Brandt, d’après Le Monde (14-9-65) : « Même si nous ne gagnons pas, nous avons cette année remporté un triomphe. Plus personne, ou presque, ne nous tient pour des rouges. » Sans tenir Wilson pour un rouge, on peut être frappé par le sens de l’humour dont il fait preuve depuis la victoire électorale de la gauche anglaise. Le gouvernement travailliste a applaudi comme personne les massacres américains au Vietnam. Contre la sécession des racistes de sa colonie de Rhodésie, il a été nettement pire que de Gaulle, bien qu’il n’ait pas été porté au pouvoir par un complot des colons de Salisbury. Son principal travail à l’intérieur, c’est de faire des syndicats les exécutants parfaits des décisions économiques du pouvoir ; et surtout d’essayer de réduire complètement les ouvriers au rôle d’exécutants des ordres syndicaux, par des lois contre les « grèves sauvages ». Et pourtant l’installation de Wilson avait amené les représailles classiques du « mur d’argent », que tous les analystes de la « société industrielle » tenaient pour impossibles depuis 1924 ; ce qui avait même emporté Le Monde (23-12-64) jusqu’à cette terrible conclusion : « La grande leçon à tirer de la crise britannique actuelle, c’est que les sociétés occidentales restent dominées par le capitalisme. »
Quant à ce que l’on appelle, dans les journaux, le « Tiers-Monde », il vient de connaître une accumulation fantastique d’effondrements, dont pas une de ses prétentions et de ses espérances trompeuies ne se relèvera. Effondrement du » camp progressiste» dans le monde arabe, dont il ne reste que des fragments de pouvoir, aussi fragiles que les pouvoirs du camp réactionaire au service de l’Occident. En Égypte, la gestion bureaucratique-militaire accumule les échecs et voit monter les complots des forces les plus obscures. Elle n’est pas plus heureuse à l’extérieur : au Yemen où l’on marchande la jeune république avec l’Arabie séoudite ; en Irak où la reconnaissance du « nassérisme de droite » a fini par légitimer le pouvoir de la droite toute pure, et le retour des ministres d’avant 1958. Le Baas, chassé d’Irak et réduit à sa « province syrienne » s’entredévore en fractions putschistes. Militaires litaires et civils, « extrémistes » et modérés se succèdent aussi vainement au pouvoir, toutes les « personnalités » du parti, et toutes ses chances, s’y sont usées. Le Benbellisme s’est écroulé en une seule nuit.
L’effondrement des bases du rassemblement « révolutionnaire » des États africains est aussi complet. L’Organisation de l’Unité Africaine, quasiment inexistante, s’est condamnée au lendemain de la proclamation d’indépendance de la Rhodésie, faute d’accepter le risque d’une intervention armée dans ce pays. Elle s’est même avouée incapable de rompre avec l’Angleterre, après l’avoir annoncé à la face du monde dans un ultimatum à très courte échéance. Au Ghana, le « Rédempteur » Nkrumah et son parti unique se sont évanouis instantanément devant un simple complot militaire, comme six autres régimes du continent dans les jours précédents. Ces faits sont autant d’échecs supplémentaires pour l’extravagante politique étrangère de Pékin.
Rien n’est si gros cependant que l’effondrement sanglant du stalinisme indonésien, que sa manie bureaucratique a aveuglé jusqu’à n’attendre la prise du pouvoir que du complot et de la révolution de palais, alors qu’il contrôlait un immense mouvement de masses qu’il a mené à l’anéantissement sans l’avoir fait combattre (on avance maintenant le chiffre de 300.000 exécutions). Bien que l’imperturbable Soekarno plane encore au-dessus des différents subalternes entre ses fidèles, le « Second Bandoeng » déjà Impossible à réunir à Alger a perdu ses meilleures vedettes. Le « socialisme » neutraliste indien a débouché sur la guerre du Pendjab, la répression militaire des minorités et des manifestations de travailleurs, la famine. Ainsi la fraternisation spectaculaire des États afro-asiatiques, déchirée par les pressions d’impérialismes rivaux, avoue en mourant qu’elle n’avait d’existence que dans l’illusion.
Comme toutes les répressions en cours un peu partout échouent aussi, cette cascade d’échecs définit un monde lamentable, où personne n’arrive à ses fins ; où le déroulement des événements est tout autre que ne le concevait la volonté de ceux qui croient le diriger ; où la ruse de la marchandise continue à égarer l’histoire humaine. Cette successsion de gags désopilants dans la comédie du pouvoir n’est que l’expression politique du divorce universel entre tous les systèmes et toutes les réalités.
Moyens et buts actuels du jeu
Marcel Giuglaris a décrit, dans France-Soir du 4 août 1965, la vaste construction d’un territoire et d’une série d’événements par l’armée américaine, entreprise avec d’immenses moyens pour expérimenter l’application de son effort de guerre au Vietnam : « Si une date devait être choisie pour marquer le changement dans la conception stratégique américaine dans la guerre du Vietnam, c’est celle de l’opération « Silver Land » qu’il faudrait choisir. A partir d’elle, les Américains n’improvisent plus. Avec toute la minutie qu’ils savent y mettre, ils répètent sur la côte ouest des Etats-Unis toute action qu’ils entreprendront au Vietnam. Au printemps de cette année 1965, sur une zone couvrant tout l’ouest des Etats-Unis, de Seattle à la frontière mexicaine, en bordure de côte, soit plus de 2.000 kilomètres, jusqu’au-delà de Las Vegas, dans l’intérieur, soit sur plus de 1.000 kilomètres de profondeur, les Américains posèrent des calques de pays : Lancelot (Sud-Vietnam) — couvrant la basse Californie — fut « un pays où, depuis 1964, des guerilleros harcèlent tellement les forces gouvernementales qu’en décembre Lancelot a fait appel aux Nations Unies et demandé l’assistance militaire américaine ». Merlin (Nord-Vietnam), au nord de Lancelot, est un pays soumis à un pouvoir dictatorial qui inspire, arme, ravitaille, aide les guerilleros de Lancelot. Modred (Chine), grand pays s’étendant au-delà de Merlin, possédant des armes nucléaires, est de même obédience politique que Merlin, pays qu’il tient d’ailleurs dans son orbite. Neutrala 1 et Neutrala 2 (Laos et Cambodge), enfin, pays plus ou moins neutres, bordent Merlin et Lancelot. Il n’est pas besoin d’être grand expert pour s’apercevoir des ressemblances : au cas où celles-ci échapperaient, à Lancelot, autour de Camelot, une agglomération côtière, on avait reconstruit six villages vietnamiens, avec odeurs, poules et cochons noirs. Faute d’autochtones, et pour qu’il y ait quand même des difficultés de langue, on avait installé là des gens ne parlant qu’espagnol, des Mexicains sans doute… « Silver Land » mettait en jeu non seulement 80 navires allant des porte-avions à des sous-marins nucléaires mais aussi des dizaines de milliers d’hommes. Le scénario fut compliqué à souhait. Il se modifia d’ailleurs tellement en cours d’exercice, et avec des préavis si courts, que nombre de chefs d’unité n’en ‘dormaient plus. »
Par son importance matérielle et par sa futilité, par son aliénation du ludique et l’ignominie pratique de ses objectifs, ce Kriegspiel américain peut être considéré comme l’exemple inverse de la notion de « situation construite », que nous avons formée pour traiter des possibilités libératrices de ce temps.
“ Le Monde ” comme reflet
Le Monde est le plus réputé des journaux de langue française. A côté du journalisme courant, il représente l’information de qualité : ses rédacteurs ont un certain talent, et ce journal n’est pas prisonnier du fait brut quotidien ; il essaie d’en montrer l’origine et le mouvement. Quant à sa position générale, c’est l’impartialité, le respect des faits, le maintien de ces valeurs intellectuelles dont se recommandait autrefois la bourgeoisie éclairée. Ainsi, toute culture étant devenue l’affaire de prestige que l’on sait, Le Monde signifie d’abord une valorisation intellectuelle illusoire pour la majorité de ses lecteurs ; ensuite — ce qui n’est pas contradictoire — il apporte le maximum de l’information accessible dans les conditions existantes, et il est effectivement lu surtout par les cadres de l’administration et de l’économie.
Le respect absolu du fait, dans Le Monde, est le respect absolu de ce qui est fait, la compréhension bienveillante de l’accompli, la politesse également accordée, au-delà des affrontements Idéologiques, à tous les possesseurs, reconnus comme fondamentalement égaux, d’une raison d’Etat. Le Monde critique très souvent le pouvoir, en France et dans tout autre pays, mais c’est toujours du point de vue de l’intérêt optimum du pouvoir. Le pouvoir est toujours crédité d’ime bonne volonté universelle, et Le Monde lui présente noblement des remontrances qui voudraient l’améliorer. Les faits qui s’opposent à un pouvoir ne sont pas cachés, quand ils apparaissent au-delà d’un certain degré d’évidence; mais on assure qu’ils seront rnaitrisés, ou l’on déplore qu’ils ne semblent pas devoir l’être aisément. Un coup de force quelconque change-t-il la légalité de la veille ? Le Monde eemploiera immédiatement à justifier les successeurs. On est dans l’heure oints du droit divin du pouvoir. La reconnaissance empressée de tous les pouvoirs à la fois est la meilleure expression de ce cynisme et de cette nalveté qui sont inséparables de l’information impartiale. Le réalisme du Monde, c’est d’admettre que tous les pouvoirs se valent ; la futilité, c’est de croire que sa lucidité au détail vaut mieux que celle d’un pouvoir quelconque. Le Monde n’a critiqué aucun pouvoir ; et ne l’a donc jamais compris mieux que ce pouvoir ne peut lui-même se comprendre. Le Monde est précisément sur la position de ce spectateur instruit et respectueux qu’il contribue à former parmi ses lecteurs.
Après la récente campagne électorale en France, manifestation certaine de la plus absolue « dépolitisation » qui fut jamais, puisque les électeurs choisirent en masse de déléguer tous leurs pouvoirs, pour sept ans, à l’un ou l’autre des deux personnages qui ne leur laissaient même pas la plus mince possibilité de rêver sur un programme ni sur un contrôle de leurs actes ultérieurs, Le Monde a affirmé la repolitisation des Français. Cette trouvaille, répétée sans répit, est exactement résumée dans cet exorde d’un « certain nombre d’organisations et de personnalités » qui veulent faire à Grenoble, le 30 avril, une « rencontre socialiste » dont le ton sera à l’avenant : « Les élections présidentielles ont prouvé que, contrairement à certaines interprétations pessimistes des tendances de la « société industrielle », l’opinion française ne se désintéressait nullement des affaires publiques. » (26-1-66). Ce ton d’apologie réservée rencontre ses plus pittoresques difficultés quand il s’agit de faire l’éloge du « socialisme » bureaucratique, qui ne rend pas la tâche facile à ses admirateurs (voyez Sartre lui-même à certaines heures de sa carrière). Maurice Duverger écrivait dans Le Monde du 10 décembre : « Il y a dix ans, la domination de l’U.R.S.S. sur l’Europe orientale révoltait justement les consciences de l’Occident et rejaillissait sur le communisme tout entier. Les choses ont beaucoup changé depuis lors, et elles vont changer plus encore. » À lire cette phrase, on peut seulement comprendre que ce sont les consciences en question qui ont changé. Dix ans, c’est bien long, on comprend leur fatigue. Mais voilà les mêmes consciences qui sursautent d’avoir encore à servir, quand elles croyaient atteindre enfin le droit de s’écraser. Après la condamnation des écrivains satiriques Daniel et Siniavski, Le Monde écrit dans son « bulletin de l’étranger » du 16 février : Une cinquantaine d’années après la révolution et alors qu’elle obtient des succès remarquables dans la conquête du cosmos, l’U.R.S.S. s’acharne sur deux écrivains… La déception est grande pour tous ceux qui voyaient l’U.R.S.S., exorcisée de ses démons staliniens, évoluer vers une véritable démocratie socialiste. » Les déceptions de ce genre seront toujours fréquentes chez ceux qui assimilent le succès d’une révolution à une démocratie socialiste dont les effets ne seraient constatables que sur la Lune. Mais il suffit qu’un Aragon, connu de tous pour trente-cinq ans de dévouement absolu aux plus criminelles impostures, soit désigné pour exprimer une légère réserve du stalinisme français, l’espérance des afficionados de la démocratisation bureaucratique rebondit jusqu’au cosmos !
