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internationnale situationniste N°09 — Août 1964
Le monde dont nous parlons

La nouvelle théorie que nous édifions, en dépit de l’apparence insolite ou démentielle qu’elle revêt aux yeux du conformisme contemporain, n’est rien d’autre que la théorie d’un nouveau moment historique, qui est déjà la réalité présente ; qui n’est transformable qu’avec le progrès d’une critique exacte. « Les besoins théoriques seront-ils des besoins directement pratiques ? il ne suffit pas que la pensée recherche la réalisation, il faut encore que la réalité recherche la pensée. » (Contribution à la critique de la philosophie du Droit de Hegel). Il suffit d’entreprendre le décryptage des informations, telles qu’elles se rencontrent à tout moment dans la presse la plus accessible, pour obtenir une radiographie quotidienne de la réalité situationniste. Les moyens de ce décryptage tiennent essentiellement dans la relation à établir entre les faits et la cohérence de quelques thèmes qui les éclairent totalement. Le sens de ce décryptage se vérifie a contrario par la mise en évidence de l’incohérence des divers penseurs qui sont actuellement d’autant mieux pris au sérieux qu’ils se contredisent plus Misérablement, d’un détail à l’autre du truquage généralisé.

La technique de l’isolement

Tous les aspects du développement technique dans la société présente, et d’abord les moyens dits de communication, sont orientés vers le maximum d’isolement passif des individus, vers leur contrôle par une « liaison directe et permanente » à sens unique, par les incitations sans réplique diffusées par toutes sortes de leaders. Certaines applications de cette technique en viennent à présenter de dérisoires consolations pour ce qui manque fondamentalement, ou même, parfois, le témoignage à l’état pur de ce manque.

Si vous êtes un fanatique de la T.V., le plus extraordinaire des téléviseurs jamais réalises dans le monde vous intéressera car il pourra vous accompagner partout. Ce téleviseur d’une forme entièrement nouvelle, construit par la Hughes Aircraft Corporation aux U.S.A. est destine a être porte sur la tête. Pesant 950 grammes, il est monte, en effet, sur un serre-tête d’aviateur ou de téléphoniste. Il possède un très petit écran rond en matière plastique ayant l’aspect d’un monocle et maintenu a 4 cm en avant de l’œil grâce a une tige… On ne regarde l’image qu’avec un seul œil. De l’autre, affirme la société constructrice, on peut continuer a regarder ailleurs et même ecrire ou se livrer a des travaux manuels.
Journal du Dimanche, 29-7-62.

Le conflit des houillères est enfin résolu, et le travail reprendra vraisemblablement demain vendredi.. Peut-être le sentiment de participer ainsi au débat explique-t-il le calme a peu près absolu qui n’a cesse de régner pendant ces trente-quatre jours dans les corons et sur les carreaux. La télévision en tout cas a facilité, avec les transistors, cette liaison directe et permanente entre les leaders et leurs mandants, en même temps qu’elle obligeait chacun a rentrer chez soi aux heures décisives ou, hier encore, tous au contraire sortaient pour se réunir au siège du syndicat.
Le Monde, 5-4-63.

A la gare de Chicago, un nouveau remède pour les voyageurs esseulés. Pour un quarter (1,25 F), un automate de cire vous serre la main et dit : Bonjour, mon vieux, comment vas-tu ? Content de te voir et bon voyage.
Marie-Claire, janvier 1963.

Je n’ai plus d’amis, personne ne me parlera plus. Ainsi commence la confession, enregistrée sur son propre magnétophone, par un ouvrier polonais qui venait d’ouvrir le robinet a gaz de sa cuisinière.
Je suis presque inconscient, personne ne me sauvera plus, maintenant la fin est proche furent les dernières paroles de Joseph Czternastek.
A.F.P., Londres, 7-4-62.

Les mots et leur employeurs

« Les mots travaillent pour le compte de l’organisation dominante de la vie… Le pouvoir donne seulement la fausse carte d’identité des mots… Il ne crée rien, il récupère. » (I.S. n° 8). Le renversement des mots témoigne du désarmement des forces de la contestation qui se sont comptées sur ces mots. Les maîtres du monde s’emparent alors des signes, les désamorcent, les retournent. Révolution est le mot de base de la routine publicitaire ; dans l’exemple qu’à présenté la revue Der Deutsche Gedanke, le comble était atteint avec la formule « Révolution en rouge — révolution avec Redflez ». Le concept de socialisme connaît, de Khrouchtchev aux curés, là plus riche variété de contresens qui ait jamais été concentrée sur un seul mot. Les syndicats ont tant changé de fonction que ce sont les privilégiés qui organisent à présent les grèves les plus efficaces, tels les médecins de Belgique cette année. Anarchie n’a aucunement été épargnée, comme on peut en juger par les « opinions anarchistes » du pro-chinois Siné : et, plus loin, par les opinions anarchistes du Monde Libertaire.

Le duc d’Edimbourg vient de devenir membre du Congres des Syndicats britanniques (T.U.C.), adhérant au parti travailliste. La Guilde des auteurs de scripts de films, à laquelle appartient l’époux de la reine Elisabeth, vient en effet de s’affilier au T.U.C.
Reuter, 17-4-64.