De ce qui se passe en Algérie, Le Monde n’extrait pour ses lecteurs que quelques tracts choisis pour leur caractère inoffensif. Des pressions algériennes l’ont dissuadé d’en citer d’autres (cf. son plaidoyer du 27-8-65, après quelques saisies : « Est-ce là le grief que certaines autorités d’Alger font au Monde? s). Et quand il lui faut parler des violentes manifestations de rue et de la première grève des étudiants d’Alger (1-2-86), c’est pour mêler à son diagnostic désolé l’hommage aux belles âmes du boumediennisme, qui en une heure prirent la place de son précédent héros, Ben Bella : « Ces événements illustrent le divorce de plus en plus net entre l’Union Nationale des Etudiants Algériens et le F.L.N. Les rapports n’étant guère meilleurs entre l’U.G.T.A. et le parti, il apparaît que les principales organisations nationales demeurent réservées à l’égard d’un régime dont la stabilité ne repose actuellement que sur l’armée et la police, en dépit des efforts sincères pour remédier aux abus de l’ancien régime. » Le Monde est le journal officiel de tous les pouvoirs. C’est à ce titre que nous l’utilisons.
Les mots et leurs employeurs (suite)
Le président Johnson s’adressant à plusieurs milliers d’étudiants, qui ont effectué des stages cet été dans divers organismes gouvernementaux, les a salués en tant que camarades révolutionnaires ». Toute ma vie, leur a-t-il dit, j’ai été révolutionnaire, luttant contre le sectarisme, le paupérisme, et l’injustice. »
A.P., Washington, 5-8-65.
Pour ne pas comprendre l’I.S.
On pouvait lire, dans Le Monde Libertaire de décembre 1964 : « L’I.S., incontestablement, est en pointe dans la critique révolutionnaire de la vie quotidienne. Un domaine, cependant, qui est loin d’avoir perdu son importance, lui échappe : le travail. » Cependant, nous croyons n’avoir à peu près jamais traité d’autre problème que celui du travail à notre époque : ses conditions, ses contradictions, ses résultats. L’erreur du Monde Libertaire provient peut-être des habitudes de la pensée non-dialectique, qui isole un aspect de la réalité sur le terrain qu’il est convenu de lui reconnaitre, et ainsi ne peut le traiter que conventionnellement.
Rendant compte du numéro spécial du Times consacré précédemment à l’avant-garde, Le Figaro Littéraire du 3 septembre 1964 écrivait : « C’est ainsi que s’affrontent d’une page à l’autre Michele Bernstein et Jôrgen Nash. Tous deux prônent le « situationnisme international ». Tous deux veulent que l’art ne soit plus séparé du monde, transformer la société de façon que l’individu soit libre de « jouer sa vie ». Et pourtant Michèle Bernstein exclut Nash. On touche ici à l’un de traits de l’avant-garde… Elle a le goût de l’absolu. » Il semble que le recours à un absolu du « situationnisme » soit tout à fait hors de propos pour se défaire d’un Nash. Il n’est vraiment pas difficile de s’y retrouver relativement.
En Hollande, le Rotterdamsch Nieuwsblad du 5 décembre 1964 a consacré une page à l’étude des « Traits situationnistes dans le visage de notre époque ». Ce titre introduit un visage peu avenant puisqu’on y trouve, s’embrouillant avec l’I.S., du nashisme, du happening, et même la photo du royaliste d’avant-garde Georges Mathieu, là encore prétendant malheureux. On y appelle Debord « le grand prophète du mouvement », et c’est pour s’étonner qu’il refuse le terme « situationnisme ». Dans cet article, il n’y a que la sottise qui apparaisse sans mélange.
Passons sur des dizaines d’articles confusionnistes dans la presse scandinave, guère mieux que leur modèle à tous paru dans Politiken du 11 octobre 1964, cherchant gravement les raisons de la « déviation nashiste », qui avait flatté le patriotisme local. Nous sommes aussi mal compris (mal traduits, mal cités) dans le no 2 du bulletin Anschlag, qui exprime une timide recherche d’une position radicale en Allemagne. Et plus mal encore, par exemple, dans l’article élogieux mais inintelligent qu’un lapassadiste, René Lourau, avait cru devoir consacrer à l’1.S. dans le no 82 de la revue Tour de Feu. Rien ne vaut cependant l’étrange allusion de Paolo Marinotti, directeur du Centre International des Arts et Coutumes, de Venise, dans une publication de ce Centre rendant compte d’une exposition antérieure de Jorn au Palazzo Grassi. Jorn ayant figuré parmi les fondateurs de l’I.S., et s’étant vu depuis reconnattre d’autres mérites, Marinetti écrit : « Souvenons-nous du Mouvement pour un Bauhaus Imaginiste et de cette « Internationale Situationniste » tous deux fondés par Jorn de 1954 à 1962. » Voilà un historien obscur. Cela veut-il dire que l’I.S. s’est achevée en 1962 ? Nous ne sommes pas encore un objet si reposant pour l’histoire culturelle. Ou bien Marinotti veut-il dire que Jorn a fondé son premier mouvement en 1954 et l’I.S. en 1962 ? Ceci nous rajeunit. Mais la phrase ne doit-elle pas plutôt s’entendre à ce sens : Jorn a mis huit ans pour fonder les deux mouvements. S’il devait agir seul, on conçoit la durée de ce travail d’Hercule ! Mais une question plus profonde se pose, préalable au lyrisme du Directeur Marinetti : comment peut-on se souvenir de ce que l’on n’a pas encore connu?
Quant à l’ex-Observateur, peu avant de disparaître (1-10-64), dans un petit écho plaisamment intitulé « La Révolution par les génies », il lui avait plu de reconnaitre que notre revue méritait « d’être considérée de près » pour son « approche révolutionnaire du monde moderne à tous ses niveaux », et ceci « malgré les outrances ». Sur ce point, rien ne nous instruira. Comme Pancho Villa à la fin du beau film de Jack Conway, nous pouvons seulement demander : « Quelles outrances ? »
L’idéologie du dialogue
La rupture pratique des situationnistes avec les approbateurs de tout fragment de l’ordre actuel (particulièrement visible à l’égard des responsables de la culture et de la politique de la soumission) — ainsi que son cas-limite : l’exclusion de quelques membres de l’I.S. — quoi qu’étant l’attitude la plus naturelle qui découle immédiatement de nos positions fondamentales, se trouve être aussi la plus mal comprise ; c’est à propos de ceci que certains commentateurs ont répandu le plus d’interprétations hostiles, jusqu’à inquiéter des gens à demi informés. La réalité est, dans ce cas précis, fort simple. Ceux qui acceptent une ou plusieurs variantes du faux dialogue existant se font les défenseurs d’un nouveau genre de libre-échange, au nom d’un droit abstrait au dialogue à n’importe quel prix (prix à payer en concessions avouées au mensonge), et nous reprochent d’interrompre le faux dialogue. C’est pourtant en ceci, et pas autrement, que nous pouvons être porteurs de la réalité du dialogue. Sur le problème de l’exclusion, nous croyons avoir fait progresser par l’expérimentation le modèle désirable d’une organisation non-hiérarchisée d’un projet commun, qui ne peut être soutenu que par l’auto-discipline des individus, s’éprouvant dans la cohérence des théories et des actes par lesquels chacun peut prétendre engager tous les autres. L’unllatéralité des conceptions de Stirner sur les rapports de l’égoïste et de l’organisation qu’il prend et quitte selon son caprice (bien qu’elle soit porteuse d’un noyau de vérité sur cet aspect de la liberté) ne permet à son fantôme d’ « organisation » passive et désarmée aucune base indépendante. Elle n’est organisation que pour attirer momentanément un seul « égoïste » dont le jeu personnel méprisera justement le sociocentrisme grossier de cette organisation quelconque (et, de fait, l’individu stirnérien peut aussi bien entrer dans l’association la plus réactionnaire pour en tirer son profit personnel). Mais toute association libre — « un lien, pas un pouvoir » — où plusieurs individus se rencontrent sur une base commune ne peut être l’objet passif d’un seul caprice. Ceux qui ne veulent ni juger ni commander doivent rejeter toute personne dont la conduite prétend les engager. Quand l’I.S. exclut quelqu’un, nous ne demandons pas à cet individu des comptes sur sa vie, mais sur la nôtre, sur le projet commun qu’il voudrait falsifier (pour des buts ennemis, ou bien par manque de discernement). Chacun reste libre, à nos yeux, gour lui-même — que cette liberté soit genéralement pauvre est un autre problème, sans lequel il n’y aurait aucun besoin d’entreprises comme l’I.S. actuellement — et, en rendant à sa seule liberté un individu qui est toujours resté autonome, nous signifions seulement que cette autonomie n’a pu s’exercer dans notre projet commun. Repoussant quelqu’un, d’après les règles du jeu qu’il avait cru accepter, ou feint d’accepter, c’est notre propre démission que nous repoussons.
Nous croyons utile de préciser ce propos par des extraits de deux lettres adressées récemment à un de nos correspondants en Europe de l’Est.
(Première lettre). Telles de nos positions théoriques (sur le jeu, le langage, etc.) non seulement risqueraient de devenir mensongères et sans valeur, mais encore seraient déjà aujourd’hui sans valeur si nous les soutenions en coexistence avec le dogmatisme d’une doctrine, quelle qu’elle soit. Nous pensons tous comme vous, que « la liberté d’aller par tous les chemins inaccoutumés » doit être absolue (et non seulement sur le plan artistique ou théorique, mais dans tous les aspects de la vie pratique). Pour mille raisons, dont l’expérience de l’Est est la plus évidente, nous savons qu’une idéologie au pouvoir fait passer toute vérité partielle au mensonge absolu… Nous ne sommes pas un pouvoir dans la société, et ainsi nos « exclusions » ne signifient que notre propre liberté de nous distinguer du confusionnisme autour de nous ou même parmi nous, lequel est beaucoup plus près de ce pouvoir social existant, et en a tous les avantages. Nous n’avons jamais voulu empêcher qui que ce soit d’exprimer ses idées ou de faire ce qu’il veut (et nous n’avons jamais cherché à être en position pratique pour faire pression dans ce sens). .Nous refusons seulement d’y être mêlés nous-mêmes, contre nos convictions et nos goûts. Notez que ceci est d’autant plus vital que nous n’avons presqu’aucune liberté d’exprimer nos propres convictions et goûts tels qu’ils sont réellement, du fait de leur caractère nettement contre le courant. Notre « intolérance » n’est jamais qu’une réponse — bien limitée — à l’intolérance et l’exclusion pratiquement très solides que nous rencontrons partout, dans « l’intelligentsia installée » particulièrement, (considérablement plus fortes que celles dont le surréalisme a pu pâtir), et qui ne nous surprennent guère. De même que nous ne sommes à aucun degré un pouvoir de contrôle dans la société, nous refusons de le devenir un jour à la faveur de quelque modification politique (nous sommes en cette matière partisans de l’autogestion radicale, des conseils de travailleurs abolissant tout pouvoir étatique ou même « théorique » séparé) ; et nous refusons même de nous transformer en pouvoir quelconque, à la petite échelle qui nous serait actuellement permise, quand nous n’acceptons pas d’enrôler des disciples qui nous donneraient, en même temps que ce droit de contrôle et de direction sur eux, une valeur sociale reconnue plus grande, mais en tant que vulgaire idéologie artistique ou politique… On ne peut confondre les conditions pratiques d’une pensée libre ici et à l’Est — ou par exemple en Espagne. Là où rien ne peut être ouvertement exprimé, il faut évidemment soutenir le droit pour tous de s’exprimer. Mais dans des conditions où tout le monde — quoique à travers une inégalité fantastique — peut s’exprimer, une pensée radicale — sans vouloir bien sûr supprimer cette liberté pratique — doit d’abord revendiquer son droit à l’existence (un « chemin inaccoutumé » de ce possible), sans qu’elle soit « récupérée » et maquillée par l’ordre qui manifestement règne au-dessus de cette confusion et complexité ouvertes qui sont apparentes, et possèdent même finalement le monopole de l’apparence (cf. notre critique du « spectacle » dans la société de la consommation de marchandises abondantes). Finalement, la « tolérance » régnante est à sens unique, et ceci à l’échelle planétaire malgré les antagonismes et la complexité des différents types de sociétés d’exploitation. Ce que tolèrent, fondamentalement, les gens tolérants qui ont la parole, c’est le pouvoir établi partout. Vous nous dites que vous vivez à X… Vous verriez à Paris combien ces intellectuels de gauche tolérants sont finalement incertains, compréhensifs et tolérants aussi devant les conditions établies à X… ou à Pékin. Ils appellent « le sens de l’histoire » leur adhesion hégélienne à ce qu’ils lisent dans les journaux quotidiennement.