Comme la forme du régime khmer s’inspire d’une terminologie socialiste, on appelle ce souverain républicain « Samdech Sahachivin », c’est-à-dire le « camarade-prince ».
Le Monde, 25-7-64.

Il s’agit de revenir du droit romain au droit negro-africain de la conception bourgeoise de la propriété foncière à la conception socialiste, qui est celle de l’Afrique noire traditionnelle.
Léopold Senghor, allocution radiodiffusée à Dakar, en mai 1964.

On a pu entendre certains orateurs exprimer les plus expresses réserves sur l’émancipation des femmes. D’autres affirmaient en substance : la femme algérienne doit être émancipée et réintroduite dans la vie nationale, mais il faut d’abord qu’elle soit pénétrée de tous ses devoirs, qu’elle connaisse bien le Coran et toutes les régies religieuses. On lit dans la résolution économique et sociale que doit être « mis sur pied aussi rapidement que possible un code de la famille conforme a nos traditions et à notre option socialiste ».
Le Monde, 22-4-64.

On pourra mieux discerner les différentes tendances qui traversent cette fraction de la « famille socialiste » réunie sous le signe des colloques… Les militants Chrétiens y participèrent pleinement mais non sans manifester quelque humeur car, selon le mot de l’un d’entre eux, « ils sont las d’avoir sans cesse à solliciter un certificat de baptême socialiste ».
France-Observateur, 13-2-64.

Le personnage est anarchiste à l’en croire : il vous le confiera de bouche à oreille et ajoutera même que « tout le monde le sait »… II se nomine Sine et revient de Cuba… « Les travailleurs ont-ils une conception de la Révolution ? — Non, et il est souhaitable qu’ils n’en acquièrent jamais… Pas des prisons capitalistes mais des prisons révolutionnaires. On y est bien, trop bien même et (ajoute-t-il a l’adresse de l’un de ceux qui l’interrogent) cela vous ferait le plus grand bien d’y aller. » Voila les opinions anarchistes de M. Sine.
Le Monde libertaire, septembre 1963.

Les inévitables récits sur Ravachol et sur la bande a Bonnot, tarte a la crème de tous les courriéristes qui ont découvert l’anarchie à l’Ambigu et au Grand-Guignol.
Maurice Joyeux, Le Monde libertaire, janvier 1964.

Les loisirs travaillent

Avec le développement des loisirs et de la consommation forcée, la pseudo-culture et le pseudo-jeu non seulement deviennent des secteurs grandissants de l’économie (le « Tiercé » est désormais en France la 3e entreprise pour le chiffre d’affaires) mais tendent à faire marcher toute l’économie, en en représentant la finalité même. L’amalgame presque complet, dans le spectacle culturel, de ce qui est ordinairement considéré comme « le meilleur et le pire » penche obligatoirement vers ce pire qui lui donne son seul sens : une consommation de la survie qui va jusqu’à adopter de préférence la mort socialement prévue, planifiée et garantie. L’avant-garde du capitalisme spécule déjà sur la consommation dans la mort elle-même incite à se constituer des rentes pour jouir enfin de l’absolu de la survie.

Les Jeunesses musicales de France, le Club Méditerranée, le Club des Amis du Livre et la revue Planète viennent de se grouper au sein de l’Association des Français du Vingtième Siècle. C’est une association selon la loi de 1901, sans but lucratif, sans caractère confessionnel ni politique, qui est ouverte non aux particularités mais a toutes les associations qui voudront participer à des échanges organises entre les différentes formes de sociétés de loisirs. À écouter les animateurs des quatre mouvements fondateurs, on pouvait se demander ce qui, en dehors des préoccupations proprement commerciales, les rapprochait. L’un d’eux l’a précisé de la façon suivante : « Nous travaillons tous dans un domaine mal connu, mais qui ne cessera de s’étendre : celui de la culture populaire et des loisirs… »
Le Monde, 22-2-64.

La revue publiée par la Banque Barclay écrit, dans son dernier numéro, que les Beatles constituent « une exportation invisible qui contribue grandement à l’équilibre de la balance des paiements en Grande-Bretagne ».
Renter, 25-2-64.

Beaucoup aiment les Beatles parce que, disent-ils, ils font entendre la voix authentique des masses ouvrières de Liverpool… Mais le « son de la Mersey » est-il vraiment, comme l’écrit le communiste Daily Worker, un cri de révolte qui s’élève des quatre-vingts mille taudis où s’abritent trois cent mille chômeurs ?… Aujourd’hui, même s” ils ont garde, en le soulignant, l’accent populaire de leurs origines, les Beatles s’adressent à une plus vaste audience qui, en plus de la nouvelle classe ouvrière, comprend les classes moyennes et tous les bénéficiaires de la société d’abondance. Et c’est parce qu”ils ont bien compris cette évolution que leurs impresarios leur ont bien recommande de porter des vêtements propres et de se laver les cheveux.
Henri Pierre, Le Monde. 12-12-63

Le plus grand spectacle que le monde ait jamais vu, un investissement de 1 milliard de dollars (dont 90 % disparaîtront sans laisser la moindre trace deux ans plus tard), une fantastique collection d’objets et d’êtres vivants : depuis les danseurs watutsis qui composent le ballet personnel de Sa Majesté le roi du Burundi, dont le tambour saint n’avait, jusqu’ici, jamais quitté le pays natal, jusqu’aux machines électroniques les plus compliquées, de la Pietà de Michel-Ange jusqu’à la cabine dans laquelle des hommes se préparent à se poser sur la lune. « La paix par la compréhension », tel est le slogan de la foire de New York qui ouvre ses portes mercredi…
Dans des voitures minuscules, les visiteurs feront un voyage dans l’avenir. Ils parcourront la ville future où tous les problèmes de la circulation seront résolus, où les autostrades seront creusés dans le sous-sol, où les parkings seront installés au rez-de-chaussée, les magasins se trouvant au premier, les maisons résidentielles au deuxième, et les parcs, les espaces boisés et fleuris au troisième, Une fantaisie ? Les agents de publicité de la puissante société rétorquent qu’à l’exposition de New-York de 1939, General Motors avait déja ébauché la vision des autoroutes, des ponts, des passages souterrains, qui semblait fantastique à l’époque et qui, depuis, est devenue partie de la réalité américaine…
Coca-Cola… offrira aux curieux « un tour de planète » bien particulier : ils pourront « sentir, toucher et goûter les lieux les plus lointains de la terre », et, en plus, entendre les musiques et les chants les plus exquis, subir une multitude d’autres émotions. Bien sûr, tous ces parfums et tous ces goûts seront « produits » et contrôlés automatiquement par des cerveaux électroniques…
La R.A.U. cherchera à s’attirer les sympathies des Américains en leur montrant les objets d’or des pharaons ; le général Franco en leur présentant des tableaux de maîtres anciens et modernes, de Vélasquez à Goya, de Picasso à Miro…
Pour les amateurs d’art, il y aura une immense exposition d’art moderne. Pour les esprits scientifiques, un pavillon de la découverte. On n’a pas oublié non plus les visiteurs féminins : dans le pavillon de Clairol, chaque femme pourra décider de ce qu’elle sera la saison prochaine : blonde, rousse, châtain, brune, etc. Les appareils de « practical beauty » permettront « l’essayage en couleurs ». Le pavillon aura également un cerveau électronique qui, prenant en considération les données physiques de la personne, donnera de bons conseils : quelle couleur doit-elle choisir pour sa poudre, son rouge à lèvres, son crayon pour les yeux, ses sourcils, son vernis À ongles, etc.
Le Monde, 22-4-64.

Visitez « Technic for living ». « Venez voir comment vous vivrez dans quinze ans ». Dans la grande salle de chez Harrods, l’un des plus célèbres magasins de Londres… « Pourquoi vous ennuyer à chambrer le vin ? Achetez un « chambreur électrique » : bouton gauche pour chambrer le bordeaux, bouton de droite pour chambrer le bourgogne. Coût : 7 livres »… « Technic for living » c’est l’anticipation à portée de la main; une anticipation qu’on achète à crédit en douze où vingt-quatre mois ». « Pourquoi du papier au mur ? reprend la speakerine. Accrochez donc un héliorama (tableau électrifié aux coloris mouvants) ».
France-Soir, 28-2-64.

Six détenus de la prison du comté de Harris, au Texas, fort impressionnés par le rapport officiel sur les méfaits du tabac, ont annoncé, hier, qu’ils avaient décidé de ne plus fumer, car ils ne désirent nullement mourir d’un cancer du poumon. Les six détenus, pour des crimes - divers, sont tous promis à la chaise électrique.
U.P.T, Houston, 13-2-64.

Ettinger décrit la réfrigération des corps comme « la plus grande promesse — et peut-être le plus grand problème — de l’histoire ». Quoi qu’il en soit — il faut être pratique — le savant américain conseille à tous les êtres humains qui pensent à l’avenir de spécifier dans leur testament s’ils veulent être gelés, et de mettre de l’argent de côté pour leur mort temporaire et pour leur deuxième vie. Le séjour, dans les « dortoirs » réfrigérés où seront empilés les cadavres (dont il y,aura 15 millions de tonnes aux Etats-Unis), reviendra, estime Ettinger, à environ 200 dollars (1.000 francs) par an.
France-Soir, 17-6-61.

L’ABSENCE ET SES HABILLEURS (suite)

En même temps que le mouvement de l’art moderne est allé vers la réduction à rien, au silence, les produits de cette décomposition doivent faire de plus en plus d’usage, être étalés et « communiqués » partout. C’est que ce mouvement exprimait — et combattait — l’incommunication qui s’est établie effectivement partout dans la société. Le vide de la vie doit maintenant se meubler avec le vide de la culture. On s’y emploie par tous es procédés de vente existants qui, presque partout ailleurs également, sont destinés à écouler du semi vide. À cette fin, il est nécessaire de masquer la dialectique réelle de l’art moderne en réduisant tout à une positivité satisfaite du néant, qui se justifie tautologiquement du seul fait qu’il est ; c’est-à-dire qu’il est reconnu dans le spectacle. Aussi cet art de la nouveauté proclamée se trouve-t-il être sans gêne, jusque dans le détail, l’art du plagiat ouvert. La différence fondamentale entre l’art moderne novateur et la génération actuelle, c’est que ce qui était anti-spectaculaire se répète intégré dans le spectacle, accepté. La préférence accordée ainsi à la répétition exige de faire disparaître toute évaluation historique : alors que le néo-dadaïsme devient l’art officiel des États-Unis, on va jusqu’à reprocher au dadaïste Schwitters de rappeler sa propre époque. Même l’écriture critique du détournement va connaître quelques tentatives de vulgarisation littéraire, avec « référence en fin de volume », il est vrai. Mais le volume du néant culturel d’aujourd’hui garantit une toute autre fin.