(Deuxième lettre). Une base de départ radicalement différente, en fait restitue d’abord la vérité des tentatives libératrices du passé. Il faut trancher nettement avec la vieille confusion ; et donc aussi avec ses partisans ouverts, ou sournois, ou simplement inconscients. II nous faut évidemment subir le poids négatif de l’attitude que nous avons choisie. Nous devons avouer ce négatif… Nous sommes bien d’accord avec vous sur l’unité du problème de l’avant-garde actuelle. Nous ouvrons en fait le dialogue partout où cet état d’esprit se manifeste dans un sens radical. Car cet état d’esprit est en lui-même divisé par une lutte entre, d’une part, sa vérité, et d’autre part sa récupération organisée par le pouvoir.
Sur deux livres et leurs auteurs
En mai 1965 ont paru simultanément, chez Julliard, deux livres écrits par François George (Autopsie de Dieu) et son frère Jean-Pierre (L’illusion tragique illustrée). Dans leur totalité ces livres exposaient — évidemment sous la seule responsabilité de leurs auteurs — une partie des problèmes, et même des réponses et formulations particulières, que la revue Internationale Situationniste avait précédemment fait connaître.
Le premier point à relever est que la presse a aussitôt reproché à François et J.-P. George de publier leurs ouvrages « dans une maison d’édition bourgeoise » (L’Express du 17-5-65). La maquette des couvertures, d’un avant-gardisme effectivement assez déplorable parce que périmé depuis les années 20 en Allemagne et déjà vulgarisé en France dès l’après-guerre par les éditions de la revue K, a même fourni le fond de la critique d’un fin penseur nommé Jean Freustié, qui nous fait savoir ensuite : « Que notre société se réduise à celle des consommateurs « aliénés » eux-mêmes dévorés par la publicité et que l’homme y devienne objet, on y pensait. » (Nouvel Observateur, 17-6-65). Mais Freustié, à force de penser, n’a pas vu seulement dans ces livres la classique banalité de; son entourage intellectuel. Il y trouve attaqués « pêle-mêle : Staline, Khrouchtchev, Sartre, Louis Armand et Bloch-Lainé ; ce qui (le) déconcerte malgré tout », avoue-t-il avant de qualifier une telle attitude de » romantique démission ». Il n’est pas du tout intéressant de répondre sur les rapports de Sartre et de Staline, mais davantage sur les rapports entre la pensée critique et l’édition (en laissant de côté les intentions et mérites exacts des deux livres en question). Il est clair qu’il ne peut exister en ce moment dans le monde que quatre formes d’éditions : bureaucratique d’Etat ; bourgeoise semi-concurrentielle, quoique soumise à un mouvement économique de concentration ; indépendante, là où une théorie radicale peut se publier par elle-même dans des conditions légales ; enfin clandestine. L’I.S. — et tout courant critique se faisant jour où que ce soit — pratique et pratiquera les deux dernières formes énumérées ; peut utiliser la seconde (pour obtenir une diffusion qualitativement autre) dans beaucoup de cas, du fait que cette forme comporte virtuellement autant de contradictions qu’il y reste de concurrence anarchique et d’incertitudes idéologiques non-planifiées ; et ne se trouve, bien entendu, totalement incompatible qu’avec la première. La raison, s’il faut la rappeler, est fort simple : l’édition de type bourgeois concurrentiel ne prétend garantir aucune cohérence entre elle et ses différents auteurs ; elle n’engage pas dans son mode d’être la responsabilité de ses auteurs, et réciproquement la vie ou les idées d’un auteur n’engagent aucunement la responsabilité directe de l’éditeur. Seule l’edition bureaucratique d’Etat (ou des partis qui expriment une telle bureaucratie en formation) est complètement solidaire de ses auteurs : elle doit garantir en tout ses auteurs et ses auteurs doivent aussi la garantir. Voilà en quoi elle représente pour toute expression révolutionnaire une double impossibilité.
Une autre critique malhonnête jetée aux livres des George, par un certain Bernard Lambert dans Arts du 9 juin, révèle qu’ils ont « pillé accidentellement » un « maître commun » qui serait l’I.S., et ce sans talent : « Si je m’attarde aussi longuement sur l’I.S. (N.B., il vient d’en écrire 30 lignes d’une insigne stupidité), c’est que le livre de chacun d’eux en représente une sous-facture, un travail de copiste qui commercialise un procédé. » On voudrait croire que la sévérité de M. Lambert est justifiée par la maîtrise personnelle que ceux qui par hasard le connaissent lui accordent, en matière de flirt avec des nouveautés subversives. Mais cette façon de se référer, comme si elles étaient admises ou discutées par tout le monde, à des positions situationnistes dont la presse « intellectuelle » ne parle jamais, est éminemment suspecte. Tout s’éclaire lorsque ce critique ajoute maladroitement : On comprend combien ce mouvement peut être séduisant, et II n’est pas étonnant de voir bien des intellectuels (tel M. Joubert à Strasbourg), en union ou non avec les fondateurs, se consacrer à ce bel exercice où l’intelligence est souvent ce qui manque le moins. » Il suffit de savoir que ce Joubert de Strasbourg, cent fois plus obscur que les George ou que Lambert lui-même, est l’animateur d’une revue de protestants modernistes qui se pique de citer parfois l’I.S. ou Marx. Au premier instant où de telles larves théoriciennes ont essayé de nous approcher, elles se sont entendu répondre que nous ne dialoguerons jamais avec des curés, aussi aberrants qu’ils soient ou puissent devenir. Voilà donc à quel pauvre gibier en sont réduits en ce moment les journalistes friands d’un nashisme français (« en union ou non avec les fondateurs »). Dans la même perspective, on peut comprendre pourquoi les critiques, qui n’ont jamais relevé un seul cas parmi les plagiats criants de publications situationnistes par des penseurs à la mode (dont Henri Lefebvre fut le plus malheureux), lanceraient volontiers cette accusation contre les seuls George parce que ceux-ci, s’ils ont repris à leur compte un très grand nombre de nos idées ou de nos phrases, nous avaient aussi ouvertement cités dans beaucoup de pages.
Après avoir publié, à titre personnel, ces livres qui approuvaient pleinement les situationnistes, François et J.-P. George demandèrent à faire partie de l’I.S. Ils rencontrèrent assez longuement et souvent plusieurs de nous. Nous dûmes finalement les refuser l’un et l’autre, mais à des conditions différentes. Puisque les deux s’étaient placés publiquement sur notre terrain, et puisque nous n’avons pas cru pouvoir les y retenir, nous devons dire pourquoi ; communiquer nos raisons à ceux qui pourront avoir à en tenir compte. Nous n’avions pas à discuter les degrés de talent — et moins encore, évidemment, le contenu théorique — de leurs ouvrages, mais leurs capacités de penser et de vivre par eux-mêmes. Dès le mois de juillet, il fallut refuser d’écouter davantage François George, qui ennuyait tout le monde. Il manifestait la plus évidente incapacité de faire le moindre usage des concepts et du style de vie dont son Autopsie de Dieu avait présenté un écho élogieux. Un tel écho ne peut en rien nous suffire, nous séduire, rendre intéressants ses porteurs. Le pudding théorique traversé de deux ou trois pauvres obsessions qu’offrait François George livré à lui-même montrait malheureusement qu’il n’avait su s’approprier aucun point de ces théories qu’un enthousiasme ignorant l’avait poussé à reprendre dans son livre. Fondamentalement inapte au dialogue, parce que sottement apeuré devant toutes les aventures de la vie aussi bien que prématurément aigri par ses difficultés d’information et de cohérence théoriques, François George eût été réduit à la position typique du disciple, soumis en dépit de ses prétentions à un enseignement unilatéral. Mais c’est en opposition complète avec nos buts et nos goûts. Que le disciple veuille l’entendre respectueusement ou le chicaner enfantinement, un tel enseignement n’a aucune base d’existence réelle parmi les situationnistes. Si quelqu’un veut appeler enseignement son rapport avec nous — que ce soit pour s’en féliciter ou pour s’en plaindre n’importe pas —, nous supprimons à l’instant ce rapport, prouvant ainsi par la pratique qu’il ne peut certes pas être tenu pour un enseignement positif.
Jean-Pierre George ne tomba pas dans cette incohérence subjective, et les discussions avec lui, mieux engagées, durèrent jusqu’à l’automne. Mais là une incohérence objective l’emporta. On découvrait sans effort qu’il avait l’échine trop souple : avec nous et avec d’autres (voir sa signature dans le no 3 du magazine Pariscope, à côté d’un Jean Cau). Arrivé à ce point, il crut praticable une sorte de fuite en avant : il vint nous dire d’un air dégagé que, d’après ses plus récents calculs, toute pensée radicale gagnerait beaucoup (combien ?) à se défaire officiellement du concept de « compromission ». En ceci il fut un précurseur de l’habile Domenach, qui depuis a voulu abolir toute trace de l’aliénation en tant que mot ; mais il avait plus mal choisi son public. N’ayant rien à faire de partisans plus ou moins dévoués, on ne peut dans l’I.S. que mettre en garde ceux qui sont nos camarades, ou demandent à le devenir, contre certaines attitudes précises, prises entre nous ou publiquement, qui rendraient sûrement le dialogue impossible. Et déjà une telle mise en garde nous fatigue et nous déplaît, puisque témoignant assez de leur propre incapacité d’autonomie cohérente dans l’I.S. La répétition de ces sortes de mises en garde à plus d’un propos est un symptôme suffisant pour rejeter celui qui serait si Incertain. A plus forte raison, s’ils passent outre à une seule de ces mises en garde, il est même inconcevable que nous en venions à leur adresser des reproches. Littéralement nous n’avons plus rien à leur dire.