Vive le rien! Vous avez peut-être entendu parler de ce gadget qui a fait fureur aux États-Unis, le mois dernier, et qui avait ceci de particulier qu’il ne servait à rien. Eh bien, apprenez que cet extraordinaire objet, une boite cubique, incrustée d’ampoules electriques pouvant s’allumer dans n’importe quel sens, a eu tant de succès que tous les stocks ont été épuisés et qu’il est impossible d’en trouver. Pourtant, le « Nothing Box », cette « boite de rien », valait une quarantaine de dollars (plus de 200 F).
Elle, 8-2-63.

Après chaque pièce, et notamment apres Oh ! les beaux jours, découvert cette année, on s’est demandé quelle économie nouvelle de moyens et de mots Beckett pourrait encore réaliser pour matérialiser le néant et approcher le silence qui le fascinent. Le texte de Comédie marque pourtant ce surcroit de dépouillement qu’on ne croyait plus possible.
Le Monde, 13-6-64.

Il fallait le savoir : acheter un tableau sur un coup de foudre est dangereux. Pour un débutant, c’est le plus mauvais moyen de commencer une collection. Un ensemble de tests psychologiques vient de le démontrer : on ne peut s’attacher à un tableau que s’il vous ressemble. Marie-France Pisier, vedette du prochain film de Francois Reichenbach, s’est soumise, à la Boutique culturelle qui met ces théories en pratique, au feu des questions posées par un psychologue : « Êtes-vous gourmande ? Portez-vous du rouge ? Avez-vous un bon sommeil ? etc. Le test est si persuasif que Marie-France, attirée d’abord par un Singier, est partie avec un Soulages.
Marie-Claire, juillet 1963.

Mukai, un grand sculpteur japonais. Son œuvre la plus célèbre : une 4 CV Renault compressée. Elle décore maintenant l’une des gares de Tokyo.
Elle, 9-8-63.

L’animateur d’une association de vacances offre pour ce mois de janvier une formule bien séduisante : Huit jours à la montagne pour trois cent cinquante francs tout compris. : J’ai d’abord lu cette annonce sans en être frappe. C’est le détail du - tout compris - qui est vraiment extraordinaire. Il n’inclut pas seulement le voyage en avion, le chalet confortable, le séjour gratuit des moins de dix ans, la garderie d’enfants, mais aussi une rencontre avec une personnalité . Pour commencer : Le Clézio.
Alfred Fabre-Luce, Arts, 1-1-64.

Avec les grands ensembles. l’édifice théâtral prend une signification différente. Il ne peut plus être la salle et la scènes faites définitivement pour les seules représentations dramatiques. Art total faisant intervenir littérature, peinture, musique, architecture, sans compter les techniques de la lumière, le théâtre est désormais considéré comme un lieu adapté à l’ensemble des manifestations culturelles de la petite cité : art dramatique, cinéma, télévision, musique, conférences, danses… comme ce que l’architecte P. Nelson appelle poétiquement un « jardin des loisirs » De là, en France comme dans le monde entier, une tendance à construire des Maisons de la Culture.
Le Monde, 12-10-62

Depuis quatre ans, on assiste à la véritable éclosion d’une génération de musico-mathématiciens à travers le monde entier. Chez nous, les recherches de cet ordre, privées d’un soutien réel de l’État, sont réduites à un artisanat laborieux plus ou moins appuyé par les grands producteurs de machines électroniques…
Cela nous valut, entre autres, Variations triangulaires de Michel Philippot et le Nonetto in forma in triangolo de Pierre Barbaud. Ce dernier fut également sollicité de fournir la musique du film Les Abysses. Il la calcula sur son Gamma 60, sans tenir compte le moins du monde des images, la transcrivit en notation traditionnelle, la confia à des instrumentistes et l’enregistra. La critique salua alors la beauté de cette partition et son apport considérable à la réussite du film.
C’est ainsi que le Gamma 60 produit, en ce moment, des Kilomètres de devoirs d’harmonie, ni plus laids ni plus beaux que ceux qui sont faits dans les Conservatoires, mais combien plus parfaits sur le plan de la stricte obéissance aux règles! On peut, par ailleurs, mettre en formules les « tics » des compositeurs du passé…
L’imprécision du coup d’archet, l’instabilité du son émis par la plupart de nos instruments actuels ne sont pas non plus idéales pour « réaliser » l’implacable logique sortie de la machine, Il semble que l’emploi complémentaire d’un synthétiseur de son soit quasiment indispensable pour faire du fruit de ces recherches un vrai moyen d’information sonore.
Mais il est évident que la musique « calculée » nous met sur la voie d’une ère nouvelle en matière de conception artistique. Déjà, nos musiciens chercheurs envisagent d’appliquer simultanément à la musique et aux arts plastiques les résultats les meilleurs fournis par le cerveau électronique. Déjà, ils vivent les épousailles (espérons-le : fécondes) de l’homme et de la machine dans le domaine de l’esprit. Déjà, ils affirment hautement qu’elle les aide à « penser mieux des structures nouvelles ». Saluons ici, avec Abraham Moles, l’avènement de l’âge technologique.
France-Observateur, 21-5-64.

Public turbulent, l’autre soir, au Théâtre de France, pour le concert du « Domaine ».
Venait ensuite le Klavierstück X, de Karlheinz Stockhausen, dont l’exécution par le même interprète prit l’aspect d’un Véritable travail de force, le soliste, armé de mitaines, luttant au corps à corps avec son Steinway en une succession de rounds, dont certains fort brefs — un seul accord, jeté à toute volée — et séparés par de nombreux et interminables silences, si bien que ce Klavierstück avait toutes les allures d’un match de boxe…
Et pourtant, rien de réellement neuf au bout de toutes ces recherches. Le piano maltraité à coups de poing ? Déjà vu vers 1926-1928, à un concert de la Revue musicale. Quant au dadaïsme de Kurt Schwitters. Il évoquait les beaux scandales déchaînés aux environs de 1920 par Tristan Tzara.
Le Monde, 25-3-64.

Cette présentation américaine, annexe géographiquement hors Biennale, est entièrement consacrée au courant protestataire et néo-dada connu sous le nom de « Pop Art »; elle prend un peu l’allure d’un festival américain en marge de la manifestation officielle.
Le Monde, 19-6-64.

Je n’oublie pas que je dois parler des Analogues de Jean-Pierre Faye — ce livre qui, il est vrai, ne porte pas le nom de roman… C’est pourtant une histoire, et même plusieurs, qu’il veut nous raconter. Et j’accepte bien volontiers qu’il émaille son texte de citations camouflées — on ne trouve leur référence qu’en fin de volume — des écrivains du passé…
Guy Dumur, France-Observateur, 18-6-64.

L’URBANISME COMME VOLONTÉ ET COMME REPRÉSENTATION

Ce que le capitalisme moderne, le capitalisme concentre et accompli, inscrit dans le décor de la vie, c’est la fusion de ce qui a été oppose en tant que pôles positif et négatif de l’aliénation, en une sorte d’équateur de l’aliénation. Le séjour obligatoire y est contrôlé par une police préventive en progrès. Les cités nouvelles sont les laboratoires de cette société étouffante, depuis Vallingby en Suède jusqu’à Bessor en Israël, ou tous les loisirs promettent d’être réunis dans un seul centre ; et le grand ensemble d’Avilès traduit aussitôt le développement néo-capitaliste qui touche maintenant l’Espagne. En même temps, la disparition de ce qui fut cette « jungle des villes » — dans l’inconfort et le luxe comme dans l’aventure — , qui correspondait au capitalisme de libre concurrence, se poursuit. Le centre de Paris est radicalement remodelé par l’organisation de la circulation automobile (les quais transformes en autoroutes, et la place Dauphine en parking souterrain), ce qui n’exclut pas la tendance complémentaire à restaurer quelques anciens îlots urbains isolés, en tant qu’objets de spectacle touristique, simple extension du musée classique, tout un quartier pouvant devenir monument. Toutes les variantes de l’administration construisent partout leurs bâtiments, à leur mesure. Y compris, au Canisy, l’administration d’une activité nouvelle qui, malgré son énormité, peut faire prime sur le marché, comme tous les charlatanismes qui répondent à des manques réels : les spécialistes de la généralisation.

Pour acheter tout cela, on fait appel au crédit ; les mensualités sont parfois lourdes ; mais l’on paie : le Français, fait nouveau, consent des sacrifices pour son logement. Où êtes-vous ? À Paris, à Marseille, à Lille, à Nantes, à Toulouse ? Peu importe : c’est le même logement, également bien équipé et décoré. Chez qui êtes-vous? Chez un employé de bureau ou chez un maçon, chez un magistrat ou chez un ouvrier qualifié : la différence n’est pas perceptible… Et ainsi_s’impose un style de vie clair, gai, uniforme et commun à toutes les classes sociales. Je donne les choses comme elles sont, sans vouloir y ajouter la moindre exégèse politique. On me permettra seulement de rappeler qu’au siècle dernier un gouffre séparait le bourgeois de l’ouvrier.…. Aujourd’hui, le salaire d’un ouvrier qualifié se rapproche du traitement d’un professeur : et tous se retrouvent dans les H.L.M, Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je vous en laisse juge, mais c’est un fait qu’un nivellement s’opère, ni par le haut, ni par le bas, par le milieu.
Jean Duché, Elle, 10-5-63.

Le trente-deuxième congrès de l’Organisation internationale de Police criminelle (Interpol) s’est ouvert mercredi_matin à Helsinki, dans le grand amphithéâtre de sciences économiques… Au cours de ce congrès sera envisagée la création, dans chaque pays membre, d’un bureau de prévention criminelle, semblable à celui qui existe déjà depuis plusieurs années à Stockholm. Son but est de mettre à la disposition des architectes, ingénieurs, constructeurs et autres spécialistes, les diverses techniques mises au point et préconisées par les policiers pour prévenir les délits.
Le Monde, 22-8-63.