Ainsi donc François et Jean-Pierre George, considérés avec une patience presque excessive, et en tout cas méritoire, ont pu être suffisamment connus avant même d’accéder à l’I.S. ; ils n’ont pas eu besoin d’être « exclus », ils ont dépéri. Rien n’en reste. Allez-y voir vous-mêmes si vous ne voulez pas le croire.
L’armée de réserve du spectacle
La petite revue Front Noir n’est à citer que pour un détail amusant, l’unique trait qui ait une portée générale dans un tissu de vieilles banalités « avant-gardistes » recoupé aux dimensions familiales de cette tribune : on y polémique avec les situationnistes sans les nommer. Sorti de la frange la plus épuisée du surréalisme, Front Noir désigne donc l’I.S., par allusion, comme « un groupe rival du surréalisme officiel ». Manifestement datés surréalistes, mais du fond du tonneau, dans les poèmes qu’ils ne sont pas gênés de publier, les idéologues de Front Noir ont cru brouiller les pistes en proclamant qu’ils ont décidé d’être « artistes tout court », au-dessus de toute « appellation contrôlée » — de même qu’ils espèrent s’affranchir d’un seul coup de la notion d’avant-garde en l’identifiant entièrement à la pratique léniniste. Aussi bien, c’est leur droit à ce bredouillement poétique qu’ils défendent contre « la théorie, très chère aux arrivistes, du dépassement » —le lecteur cultivé reconnaîtra ici l’I.S., et d’autres. Mais ce qui confère sa valeur à la poésie des auteurs de Front Noir, et même sa qualité poétique autrement fort douteuse, c’est qu’ils sont des révolutionnaires très rigoureux. Ils le prouvaient, tout récemment, en étant trotskistes. Maintenant (no 7-8), ils informent qu’ils le sont plus encore, parce qu’ils se sont ralliés à la théorie des Conseils Ouvriers ; l’événement est survenu quand ils ont fait connaissance du marxologue Rubel, qui leur place, sous de discrètes initiales, ses fonds de tiroir que la disparition d’Arguments laissait inédits. Les auteurs de Front Noir, n’ayant jamais envisagé ni l’invention ni l’application réelles d’une théorie révolutionnaire, se contentent d’opposer leur propre inexistence publique, restée jusqu’à ce jour effectivement assez pure, à tous les autres courants qu’ils rejettent ou qu’ils copient, présentés comme également admis par la mode dominante, l’I.S. aussi bien que le surréalisme ou Robbe-Grillet. Cette mauvaise foi délirante révèle assez la jalousie misérable qui ravage Front Noir. Et sa seule compensation présente est justement d’adopter, à l’échelle microscopique de son monologue, le langage même du pouvoir actuel, qui dénonce ses adversaires sans dire exactement qui ils sont, et naturellement sans préciser leurs véritables positions.
Nous pouvons dire de Front Noir ce que nous avons dit d’autres « puretés » qui, avant de trouver une place dans la psychanalyse lacanienne ou l’urbanisme rhénan, reprochaient à l’I.S. son succès trop vif à leur gré : ceux qui dénoncent, au nom de leur inactivité passée et présente, de tels « succès », finiront eux-mêmes par accepter n’importe quoi si un jour l’occasion leur en est offerte. Non seulement le manque d’intérêt total que ces gens ont présenté pour tout le monde a empêché que leur rigueur soit jamais mise à l’épreuve ; mais encore le style qu’ils affichent déjà dans leur aigre solitude apporte toutes les assurances qu’ils sauraient éventuellement tenir leur placé, comme leurs concurrents plus heureux, dans ce spectacle culturel qui les a jusqu’ici laissés pour compte.
Quelques recherches sans mode d’emploi
Le Despotisme Oriental de Karl Wittfogel (Éditions de Minuit) est principalement une importante contribution à la théorie marxiste, sur la question centrale, et négligée, de l’importance économique de l’Etat dans l’histoire. Il est facile de rejeter les nombreuses erreurs de ce livre, du fait de leur énormité même. Toute l’orientation actuelle de Wittfogel repose sur l’identification, quasiment géographique, du totalitarisme étatique « oriental » issu du « mode de production hydraulique » avec l’actuelle zone bureaucratique du monde. Il néglige d’une part l’existence, dans la société bureaucratique actuelle, d’un développement industriel qui a effectivement pris son premier essor dans les conditions connues par la bourgeoisie du moyen-Age européen, mais qui depuis doit être adapté et administré partout ; il néglige d’autre part d’étendre ses analogies jusqu’au rôle décisif de l’Etat dans le capitalisme concentré de l’Ouest. C’est pourtant dans cette perspective négligée par Wittfogel que se revèle le mieux l’actualité universelle d’une puissance que les analyses de Marx ont sous-estimée, du fait de L’effacement économique passager qu’elle a connu entre le moyen-âge et le xixo siècle (effacement qui a effectivement permis le « démarrage » cumulatif de l’économie, et finalement l’apparition d’une « pensée économique o). La schématisation de Wittfogel veut aboutir à la conclusion que la liberté occidentale doit au plus tôt refouler par la guerre les esclaves hydrauliques qui l’assiègent depuis Moscou et Pékin. Wittfogel achève donc son ouvrage par la citation d’Hérodote qui affirme que, quand on sait ce qu’est la liberté, on se bat pour elle « non seulement avec la lance, mais avec la hache Cet optimisme spécial, qui rejoint ici le Docteur Strangelove, est d’ailleurs démenti par le fait que souvent ce sont ceux qui n’ont jamais connu la liberté qui se sont le mieux battus pour elle, comme les Vietnamiens et les foules de Saint-Domingue viennent encore de le faire voir aux marines de Wittfogel. Le lecteur pourrait donc se reconnaitre de lui-même parmi les mirages où s’égare Wittfogel. Mais ceci n’est certainement pas facilité par la pédante préface dans laquelle Pierre Vidal-Naquet a vite glissé d’autorité, sans la permission de l’auteur, sa propre contre-interprétation « de gauche ». Cette « critique de gauche » que l’on impose au lecteur de méditer avant d’avoir accès à la pensée, assurément de droite, de l’auteur, est aussi autoritaire dans son contenu que dans sa manière de se présenter. Vidal-Naquet est tellement à plat-ventre devant le néostalinisme qu’il contribue à perpétuer une division du monde à la Wittfogel. Mensonge contre mensonge, vous n’avez qu’à faire votre choix. Exemple qualitatif suffisamment ignoble, Vidal-Naquet s’est permis d’écrire, dans une note de la page 41 de sa préface : « Nous entendons ici par marxistes les courants majoritaires du mouvement communiste mondial. Il est bien évident que les thèses staliniennes n’avaient aucune influence sur les courants qui étaient, par définition, anti-staliniens. Étudier leur position ici serait sans intérêt pour notre sujet. »
La Fausse Conscience de Gabel (même éditeur) est dans l’ensemble un excellent parallèle entre la schizophrénie et l’idéologie politique, montrées comme relevant l’une et l’autre d’une perte de la saisie dialectique du réel. Cependant l’absence d’une critique corollaire du fonctionnement pratique de l’idéologie politique (la description psychiâtrique chez Gabel l’emportant complètement sur la reconnaissance des intérêts en interaction avec l’aliénation idéologique), conduit en même temps à une certaine faiblesse de Gabel devant l’orthodoxie stalinienne, comme devant la pensée universitaire occidentale — telle une tentative malvenue de sauvetage du bergsonisme. La Fausse Conscience, qui rejette toute théorie et action révolutionnaires avec l’eau sale de l’idéologie, apparaît finalement comme un livre de « spécialisation sans attache », de spécialiste sans perspective, voulant ignorer à quoi et à qui il peut servir. Or la « remise sur pieds » dialectique que Gabel évoque fréquemment — d’après le traitement de la méthode hégélienne par Marx — ne peut nullement se concevoir sous forme d’une simple amélioration du discours dialectique dans le livre même. Comme l’a bien évoqué Karl Korsch dans Marxisme et Philosophie, le renversement de Hegel allait plus loin. Un livre dialectique dans notre temps n’est pas seulement un livre qui expose dialectiquement un raisonnement ; c’est un livre qui reconnaît et calcule sa propre relation avec la totalité à transformer réellement.
Le livre de Maurice Pianzola, Peintres et Vilains (Editions Cercle d’Art, 1962) a le mérite de montrer la participation, souvent dans un rôle dirigeant parmi les Insurgés, des principaux artistes de l’époque à la guerre des paysans de 1525. Cette étude est malheureusement enfermée dans le cadre d’un livre d’art.
Le livre de poche sur Les Marxistes (dans la collection « L’Essentiel ») réalisé par Kostas Papaioannou constitue un excellent choix, intelligemment et honnêtement commenté. Cette intelligence des textes est pourtant limitée à une optique d’historien, traitant d’une période achevée. Il est étrange de restituer de semblables textes sans soupçonner leur avenir. L’emploi de son livre échappe à l’auteur, qui paraît même l’en croire dépourvu. C’est un exemple d’un caractère fondamental de l’actuelle culture de masse. Les contradictions et les incertitudes superficielles de cette culture y laissent passer beaucoup d’informations abstraitement utilisables, mais dans qn statut pratique d’incohérence. La curieuse cohérence partielle, retenue, du travail de Papaioannou est le cas-limite supérieur de cette incohérence.
Bien différent de ces livres qu’il faut lire, le recueil que Françoise Choay a consacré à l’Urbanisme, utopies et réalités (Seuil) ne mérite d’être signalé que pour l’exploit qui consiste à traiter ce sujet sans jamais mentionner une seule thèse situationniste.
L’historien Lefebvre
On sait comment Henri Lefebvre a prétendu construire une nouvelle interprétation de la Commune à partir de quatorze thèses situationnistes hâtivement recopiées (voir le tract de l’I.S. Aux poubelles de l’histoire, paru en février 1963). Son livre, La Proclamation de la Commune, dont il donnait à admirer les conclusions — importées — dès la fin de 1962, ayant enfin été publié chez Gallimard en 1965, il reste quelques remarques à faire sur cet ouvrage longuement repensé, maintenant totalement accessible, aussi bien que sur l’excellent accueil qu’il a généralement rencontré.
La formule situationniste : « La Commune a été la plus grande fête du xixe siècle » a été reçue (mais, bien sûr, sans la moindre prise de conscience du renouvellement théorique dont elle ne faisait que poser une base) comme l’idée maîtresse de cette « recherche » d’une « histoire totale »; et saluée d’emblée par les trois-quarts des critiques. « Ce que Henri Lefebvre appelle dans son livre une « fête ». Et tout est fête, en effet, dans les jours et les nuits de la Commune. » (Duvignaud, Nouvel Observateur du 22-4-65). « L’insurrection de mars 1871, c’est d’abord une fête… » (C. Mettra, Express du 5-4-65). « L’ouvrage que lui a consacré Henri Lefebvre ne risque pas de passer inaperçu. La Commune de Paris c’est « une immense, une grandiose fête », « fête révolutionnaire et fête de la révolution ». Le ton est donné. » (A. Duhamel, Le Monde du 6-9-65). « Aussi Henri Lefebvre, qui souligne d’emblée l’importance du style dans les grands événements historiques, a-t-il raison de marquer que le style de la Commune, c’est la fête. » (J. Julliard, dans Critique de décembre 1965). Et Michel Winock, dans Esprit de février 1966 : « Outre « la fin de l’Etat et de la politique », que nous propose la Commune, quelle est sa signification profonde ? La plus vaste qu’on puisse imaginer : « la métamorphose de la vie (quotidienne) en une fête sans fin, en une joie sans autre limite ni mesure que la fatalité de la mort… » Lefebvre ici ne cède pas à la littérature utopique : c’est de l’observation attentive, au jour le jour, des faits parisiens de 1871 — ceux qui semblent parfois les moins « historiques » —qu’il conclut au « style de la Fête » comme « style propre de la Commune ». Le mot n’est pas forcé… Ce qui amène Lefebvre à voir dans la Commune « la seule tentative d’urbanisme révolutionnaires… On ne pourra plus parler de la Commune, désormais, sans connaître les idées d’Henri Lefebvre… »
Il ne faut du reste pas croire que les recherches historiques de Lefebvre se soient bornées à piller des textes momentanément inédits. On pouvait lire, dans le no 7 de la revue Internationale Situationniste, paru en avril 1962 (page 12), les lignes qui suivent : « L’assaut du premier mouvement ouvrier contre l’ensemble de l’organisation du vieux monde est fini depuis longtemps, et rien ne pourra le ranimer. Il a échoué, non sans obtenir d’immenses résultats, mais qui n’étaient pas le résultat visé. Sans doute cette déviation vers des résultats partiellement inattendus est la règle générale des actions humaines, mais on doit en excepter précisément le moment de l’action révolutionnaire, du saut qualitatif, du tout ou rien. Il faut reprendre l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée, et d’abord désabusée quant à ses diverses sortes d’héritiers politiques ou pseudo-théoriques, car ils ne possèdent que l’héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts pour nous et pour l’avenir. » Trois ans plus tard, voici ce que devient ce paragraphe, transfiguré en pensée lefebvrienne : « Nous devons aujourd’hui reprendre l’étude du mouvement ouvrier d’une façon entièrement nouvelle : à la fois désabusée et audacieuse. Le premier assaut, limité à l’Europe, de ce mouvement contre le vieux monde a partiellement échoué. Il a profondément modifié la situation ; il a donné d’immenses résultats, qui ne sont pas ce que voulaient les hommes de la théorie et de l’action initiales. Certains de ceux qui se prétendent héritiers politiques et théoriques de la Commune ne possèdent en propre que l’héritage d’un échec, dont ils ont égaré le sens précisément parce qu’ils croient ou disent avoir réussi. N’y a-t-il pas un mouvement dialectique de la victoire et de la défaite, de l’échec et de la réussite ? Les succès du mouvement révolutionnaire ont masqué ces échecs ; par contre, les échecs — celui de la Commune, entre autres — sont aussi des victoires ouvertes sur l’avenir… » (page 39 de La Proclamation de la Commune).
Mais, dira-t-on, Lefebvre n’a pu écrire un si gros livre en délayant trois pages « situationnistes »? Certes non. Il a lu quatre ou cinq livres opportunément parus depuis quelques années, qui lui ont permis d’amalgamer, sans fatigue mais sans unité, plusieurs recherches concernant le déroulement des faits (par exemple l’étude de Dautry et Scheller sur Le Comité Central des Vingt Arrondissements de Paris, Editions Sociales, 1960). Enfin, sans doute pour complaire à son dernier maître Gurvitch, qui vivait encore, Lefebvre a entrepris sans en rien connaître une apologie de Proudhon, froidement crédité d’être quelque chose comme l’inventeur de l’autonomie ouvrière ! Ce Proudhon, partisan toujours de l’ordre, qui veut améliorer l’ordre existant, dans la propriété privée (par la coopération), et partout ailleurs ; l’apolitique ennemi de toute lutte violente ; l’arrieré qui en plein ‘cm° siècle n’envisage et ne tolère d’autre choix pour la femme qu’entre l’état de prostituée et celui de ménagère ; l’homme qui a parfaitement résumé toute sa nullité de moraliste en tranchant, précisément contre le minimum de l’autonomie ouvrière existante : « Il n’y a pas plus de droit à la grève que de droit à l’inceste et à l’adultère. »
Mais ce n’est pas tout. Dès le début de son livre, Lefebvre montre quelle pauvre idée il peut se faire de la fête ou de la révolution. Il cherche platement comment des formes littéraires, le lyrisme ou le drame, ont pu exprimer alors dans Paris cette fête qu’il doit, par hypothèse, v retrouver. Il révèle ainsi qu’il ne conçoit absolument pas que la vie libérée puisse dépasser ces formes, s’autonomiser à son tour en tant qu’expression et action, au point de posséder en elle-même son lyrisme ou son drame, dans une qualité toute différente de cette résurrection des masques artistiques du vieux carnaval de la séparation. Ayant tout simplement mal compris, au niveau du ragot de concierge, la formule de nos thèses qui suggère que l’histoire officielle de la socleté dominante est portée à « faire disparaître » le sens subversif d’une époque, même dans le champ de ses manifestations artistiques ou poétiques, Lefebvre croit pouvoir s’aventurer à insinuer que Lautréamont aurait été assassiné l (page 169). Paraissant ainsi écrit comme par les auteurs des fameux Fantômas — chacun son tour un chapitre — le monument historique de Lefebvre est construit dans le même négligé hypnagogique, comme un roman de cape et de concept qui culmine avec cette idée stupéfiante que Marx aurait attendu la Commune pour être en théorie partisan de la destruction de l’Etat.
Le spectre situationniste qui hante la pensée de Lefebvre, et quelques autres petites têtes de la présente culture spectaculaire, est ici exorcisé par des remerciements liminaires adressés à un mystérieux Guy Debud, qui se trouve de la sorte associé, mais sous cette forme heureusement fantômatique, à l’élaboration et à l’approbation d’un tel livre. Depuis Stalinaud, que le fidèle Henri Lelièvre aima trente ans sans espoir (ou lui préférait Garaudisque) on n’avait pas vu plus fière correction de l’exactitude historique: typographiquement faute de meilleurs moyens. Le Penseur de Nanterre, vacciné contre le ridicule comme personne d’autre ne saurait l’être dans tout le District de Paris, a maîtrisé un sujet délicat par le maniement de sa brillante dialectoque.
Propos d’un imbécile
Encore pire que l’ancien, Le Nouvel Observateur est une sorte de Niagara de la sottise (6.810.000 litres par seconde), et une très belle part de ce débit est assuré par deux de ses rédacteurs particulièrement méritants, Katia Kaupp et Michel Cournot, dont les écrits pourront prendre valeur de documents historiques pour l’étude de la phase suprême de la décomposition culturelle spectaculaire : la bêtise jointe à la vulgarité du ton en font exactement les Jean Nocher de la gauche (une gauche qui adhère aussi fondamentalement à la société dominante que Jean Nocher, à quelques nuances près concernant la « modernisation » de cette domination). Pour son lancement, cet hebdomadaire avait dû cependant recourir à des extras. Son n° 1 (19-11-64) présentait sur cinq pages l’interview d’une vedette de la pensée. Nous relèverons ici quelques-uns de ses plus extraordinaires propos, les remarques entre parenthèses venant toujours de nous, et naturellement jamais de la marionnette du Nouvel Observateur qui feignait de dialoguer avec l’oracle.
« Les jeunes gens que je rencontre, dit l’imbécile, ont peut-être la tête moins chaude qu’autrefois mais, ce qui me frappe le plus, c’est qu’ils en sont souvent, politiquement, au même point que moi. Leur point de départ est mon point d’arrivée… Et ils ont toute une vie devant eux pour construire sur la base qui est mon point d’aboutissement. » (Evidemment, les jeunes gens qui n’en sont pas au même point de dégradation politique ne voudraient voir en aucun cas l’imbécile ; et peut-être que pour ceux qui en sont malheureusement là, cent vies successives « devant eux » ne pourraient rien construire sur la base de son aboutissement, dont tout montre qu’il est un cul-de-sac intellectuel.)
« En France, en utilisant le phénomène « yé-yé », on a voulu faire de la jeunesse une classe de consommateurs. » (Parfait renversement de la réalité : c’est parce que la jeunesse des pays capitalistes modernes est devenue une très importante catégorie de consommateurs qu’apparaissent des phénomènes du genre « yé-yé ».)
«Vous ne pouvez faire allusion qu’à l’idéologie marxiste. Aujourd’hui, je n’en connais pas d’autre : ce n’est pas par sa fermeté mais par son absence que brille l’idéologie bourgeoise.. (Ceux qui ont lu Marx savent que sa méthode est une critique radicale des idéologies, mais celui qui n’a lu que Staline peut louer le « marxisme » d’être devenu la meilleure des idéologies, celle qui a eu la plus ferme police.)
« Le socialisme ne peut être pur qu’en idée ou, peut-être, beaucoup plus tard, s’il devient le régime de toute les sociétés. En attendant, son incarnation dans un pays particulier implique qu’il doit se faire et qu’il se définit par une infinité de rapports avec le reste du monde. Par là, si la réalité se forge, la pureté de l’idée s’altère. » (Voilà donc un idéologue marxiste dans son numéro d’idéologie : les idées sont pures au ciel, et s’incarnent en pourriture. Ce penseur se console d’être manifestement une marchandise avariée dans ses « rapports avec le reste du monde » puisqu’il est lui-même réel, et qu’il a posé en principe que toute réalisation dans le monde doit être une altération fondamentale ; doit nous mener à apprécier des charognes aussi avancées que lui.)
Tout de suite après, l’imbécile rapporte le propos, qu’il admire fort, d’un Malien : « Notre socialisme est conditionné par le fait que nous sommes un pays continental sans aucun débouché sur la mer. » (Ne serait-il pas aussi quelque peu conditionné par l’absence d’un prolétariat industriel au Mali ? Vétille, devant la géopolitique d’un penseur de ce poids ! )
A l’idée que toutes les sociétés industrielles auraient beaucoup de traits communs, l’imbécile rétorque : « Pour Peri> mer, il faudrait prouver qu’il y a une lutte de classes dans les pays socialistes, c’est-à-dire que les privileges accordés à certains se stratifient. Cela n’est point : il y a des inégalités très réelles. Mais l’argent gagné par un directeur d’usine, en U.R.S.S., ne peut se réinvestir nulle part : il se dépense et ne peut se reconstituer ou s’augmenter entre ses mains pour devenir la base d’un pouvoir de classe. » (Base qui est ailleurs : dans la possession de l’Etat ; ce que gagne le privilégié en U.R.S.S. ne fonde pas son pouvoir, mais traduit clairement son pouvoir.)
« On scandalise les Soviétiques quand on a l’air de croire que l’argent peut, chez eux, conférer la puissance. » (Bien sûr, puisque c’est l’inverse I )
« Et certes ces « fonctionnaires haut placés » ont de nombreux privilèges ; mais dans la mesure même où le régime est autoritaire, il existe une instabilité sociale, des brassages, des disgrâces, un constant appel d’air qui fait monter les nouveaux venus de la base vers le sommet. S’il devait y avoir des conflits en U.R.S.S., ils prendraient l’aspect d’un réformisme et non d’une révolution. » (Ainsi l’arbitraire même témoigne contre l’existence d’une classe dominante en U.R.S.S. ; de sorte qu’à ce degré de défi jeté à l’intelligence on pourrait soutenir que le capitalisme de libre concurrence au temps de Marx était, lui aussi, socialiste puisque ses lois économiques ruinaient beaucoup d’industriels, et qu’il arrivait que certains ouvriers deviennent patrons ; d’où instabilité sociale, brassages, etc.)