La cité de Canisy : un observatoire idéal de 3 milliards pour le marché de la matière grise… Un vaste panneau, au lieu-dit La Croix-Solier : « Centre international de généralisation. Première cité expérimentale scientifique, lieu de synthèse et de généralisation entre hommes de toutes disciplines ». « Tout ça, c’est à la Sémantique » fait le facteur, en embrassant le paysage d’un geste large.
L’Express, 22-8-63.

RÉFLEXIONS SUR LA VIOLENCE

La révolte contre les conditions existantes est partout présente. Elle n’a pas encore de projet explicite et d’organisation parce que la place est prise encore en ce moment par l’ancienne politique révolutionnaire mystifiée, mensongère, Cette politique a échoué — et s’est renversée en son contraire répressif — parce qu’elle n’a pas su voir dans sa totalité l’inacceptable et le possible : et aussi bien elle a été — et ses débris demeurent — incapable de définir tant l’inacceptable que le possible, parce que sa pratique échouait et se transformait en mensonge. Le projet révolutionnaire ne peut se refaire qu’avec excès ; il lui faut un nouveau maximalisme qui exige tout de la transformation de la société. Le geste de Kowa Shoitani n’est pas absurde : une société peut choisir d’investir ses ressources dans le développement des chaînes de télévision, ou dans la recherche médicale, ou bien d’autres recherches plus inattendues. « L’œil est devenu l’œil humain tout comme un objet est devenu un objet social, humain, c’est-à-dire produit par des hommes pour des hommes.… La formation des cinq sens est l’œuvre de toute l’histoire passée. » (Marx, Manuscrit de 1844).
Si aujourd’hui le sport et les idoles rassemblent des foules que les partis politiques ne peuvent plus, de très loin, rêver de réunir, c’est parce que depuis longtemps déjà les masses rassemblées par la politique n’étaient que des masses de spectateurs passifs devant des idoles trompeuses. Mais ces spectateurs passés franchement à la contemplation de compétitions futiles y portent leur insatisfaction. À Lima, une falsification dans le spectacle superficiel à suffi pour réveiller un refus radical, qui s’en prend à la totalité de la falsification spectaculaire. On peut ainsi être assuré que le psychodrame fera faillite avant d’avoir rempli la fonction de crétinisation qu’en attendent ses desservants.

À Clacton, les bandes en voulaient surtout à la population locale, au monde des adultes, et cela se traduisait par des actes gratuits de vandalisme. A Morgate et à Brighton, elles se battirent entre elles pour des raisons diverses et obscures… Très certainement, la présence d’un « public » — à commencer par la masse des reporters et des photographes de la télévision, mais sans oublier les respectables vacanciers adultes, à la fois terrifiés et attirés par les violences annoncées — joua son rôle. Comme certains l’ont dénoté, les jeunes se sont offerts en spectacle…
Le Monde, 20-5-64.

Depuis un an, les blousons noirs de la Serinette, quartier de la banlieue toulonnaise, avaient décidé de terroriser une vieille dame de 70 ans, Mme Hervé Conneau. Veuve depuis de longues années, elle vivait seule dans une confortable maison située au milieu d’un parc, que tout le monde, dans le quartier, appelait « le château ». C’est le parc d’abord qui retint l’attention de la jeune bande. Les frondaisons étaient propices aux rendez-vous et aux réunions semi-clandestines… Les jeunes voyous, après avoir occupé le parc, s’attaquèrent - au bâtiment du château. « Un matin, dit la vieille dame, je me suis aperçue qu’ils avaient rasé la chapelle ». Il y avait effectivement près de la maison une petite chapelle à demi en ruines : les « blousons noirs » l’avaient démolie pierre par pierre pendant la nuit.
France-Soir, 10-5-64.

Un jeune soldat de la 735e compagnie de munitions qui garde un important dépôt près de Thouars, Jean-Marie Launay, vingt-et-un ans, né à Dreux (Eure-et-Loir), avait conçu le projet de faire sauter le dépôt et ses milliers de tonnes de munitions. Des camarades qui devaient venir de Chartres dans une voiture volée auraient profité de la panique pour cambrioler les coffres de la succursale de la Banque populaire, située place Lavault, en plein centre de Thouars.
Le Monde, 20-1-62.

Des arrestations en grand nombre, ces jours-ci. La Foire de Caen. La ronde des B.B. Les bandes de la Guérinière, de la Grâce-de-Dieu. La Gare routière. Dans des caves, des filles font du strip-tease. Des mineurs délinquants se retrouvent, à 20 ans, aux Assises… Les V… occupent un F4 à La Guérinière. Trois chambres et une salle avec cuisine incorporée. Mme V… me montre la pièce : « Vous voyez, il y a tout le confort, frigidaire, télévision, mais il fallait toujours qu’il aille dehors avec ses copains. Ces jours-ci, ils allaient à la foire. Je ne croyais pas qu’ils faisaient du mal ».
Jours de Caen, avril 1964.

M. Edwin Reischaue, ambassadeur des États-Unis au Japon, à été poignardé à la jambe droite par un jeune Japonais de dix-neuf ans, mardi vers midi, dans la cour de l’ambassade. L’ambassadeur est sérieusement blessé, mais ses jours ne sont pas en danger… L’agresseur serait un déséquilibré et n’aurait pas agi pour des mobiles politiques, assure la police japonaise. C’est un jeune homme de dix-neuf ans, nommé Kowa Shoitani, habitant à Numazu, à 150 kilomètres au sud-ouest de Tokyo. Il aurait voulu, par son acte, attirer l’attention des autorités sur l’insuffisance de l’aide médicale aux malades des yeux. « Je suis myope, aurait-il déclaré d’après la police, et si le Japon n’accorde pas de facilités aux gens qui souffrent de la vue, c’est à cause de la mauvaise politique due à l’occupation américaine ».
Le Monde, 25-3-64.