Mais l’idée d’un imbécile pur de cette dimension serait en effet une « pure idée ». Il faut bien qu’un tel imbécile, existant réellement, se soit en plus fermement identifié à un pouvoir répressif. Le même, après la révolte armée du prolétariat hongrois, dans un de ces « pays socialistes » où « il faudrait prouver » maintenant qu’il peut y avoir des luttes de classes, avait tellement à coeur de défendre les intérêts de la bureaucratie russe qu’il se plaçait plus à droite que Khrouchtchev, en écrivant : « La faute la plus énorme a probablement été le rapport Khrouchtchev, car la dénonciation publique et solennelle, l’exposition détaillée de tous les crimes d’un personnage sacré qui a représenté si longtemps le régime est une folie quand une telle franchise n’est pas rendue possible par une élévation préalable et considérable du niveau de vie de la population… Le résultat a été de découvrir la vérité à des masses qui n’étaient pas prêtes à la recevoir. »
Le penseur dont nous avons parlé est Sartre ; et quiconque veut encore discuter sérieusement de la valeur philosophique ou politique, ou littéraire — cette salade ne se détaille pas — d’une telle nullité, gonflée si haut par les diverses autorités qui y trouvent leur bonheur, perd à l’instant le droit d’être lui-même accepté comme interlocuteur par tous ceux qui ne renonceront pas à la conscience possible de notre époque.
Les révoltés professionnels, certificats et aptitudes
Selon une dépêche d’Associated Press du 6 mai 1965 : « Expulsé d’Algérie après quatre mois et demi de détention, le D’ Ronald B. Ramsey, psychologue américain de race noire, membre du Congrès pour l’égalité raciale, est arrivé mercredi soir à New York par avion, assis dans un fauteuil roulant. Le D’ Ramsey a affirmé qu’il avait subi des « brutalités et des tortures » de la part de la police secrète algérienne et a déclaré qu’il avait eu une vertèbre fracturée au cours d’un passage à tabac de six heures alors qu’il était accroché au plafond par une corde. Le psychologue a affirmé qu’il ignorait pourquoi il avait été arrêté. Car, a-t-U dit, « je partage le point de vue du gouvernement algérien ». Le D’ Ramsey a déclaré qu’il avait été également torturé à l’électricité et que par suite de son incarcération et des sévices qu’il a subis il ne peut marcher qu’avec une extrême difficulté, qu’il éprouve des maux de tête constants et d’autres malaises. Mais il a dit n’éprouver aucune amertume : « Je n’ai qu’amour, admiration et respect pour le gouvernement de Ben Bella. Si je retrouve la santé, je serais prêt à retourner en Algérie », a-t-il conclu. »
On sait que l’opposition bolchevik de gauche, croyant constater à un certain moment que Staline commençait à s’opposer à « sa droite », du fond de la Sibérie se mettait en devoir de le soutenir ; et croyait urgent de lui rappeler qu’il devrait encore renforcer la discipline dans les usines pour suivre’juàqu’au bout son cours révolutionnaire sans être importuné par des gêneurs. Comparée à une abnégation si romaine, celle de l’Oncle Tom de Ben Bella ne surprendra pas. La racine en est commune. Les agents directs et les laquais intellectuels du pouvoir bureaucratique ont tous admis une foule de crimes absurdes comme étant l’essence même de la révolution. C’est parce qu’ils ne croyaient aucunement que les gens traités en traîtres l’étaient effectivement, que la vérification du même procédé, s’exerçant sur leur fidélité subjective, ne les atteint pas. Ils s’étaient dit qu’on ne fait pas d’omelette sans casser d’ceufs, et ne sauraient s’étonner de se retrouver eux-mêmes parmi les œufs qui concourent à cette omelette toujours cachée. Les « révolutionnaires » de ce siècle, quand ils ont admis que le premier projet révolutionnaire qui vise le passage des hommes à une histoire consciente pouvait se réaliser par le détour d’une classe travailleuse passivement manipulée et exclue du droit de comprendre, ont admis aussi d’en payer le prix en étant eux-mêmes passivement manipulés perinde ac cadaver. Comme ils renonçaient à leur propre action consciente, ils ont renoncé a l’action et à la conscience des masses, ils les ont livrées, comme un problème gênant, à la police.
Cette belle modestie, qui sacrifie allègrement toute la réalité et les succès possibles des exigences des autres, et cache de son autorité, autorité d’experts brevetés en matière de révolte, le plus évident du possible, est une modestie unitaire : elle démissionne sur tous les terrains. Raymond Borde (dont nous avons rappelé la carrière dans I.S. 9, page 19) écrit dans le numéro de la revue Positif consacré à l’érotisme (été 1964) : « Le cher, le très cher phantasme des lesbiennes est aux arrêts de forteresse. Cet érotisme ensorcelant se tapit au secret des projections mentales, car il est, plus que tout autre, terrorisé. Pourtant dans la vie d’un homme, l’apparition des premières lesbiennes sur l’écran noir de l’imaginaire jaillit comme la merveille la plus naturelle du monde. Cela se passe vers la seizième année. Un beau jour, l’esprit dédouble une femme nue, désirée, consentante, et cette simple addition multiplie ce qu’elle réunit par un délicieux vertige (…). Mais d’implacables règles de conduite font taire cette folie. D’abord le phantasme n’a pas de répondant. Il cherche en vain à s’objectiver. La moitié de l’humanité — les femmes — déclare, à peu d’unités près, qu’elle y reste insensible (…). Rêve trop brûlant pour qu’on y touche, idée sans corps, rite mental… L’imaginaire ne peut pas impunément imaginer, quand rien, jamais, ne frappe à la porte.. ( Phrases soulignées par nous.) Borde en vient à conclure que « le grand cinéma lesbien est encore dans les limbes, mais il a trouvé deux fois ses poètes ». Il explique qu’il s’agit de Franju et de Nico Papatakis.
Sans ironiser sur la lamentable littérature par laquelle Borde nous raconte sa vie — sa survie —, on peut noter bien des points révélateurs : la réification de « la lesbienne » selon les pires sottises de la spécialisation pseudo-sexologique ; la plate reconnaissance, sans la moindre expérimentation pratique, du terrorisme moral qui dans un tel esprit de soumission devient effectivement totalement opérant ; la croyance aveugle à ce que des femmes « déclarent » à des enquêteurs comme Borde, naiveté aussi confondante que ce questionnaire sociologique qui fit apparaltre, il y a peu d’années, qu’un infime pourcentage des ouvriers interrogés dans un pays industriellement avancé attendait une révolution. Mais il y a bien pire : Borde est un révolutionnaire stalinosurréaliste, un des spécialistes en France du cinéma révolutionnaire. Il y a peut-être dix ans -qu’il se répète dans ce rôle. Qu’est-ce qui constitue un Borde ? Nous le voyons ici. Ce que Borde voulait à seize ans, pour s’en tenir à ses propres déclarations, il a renoncé à l’avoir. Voilà pourquoi il voudrait que le cinéma le lui montre. Et c’est en demandant ceci qu’il fait figure d’esprit libre, de cinéaste avancé, de spécialiste de l’érotisme au cinéma. C’est sa première renonciation qui a fait de lui précisément ce spécialiste Mais les serviteurs du spectacle à qui on a accordé de figurer dans la frange avancée, critiquante, pseudo-révolutionnaire, de ce spêctacle, y ont évidemment la part du pauvre. Leur réformisme rêveur sera forcément brimé et hargneux, car le spectacle dans son ensemble n’a pas à donner une image totalement contradictoire avec l’existence réelle inhibée et exploitée qu’il recouvre et maintient. L’aspect érotico-libertaire du spectacle ne sera jamais qu’une image étroitement contrôlée, selon une fonction utilitaire qui ouvre un plus grand champ à l’imagerie érotique dans la publicité directe, par exemple, que dans l’ « art » cinématographique. Pourquoi le monde répressif qui a obtenu un tel respect de Borde, et de ses pareils, accorderait-il même cet amusement à leur impuissance ? Borde a le cinéma qu’il mérite. Que les censures plus profondes, dans la société et la tête des spectateurs — dont les Borde représentent la passivité en la donnant comme exemplaire — s’effondrent, et personne n’aura plus d’intérêt érotique réservé au cinéma. Ainsi les chiens couchants du spectacle seront toujours en retard, et travaillent toujours pour le retard. Ce qu’ils ne font pas, ce qu’ils ont admis qu’ils ne savent pas faire, ils l’applaudissent sans discussion quand d’autres le leur montrent de loin, unilatéralement. Ils avouent que c’est bien assez bon pour eux (et du fait même qu’ils avouent cela, ils seront reconnus dans le spectacle comme les plus exigeants des hommes) quand Godard leur donne à voir un film ou Mao-Tsé-Tung un régime, aussi « révolutionnaires » l’un que l’autre
” Socialisme ou Planète “
Ce qu’il y a d’apparemment osé dans plusieurs de nos assertions, nous l’avançons avec l’assurance d’en voir suivre une démonstration historique d’une irrécusable lourdeur. Plus notre propos est limité, par exemple quand nous analysons un détail de la pseudo-critique qui tente de couvrir le champ de la critique réelle du présent, plus la démonstration va naturellement suivre vite, encore que les limites objectives mêmes de tels cas n’aient entraîné de démystification que dans des milieux restreints, qui justement s’en occupaient. Tel est le résultat maintenant évident du boycott lancé par l’I.S. contre la revue Arguments (1956-1962), revue qui fut comme le concentré européen de cette pseudo-critique.
Arguments, comme on sait, avait deux têtes bien pleines, Axelos et Edgar Morin. Leur itinéraire, depuis le naufrage de leur plus haute entreprise, est parlant. Axelos s’est jeté, dès juillet 1964, dans le no 17 de Planète, présenté par la rédaction comme nageant « dans une méditation qui est la nôtre », et s’essayant à promouvoir « une pensée ouverte et multidimensionnelle, questionnante et mondiale o. Dès l’année suivante Morin, dans plusieurs numéros du Monde, a examiné sérieusement doctrines et méthodes de Planète (cette pseudo-impartialité devant le néant étant déjà ralliement). il a d’ailleurs conclu plutôt positivement, invitant seulement Planète à s’améliorer en devenant encore plus « planétaire », et il a désigné son accolyte Axelos comme signe déjà présent de ce progrès. Le salaire de ses bons offices en « relations publiques » ne s’est guère fait attendre. On pouvait lire dans Le Monde du 28 janvier 1966 : « Dans les locaux de la revue Planète, Louis Pauwels et Claude Planson, ancien directeur du Théâtre des Nations, ont installé le siège d’une association nouvelle, l’A.R.C. (Association pour la recherche des cultures). Dans le comité de direction on relève les noms de Maurice Béjart, Jean Duvignaud, Edgar Morin, Jean Vilar, Jan Katt ». Des manifestations sous-intellectuelles du genre Planète ne sont que les produits extrêmes de la décomposition de l’ensemble d’une culture. Ceux qui ne savent pas refuser la totalité du spectacle politico-culturel — et qui ne veulent pas rompre pratiquement avec ses nombreux défenseurs — ne peuvent même pas, finalement, refuser l’évidence monstrueuse de la bêtise étalée par Planète. Cette frontière même du « planétisme » n’est pas évidente pour qui n’a vraiment rompu avec rien de la confusion organisée d’aujourd’hui. Tel, qui certainement n’acceptera pas tout le planétisme, acceptera du planétisme, comme du Godard, ou de la psycho-sociologie, ou de « l’orthodoxie » bureaucratique. Déjà, auparavant, il acceptait de la critique mélangée à du reste. Toute la contestation respectueuse finira par accepter la cohabitation avec le planétisme, parce que tant d’intentions creuses qui opposent ces gens sur presque tout ne les retiennent pas de se juxtaposer pratiquement, avec soutien réciproque, dans un même encadrement de la pensée confusionniste-spectaculaire. Cette juxtaposition est le principe même du spectacle intellectuel présent, la fausse conscience schizophrénique de notre époque (cf. les travaux de J. Gabel). Aussi bien l’éclatement d’Arguments éclaire son passé de « planétisme universitaire de gauche », en révélant aussi le processus de contamination par osmose de toutes les demi-critiques qui se sont dérobées devant une option totalement claire, inséparable d’actes eux-mêmes clairement tranchés dans tous les secteurs de l’activité (y compris les goûts et les rencontres de la vie quotidienne).