A Alger, la nuit, il arrive que des groupes un peu éméchés déambulent dans l’ex-rue d’Isly en vociférant leur cahier de revendications : « Du vin ! Des femmes ! ».
Daniel Guérin.
Combat, 16-1-64.

Les autorités s’apprêtent à déclencher une opération contre les jeunes « dévoyés » qui sont de plus en plus nombreux sur les pavés des grandes villes algériennes. Déjà, le 1er décembre dernier, le président Ben Bella avait fait allusion à cette « tare sociale ». « Nous allons mous occuper d’eux, s’était-il écrié. Le F.L.N. va engager une grande opération pour leur briser les reins. Nous prendrons des dispositions pour les envoyer dans des camps au Sahara où ils casseront des cailloux ».
Le Monde, 18-12-63.

Un jeune homme de vingt-et-un ans, Ryszard Bucholz, a été condamné à mort samedi par le tribunal de Varsovie pour avoir, avec deux de ses camarades, frappé et blessé grièvement un agent de police, le 12 octobre dernier, dans la capitale polonaise… Le même jour, Tadeusz Waleak, de la région de Wroclaw, qui avait grièvement blessé à coups de fusil de chasse deux agents de police et un officier de l’armée qui l’avaient surpris en train de cambrioler un magasin, à été condamné à mort ainsi que Julian Krol, habitant Wroclaw, déjà condamné pour attaques à main armée, et qui avait grièvement blessé à coups de pistolet un agent de police qui lui demandait ses papiers d’identité… L’extrême sévérité de ces jugements semble être due à la vague de banditisme et de délinquance juvénile qui sévit en Pologne.
A.F.P., Varsovie, 18-11-68.

Trois « houligans sadiques » ont été fusillés, annonce un communiqué du procureur général de la République bulgare, qui souligne la manière extrêmement brutale dont les trois voyous attirés par le mode de vie bourgeois ont accompli leurs crimes.
A.F.P., Sofia, 11-4-64.

Trois cent-cinquante morts et plus de 800 blessés : bilan du match de football qui opposait hier, à Lima, le Pérou à l’Argentine. La rencontre, qui comptait pour le Tournoi pré-olympique d’Amérique du Sud, a soudain dégénéré en émeute lorsque, devant les 45.600 personnes réunies dans le stade national, l’arbitre urugayen, M. Eduardo Pazos, a annulé le but marqué contre son propre camp par l’Argentin Moralès… La tension montait de seconde en seconde dans les tribunes. Bientôt. devant la foule qui devenait de plus en plus menaçante, l’arbitre décidait d’arrêter le match, donnant ainsi la victoire aux Argentins par 1 but à 0.
Des centaines de personnes, brisant alors toutes les barrières, se précipitèrent sur le terrain. La police, débordée, lançait des grenades lacrymogènes et tirait des coups de feu en l’air…
La véritable tragédie commença lorsque les portes du stade furent brusquement enfoncées. Ce fut alors une terrible et meurtrière bousculade. Écrasant et piétinant femmes et enfants, des milliers de personnes se précipitèrent dans les rues. La marée humaine écrasait tout sur son passage. Les voitures étaient renversées, puis incendiées. Plusieurs bâtiments proches du stade furent envahis. Une usine de pneumatiques et le « Jockey Club » furent incendiés, ainsi que deux autres maisons, et trois autobus… Bientôt, dans le centre de la ville, des groupes de fanatiques déchaînés se mirent à lapider les vitrines des magasins et à incendier les voitures.
France-Soir, 26-5-64.

CHOIX ENTRE LES MODÈLES DISPONIBLES DE RÉVOLUTION

Maintenant que le stalinisme s’est scindé en plusieurs courants rivaux, exprimant les intérêts de bureaucraties à des stades très différents du développement économico-politique (Khrouchtchev, Mao, Togliatti), les accusations réciproques révèlent assez, sur celui qui les formule autant que sur son adversaire, pour que toute référence aux vieilles positions gauchistes, révisionnistes, etc., de ce qui fut le mouvement ouvrier apparaisse impossible, parce que le minimum de cohésion, même dans la mystification, a été perdu depuis trop longtemps. La Chine veut des armes atomiques, ouvre un conflit de frontière avec la Russie, fait de la surenchère pour la destruction d’Israël, flirte avec le Pakistan, la France, l’Irak qui massacre en même temps les partisans de Moscou : le plus énorme est peut-être encore de s’accommoder de la revue Révolution dirigée par Vergès. La Russie a déjà fait ses preuves ; Togliatti-Ercoli aussi. L’équilibre entre tous ces lutteurs est finalement l’équilibre de la falsification révolutionnaire établie depuis quarante ans : elle tient par les intérêts communs des deux camps. De même qu’au temps du stalinisme monolithique, la falsification tenait par cet intérêt commun à l’Ouest et à l’Est de donner l’Est comme le seul exemple connu de révolution socialiste. L’Ouest n’avait aucune faiblesse envers la révolution stalinienne : sauf en ceci qu’il la préférait tout de même à une vraie.