Le groupe de la revue Socialisme ou Barbarie a pris la suite d’Arguments. Il finira comme Arguments. Dans le n° 39 de Socialisme ou Barbarie (mars 1965) le même Morin — sans doute du fait de la pénurie des plus médiocres rédacteurs, et lui en tout cas n’ayant plus à craindre de se compromettre en figurant là-dedans —peut légitimement se sentir comme chez lui dans l’entourage d’un Cardan, théoricien à la mie de pain qui voulait, voici deux ans, « recommencer la révolution » ; et qui, en fait, achève particulièrement mal sa reconversion à la culture commune du cadre moyen. Mothé, l’ouvrier exemplaire de ce vieux groupe révolutionnaire, annonce dans son livre Militant chez Renault (Seuil) son adhésion joyeuse à l’ex-Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, dont la démocratie l’attire fort. Du coup, le voilà dans la revue Esprit (février 1966) qui révèle, à propos de l’élection présidentielle : « C’est la privatisation du citoyen et sa réduction en consommateur de spectacle qui l’oblige à transférer la politique au niveau des problèmes ménagers. » C’est bien ici la suite normale de l’argumentisme : faire passer dans le beau monde un peu de « situationnisme » diffus, c’est-à-dire de la pensée critique dégradée, mais sur une tribune dégradante, une des bassesses compensant l’autre ! L’ex-argumentiste Yvon Bourdet, dans le même n° 39 de Socialisme ou Barbarie, se déchaîne contre la Première Internationale, l’amalgamant si bien aux pouvoirs bureaucratiques, tout de même assez différents entre eux, qui ont dominé les deux Internationales suivantes, qu’il ose conclure : « En fait, les trois se valent. » D’ailleurs pour lui, fermé à toutes les preuves historiques (la place de la Pologne, et des Polonais exilés, dans toutes les luttes du mie siècle, serait en elle-même suffisante), la notion d’internationalisme n’aurait jamais été « vécue qu’au niveau de l’Appareil (conseil général) composé principalement d’émigrés ». On voit le double délire qui reporte la réalité moderne de l’appareil, sous forme de concept intemporel éternellement riche de tous ses crimes, sur une époque qui ne l’a pas connue ; et d’autre part réussit à isoler la qualité d’émigré de son origine : une lutte naissant spontanément dans plusieurs pays, des mêmes conditions, et tendant vers une communauté d’action internationale, vers un parti au sens spontané que Marx donnait alors à ce terme. La mesure de l’internationalisme est exactement la mesure de la conscience de la réalité révolutionnaire, conscience qui a toujours été faible, refoulée par toute l’organisation mentale, morale, de la société dominante, et par mille défaites, et par cent mille Cardan-Bourdet. Mais le retour de ce qui est refoulé a son champ dans toute la société moderne. C’est la fin de son spectacle qui le découvrira. En attendant, Socialisme ou Barbarie pense comme l’historien Rougerie, dans le numéro spécial du Mouvement Social sur l’A.I.T. (avril 1965). La prudence de sa savante conclusion sur l’internationalisme, avec cent ans de recul, aboutit à cette admirable parodie involontaire, à ce chef-d’oeuvre du questionnement : « Le problème reste ouvert ; momentanément, nous n’avons pour seule preuve de l’existence d’un internationalisme ouvrier que celle de l’Internationale elle-même. »
Pareillement, nous n’avons pour seule preuve de l’existence du cardanisme que la pensée de Cardan lui-même. C’est peu ! Le désordre des idées courantes malaxées par Cardan dans un article interminable, qui annonce toujours fallacieusement sa fin d’un numéro à l’autre, et se relance dans une incessante fuite en avant, sans avoir jamais commencé, a marqué l’impossibilité définitive de l’existence d’un groupe tolérant ceci. La macédoine idéologique de Cardan est telle que dix individus, mêmes proches eux-mêmes de la débilité mentale, ne pourraient jamais s’accorder sur un texte dont le propre auteur se décompose en ilôts épars. L’émiettement des idées va si loin que Cardan ne peut plus désormais se contenter d’un pseudonyme quinquennal ; pour cacher ses variations incohérentes et les conséquences de ses pauvretés, il lui faudrait un pseudonyme différent toutes les cinq pages.
Cardan qui croit sans doute, là comme ailleurs, qu’il suffit d’en parler pour en avoir, se gargarise vaguement de « l’imaginaire », voulant justifier ainsi plus ou moins son inconsistance gélatineuse de penseur. Il saisit, à l’instar du monde officiel maintenant, la psychanalyse comme une justification de l’irrationnel, et des raisons profondes de l’inconscience ; alors qu’en fait les découvertes de la psychanalyse sont un renfort — encore inutilisé pour d’évidents motifs socio-politiques — pour la critique rationnelle du monde : la psychanalyse traque plus profondément l’inconscience, sa misère et ses misérables instances répressives, qui ne tirent leur force et leur apparat magique que d’une bien vulgaire répression pratique dans la vie quotidienne. Cardan s’égare tout de suite, avant de voir qu’il y a toujours un imaginaire constitué qui cache l’imaginable réel. L’imaginaire social n’a jamais la pure innocence, l’indépendance que lui prête son néophyte Cardan. Par exemple, le problème le plus hautement politique du siècle est une affaire d’imaginaire : on a imaginé que la révolution socialiste avait réussi en U.R.S.S. L’imaginaire n’est pas libre dans une société esclave. Sans quoi, pourquoi imaginerait-on, et pas seulement à Planète, tant de cardaneries
Dans le n° 40 de Socialisme ou Barbarie, le questionnement de Cardan s’étend somptueusement à « la fabrication historique des besoins » dans la société capitaliste avancée. Cardan est un questionnant de taille ; il voit loin ; qu’on ne lui fasse pas le coup vulgaire des « vrais besoins » ; il cherche plus haut l’assurance de l’incertitude fondamentale des entreprises humaines. Il écrit (c’est nous qui soulignons) : « Il est vain de présenter cette situation exclusivement comme une « réponse de remplacement », comme l’offre de substituts à d’autres besoins, besoins « vrais », que la société présente laisse insatisfaits. Car, en admettant que de tels besoins existent et que l’on puisse les définir, il n’en devient que plus frappant qu’une telle réalité puisse être totalement recouverte par une « pseudo-réalité ». Ainsi l’oppression même, et tous ses mensonges précie orientés, toute son organisation spectaculaire de la « pseudo-réalité », deviennent problématiques pour Cardan, sont absous, du moment que lui-même est passé totalement du côté de la pseudo-réalité de la critique. Au lieu d’essayer d’expliquer l’étonnante, la « frappante » fonction de l’apparence sociale dans le capitalisme moderne (clé de toute tentative révolutionnaire nouvelle), Cardan a la plate assurance positiviste du bourgeois de comédie, qui dit « ce serait tout de même fort », pour nier un problème qui heurte son gros bon sens. Non seulement le voilà aveugle, mais il nie qu’il y ait quelque chose à voir. Pourtant la pseudo-réalité montre elle-même, négativement, ce qu’elle cache. Que tous les besoins que sollicite ou pourrait solliciter la production des marchandises soient également factices ou arbitraires, voilà ce que dément la contradiction éclatante de la publicité, dans le spectacle social, qui parle de ce qu’elle ne vend pas, et qui ne vend pas ce dont elle parle. Il est facile, même pour des sociologues, de voir ce que promet et ne donne pas la publicité, agissant pour la diffusion de marchandises quelçonques : elle promet la sécurité et l’aventure • le développement original de la personnalité et la reconnaissance par l’autre ; la communication et, par dessus tout, l’accomplissement des désirs érotiques. Après Freud et Reich, par exemple, on sait effectivement mieux qu’avant ce qu’est le « vrai besoin » sexuel ; et son rôle dominant dans l’imagerie publicitaire est manifestement destiné à vendre aux gens le remplacement marchand de ce qu’ils n’ont pas, plutôt qu’une infinité de possibilités imaginaires également acceptables. L’imaginaire existant dont parle Cardan n’est pas l’au-delà de quelques besoins élémentaires, mais une barrière en-deça d’eux. Ces besoins ne sont encore aucunement dépassés (excepté le simple besoin alimentaire dans une partie seulement du monde). Mais toutes ces vérités qui échappent à Cardan ne veulent pourtant pas dire qu’existerait cette « nature humaine essentiellement inaltérable dont la motivation prédominante serait la motivation économique », erreur que Cardan, dans son ignorance totale de la pensée dialectique, a cru pouvoir révéler comme le « postulat caché » du marxisme (cf. notre citation dans I.S. 9, page 18). Nous pensons, comme Marx, que « l’histoire entière n’est que la transformation progressive de la nature humaine ». Le tout est de comprendre le moment de l’histoire qui est ici et maintenant. Tous ceux qui le comprennent, du même coup comprennent très bien l’incompréhension de Morin et de Cardan, et leur fraternisation effective. Même la débandade de Socialisme ou Barbarie n’a rien d’original : elle suit fidèlement Arguments jusque dans la poubelle que nous avions pu, par avance, lui assigner.
L’Algérie de Daniel Guérin, libertaire
En décembre 1965, Daniel Guérin a publié, dans sa brochure L’Algérie caporalisée?, une curieuse analyse du régime de Boumedienne. Selon lui, en juin, il ne s’est rien passé. Fidèle à un vieux schéma, il ne voit qu’un « bonapartisme » au pouvoir avant et après le coup d’Etat, luttant classiquement sur deux fronts : la « contre-révolution des possédants autochtones », et l’enthousiasme menaçant des travailleurs de l’autogestion. Et à l’extérieur « même aspiration, chez l’un et chez l’autre, à un savant équilibre entre les pays capitalistes et les pays socialistes » (p. 6). « Dans aucune des déclarations du prétendu « Conseil de la Révolution » n’apparaît une innovation quelconque, l’esquisse d’un programme original. » (p. 10). Pourtant, quand il rédige le texte principal daté du 5 novembre Guérin croit discerner quelques données nouvelles, mais seulement virtuelles — les putschistes étant entraînés comme malgré eux vers la « droite » — qui « semblent annonciatrices d’une politique antisocialiste. » (p. 11 — souligné par nous). Croit-on que Guérin néglige les considérables différences des deux régimes parce qu’il est affectivement entraîné par l’égal mépris que Ben Bella et Boumedienne peuvent inspirer à un révolutionnaire, partisan déclaré d’un « socialisme libertaire » et de l’autogestion ? Pas du tout Il ne recommande pas d’autre solution révolutionnaire future que la restauration de Ben Bella : « Regrouper aujourd’hui, en Algérie, une opposition populaire au régime des colonels, sans référence à Ben Bella, ou à travers une critique politique globale du benbellisme, serait une entreprise vouée à l’échec. » (p. 17). Et avant le 19 juin, les multiples attaques du régime ben-belliste contre les travailleurs, les exploits de ses policiers et de ses militaires — les mêmes qu’aujourd’hui en effet - n’étaient pour Guérin que « des erreurs, des faiblesses, des lacunes » d’une orientation acceptable. C’est que le roi était mal conseillé, mal informé : jamais responsable. Comme Guérin ne peut ignorer les luttes ouvertes du pouvoir ben-belliste contre les masses (il en apporte lui-même d’excellents documents, notamment sur le Congrès des Travailleurs de la Terre), il lui faut reconstruire l’histoire en séparant totalement Ben Bella de son propre régime. Page 12 : « Le sabotage de l’itutogestion, organisé, à l’insu certes de Ben Bella. » Page 2 : « En fait, on le saisit mieux aujourd’hui, Ben Bella n’eut jamais les mains libres : pendant près de trois ans, il fut l’instrument, le prisonnier, l’otage de Boumedienne. » Bref, on croyait Ben Bella au pouvoir, sa chute a montré qu’il n’en était rien. Cette étonnante démonstration rétroactive pourrait aussi bien s’appliquer au tsar, que l’on imaginait autocrate avant 1917. Mais le cas étudié par Guérin néglige en outre cette question : qui d’autre que Ben Bella avait fait Boumedienne, en s’imposant, lui, aupouvoir par les armes de Boumedienne ? Que Ben Bella ait eu ensuite des velléités de se défaire de son instrument, et qu’il ait été dans ce jeu particulièrement malhabile, c’est une autre affaire. C’est parce qu’il était avant tout un bureaucrate qu’il était d’abord essentiellement solidaire, et finalement victime, de bureaucrates plus rationnels que lui.
Quel est donc le secret de cet égarément d’un de nos fameux intellectuels de gauche, et l’un des plus « libertaires » en principe parmi eux ? C’est cette même influence décisive de leur activité pratique commune des mondanités, avec la pauvre vanité ; la tendance, inférieure même à l’esprit des laquais, à s’affoler de joie parce qu’ils ont parlé aux grands de ce monde ; et le même crétinisme qui leur fait distribuer cette grandeur à ceux avec qui ils ont parlé. Qu’ils soient partisans des masses autogérées ou de la bureaucratie policière, les .« intellectuels de gauche » de la période dont nous sortons ont toujours le même éblouissement devant le pouvoir, le gouvernement c’est dans la mesure précise où ils sont proches d’un rôle gouvernemental que les leaders des pays « sous-développés » fascinent leurs ridicules professeurs en muséographie gauchiste. Dans les mémoires de Simone de Beauvoir, si révélateurs sur la bassesse fondamentale de toute une génération d’intellectuels, le récit d’un dîner à l’ambassade d’U.R.S.S. suffit pour étaler l’aveu candide d’une petitesse qui est trop irrémédiable pour pouvoir même soupçonner que l’on va en rire.
Voilà bien le secret : Guérin « connaissait » Ben Bella. On « l’écoutait » de temps à autre : « Quand, pour ma modeste part, je réussis, au début de décembre 1963, à obtenir une brève audience à la villa Joly, pour remettre au Président un rapport qui était le fruit d’un mois de pérégrinations et d’observations à travers le pays et les entreprises autogérées, j’eus l’impression d’être en présence d’un homme buté, plus ou moins circonvenu contre mes conclusions par Ali Mahsas et le ministre de l’Industrie et du Commerce, Bachir Boumaza. » (page 7).
Guérin est réellement pour l’autogestion, mais, comme Mohammed Harbi, c’est sous la forme pure de son Esprit incarné en un héros privilégié qu’il préfère la rencontrer, la reconnaître, l’aider de sa sagesse. Daniel Guérin a rencontré le Weltgeist de l’autogestion autour d’une tasse de thé, et tout le reste en découle.
Domenach contre l’aliénation
« L’aliénation, ce mot-clé pour toute une politique, une critique, une sociologie, que recouvre-t-il ? J.M. Domenach retrace l’itinéraire étonnant de ce concept aux sens multiples. de Hegel à Jacques Berque. Puis il s’interroge sur son contenu. Le moment lui semble venu de renoncer à ce « concept-hôpital » où s’accumulent les maladies du siècle et de mettre en cause la philosophie qui l’a élaboré. »
Cette note liminaire de la revue Esprit de décembre 1965 n’est pas trahie par l’extraordinaire impudence de l’article de Domenach, intitulé « Pour en finir avec l’aliénation », qui ouvre le même numéro. Domenach, prince du confusionnisme contemporain dans son importante province du gauchismo-christianisme reproche au concept d’aliénation d’être confus, d’être utilisé abusivement, d’avoir beaucoup évolué historiquement, de donner lieu à trop de formules « périmées et vagues ». Si tout ce qui était vague était pour autant périmé, la pensée religieuse n’aurait pas survécu à la clarification rationaliste apportée dans le monde par la société bourgeoise. Il faut donc que, dans une société matériellement divisée, les idées vagues et l’emploi vague des concepts précis servent à des forces déterminées. L’histoire du concept d’aliénation, comme Domenach la retrace en quelques pages, est précisément un modèle de cette pensée vague qui sert un confusionnisme précis. Comment peut-on passer sans rire de Hegel à Jacques Berque? Comme ces professeurs de littérature entre. les deux guerres, dont les manuels retraçaient l’évolution de la poésie française de Baudelaire à Moréas. C’est la revanche provisoire des philistins qui veulent se payer tout de suite des désagréments qu’ils ont éprouvés à devoir prendre en considération l’existence de Hegel ou Baudelaire. Et Berque permet à Domenach d’admirer des vues profondes de cette espèce : « Le capitalisme ne serait qu’un avatar de cet effondrement anthropologique survenu, vers le xvilie siècle, dans la civilisation européenne. » La mauvaise foi idéaliste parait ici à deux degrés : qu’est-il survenu d’autre, dans la civilisation européenne, vers le xviiie siècle, sinon précisément le triomphe du capitalisme ? De plus, en quoi peut-on qualifier d’effondrement anthropologique ce qui n’a jamais été qu’un effondrement théologique, du reste inachevé ? manière dont est réglé en deux lignes le cas de Feuerbach, point crucial du transfert de l’aliénation hégélienne à la critique anthropologique et politique nouvelle, relève de la même mauvaise foi. La pensée berquienne à demi admise par Domenach lui permet de relever cette inconséquence de la pensée de Marx : Marx liait l’aliénation à la « fonction fabricatrice », or « l’aliénation a atteint au maximum des groupes qui n’étaient pas des producteurs ». En admettant même cette curieuse idée, cela ne signifierait rien d’autre que ceci : le capitalisme est justement la forme économique qui entratne la domination et la transformation de toute la Terre par la zone qui a dépassé un certain seuil qualitatif dans la productivité. C’est l’existence de cette nouvelle « fonction fabricatrice » en Europe qui a d’abord envoyé les marines de guerre s’ouvrir l’Inde et la Chine ; et qui finalement a dépêché des ethnologues pour enregistrer le testament des sociétés mélanésiennes.
Domenach veut donner le résultat final de l’histoire de l’aliénation par cette constatation actuelle : « C’est un concept-hôpital, une polyclinique où toutes les maladies du siècle ont leur lit .» Ici on voit bien ressurgir le chrétien, qui a admis la douleur pour toujours, et qui voudrait bien qu’on n’en parle plus. Car enfin, du point de vue de la recherche pratique de la guérison, pour un médecin, parler d’une polyclinique qui réunit toutes les maladies, ce n’est pas du tout la raillerie méprisante d’une vulgarité, une injure dédaigneuse que lance l’éloquence sacrée, c’est la désignation d’un terrain expérimental privilégié, une définition de l’importance de l’enjeu. Domenach ne veut même pas o en finir » avec le concept d’aliénation comme ce philosophe évoqué dans l’Idéologie allemande qui voulait delivrer les hommes de l’idée de pesanteur pour qu’il n’y ait plus de noyades. Domenach veut cesser d’entendre parler d’aliénation parce qu’il s’agirait enfin de s’y résigner. Le chrétien, qui s’appuie naturellement sur l’orthodoxie stalinienne ou sur le « marxisme » cybernétisé d’un Châtelet (il les reconnait d’autant plus volontiers comme marxistes que son existence même de « penseur de gauche » dépend d’un tel marxisme), lève le masque après l’énumération de quelques traits effectivement bien choisis, pour leur incohérence, dans Châtelet, et insinue : « Toutes ces « aliénations » paraissent bien ressortir d’une condition humaine assez générale. » Puis, à la fin de son discours, il invite tout un chacun à admettre « son aliénation originelle » — donc le Créateur. Donnant, donnant, il offre cette fleur au marxisme économiste et mécaniste, que tous les curés modernes sont en passe d’accepter : l’aliénation bannie de la conscience sera avantageusement remplacéepar le concept « précis » d’exploitation. Quoique l’aliénation générale à l’Ouest et à l’Est soit effectivement fondée sur l’exploitation des travailleurs, il est certain que l’évolution du capitalisme moderne — et plus encore l’idéologie bureaucratique — ont largement réussi à masquer, et à rendre d’un maniement moins précis, les analyses marxistes de l’exploitation au stade de la libre-concurrence. En revanche, ces évolutions parallèles ont porté l’aliénation — concept d’origine philosophique — à la réalité de toutes les heures de la vie quotidienne. Voilà pourquoi le chrétien croit « le moment venu » de reprendre son rôle traditionnel (« Faut vous y faire. Cela vient de loin. C’est le Père qui l’a voulu. ») dans le nouveau décor de l’époque.
Certes, dans une société qui a besoin de répandre une sous-culture de masse, et de faire entendre ses pseudo-intellectuels spectaculaires, beaucoup de termes doivent être normalement vulgarisés à grande allure. Mais, pour les mêmes raisons, des mots parfaitement simples et éclairants ont tendance à disparaître : tel le mot curé; de sorte que Domenach et ses amis en viennent à croire que personne ne va plus jamais leur rappeler cette vulgarité gênante. Ils se trompent. De même les tentatives lai-gués d’un Revel (En France) pour dresser une liste de mots à proscrire, liste dans laquelle il mélange quelques pures niaiseries de la mdde et d’importants termes contestés, sont dérisoires, parce qu’on ne peut espérer supprimer à la fois les découvertes théoriques de notre temps et la confusion intéressée qu’elles engendrent, pour en « revenir » à quelque rationalisme sommaire qui n’a jamais eu l’efficacité que lui prêtent maintenant des libéraux nostalgiques. Ce qui manque à tous ces tombeurs du vocabulaire, c’est la dialectique. De même Robert Le Bidois, habituellement plus éloigné du purisme, dénonçait dernièrement en totalité, dans sa chronique du Monde, la tournure « au niveau de ». Malgré la multiplication des emplois ineptes qu’il pouvait donner en exemple, on doit comprendre qu’une société qui connaît — même si elle s’interdit de faire un usage cohérent de ses connaissances — la profondeur économique de la vie actuelle, ou l’inconscient psychanalytique ; et qui en même temps vit — même si elle refuse de se l’avouer pleinement — une hiérarchisation administrative de tous ses secteurs, on doit admettre qu’une telle société utilisera dans son langage le concept de « niveau » autrement qu’au seul vieux sens de mesure concrète par rapport à l’horizon, ou qu’en tant que synonyme du tour figuré : « être à la hauteur de sa tàche. »
Les Domenach, étant eux-mêmes des valets du spectacle culturel du pouvoir, qui veut employer vite et récupérer à son usage les termes les plus brillants de la pensée critique moderne, ne voudront jamais admettre que les concepts les plus importants et les plus vrais de l’époque sont précisément mesurés par l’organisation sur eux de la plus grande confusion et des pires contresens : aliénation, ou dialectique, ou communisme. Les concepts vitaux connaissent à la fois les emplois les plus vrais et les plus mensongers, avec une multitude de confusions intermédiaires, parce que la lutte de la réalité critique et du spectacle apologétique conduit à une lutte sur les mots, lutte d’autant plus àpre qu’ils sont plus centraux. Ce n’est pas la purge autoritaire, c’est la cohérence de son emploi, dans la théorie et la vie pratique, qui révèle la vérité d’un concept. Et par exemple il n’est pas important qu’un curé renonce sur les tréteaux à employer un concept qu’il n’aurait jamais su employer. Parlons vulgairement, puisque nous avons affaire aux curés: l’aliénation mène à tout à condition d’en sortir.