Le nouvel article accusateur publié à Pékin pour dénoncer ce qu’il appelle les « infamies » des dirigeants soviétiques, se présente comme le premier d’une série qui va être continuée… « Et au moment critique où les contre-révolutionnaires hongrois avaient occupe Budapest, elle (la direction du P.C. russe) a eu, pendant un temps, l’intention d’adopter une politique de capitulation et d’abandonner la Hongrie socialiste à la contre-révolution ». À en croire le document chinois, c’est grâce à l’intervention de Pékin que la situation en Hongrie aurait été redressée et la méthode forte adoptée.
Le Monde, 7-9-63.

A la conférence de solidarité afro-asiatique d’Alger… la diatribe chinoise recut l’approbation d’un bon tiers de l’assistance… Cependant, chacun avait remarqué l’absence de toute référence à la France, dont l’action au Gabon ne fut pas citée parmi les manifestations récentes de l’impérialisme en Afrique.
Le Monde, 25-3-64.

Dans un article public par l’hebdomadaire communiste Rinascita, M. Togliatti écrit que M. Nenni soutient que tout changera dans le pays lorsque les socialistes seront au pouvoir. « C’est la un argument grossier et primitif, affirme-t-il… Nous pourrions qualifier de « staliniste » une telle vision du pouvoir ».
A.P., Rome, 16-11-63.

Le dernier show : les curés la ramènent

L’église, qui a si longtemps combattu « les spectacles » alors qu’elle défendait son monopole du spectacle social fondé sur l’arrière-monde divin, se taille aujourd’hui sa place — limitée mais importante — dans le spectacle du siècle. Elle fait les concessions utiles, met en scène ses papes-vedettes, récupère les architectes perdus des expériences abandonnées du primitivisme concentrationnaire. L’internationale des curés est en mesure d’élever la voix partout, et sur tous les tons : rescapés de l’Inquisition aussi bien que parachutés dans la jeunesse sauvage. Ils fournissent en plus ces effarants penseurs-thalidomide du « christianisme rouge », ces mutants teilhardiens qui ne peuvent vivre qu’en couveuse : sous cloche dans l’ultra-vide de la pensée de la gauche actuelle (voir les exemples ici même, aux chapitres Les mots et leurs employeurs et La contestation en miettes). Il est pourtant clair qu’il ne saurait exister de chrétiens non-orthodoxes depuis la fin des siècles où la contestation du monde devait se poser d’abord en termes religieux. Tout christianisme est déjà unifié théoriquement, avant de l’être ścuméniquement. L’abandon de la critique de la religion est forcément le sommet ultime de l’abandon de toute critique.

Selon M. Simon Wiesenthal, ancien directeur du centre de documentation de la Fédération des Juifs persécutés par les Nazis, qui assiste actuellement au procès d’Auschwitz, « le constructeur des fours crématoires du camp vit encore en Autriche, et dernièrement il a bâti une église ».
Le Monde, 7-3-64.

Ce fut une grande surprise lorsque le pape annonça, le 4 décembre 1963, au cours de la cérémonie de clôture de la deuxième session de Vatican II, qu’il se rendrait en Palestine… Dans certains cercles catholiques et dans toute la sphère protestante, on a déploré que ce voyage ait pris, par endroits, des aspects inattendus et fâcheux. Ne pouvait-on pas éviter tant de manifestations désordonnées ? Cet excès de battage à l’américaine ? En admettant qu’il fût souhaitable que les cérémonies revêtissent un caractère populaire, n’eussent-elles pas dû être protégées contre les feux de la technique publicitaire ? Trop de photographes, trop de cinéastes !
Le Monde, 20-6-64.

Un film sur Jean XXIII va être tourné par Ermanno Olmi. Les prises de vues commenceront à la fin de l’été. Le réalisateur se propose d’utiliser des bandes de documentaires pour montrer le pape, qu’il hésite à présenter sous les traits d’un acteur.
A.F.P., Rome, 9-5-64.

Le dimanche, en France, à l’heure du tiercé, les églises songent à retarder les offices religieux… car 3 millions de Français ont en main, entre 10 h et 12 h, leur ticket…
Week-End, 22-2-64.

« Dieu, qui a créé nos plages, ne les a pas faites pour qu’elles deviennent des lieux d’orgie où des hommes à demi nus et des femmes en bikinis, sans moralité ni pudeur, offusquent le pur regard de nos enfants et allument chez nos adolescents la flamme de l’instinct sexuel », déclare, dans une tonnante lettre pastorale, Mgr Antonio, évêque des Canaries.
France-Soir, 10-5-64.

Le temps presse… 142 églises à construire. Cette śuvre immense ne repose que sur la générosité des Parisiens. Que tous joignent donc hardiment leur effort à celui de nos « bâtisseurs d’églises ». Qui refuserait d’apporter sa pierre aux Chantiers du Cardinal ?
Appel du Cardinal Feltin, le 23-4-64.

Nouvelles empoignades, samedi, entre « Mods » et « Rockers », les deux bandes rivales de jeunes voyous anglais, dans plusieurs villes du centre de l’Angleterre et dans la banlieue de Londres. Près de 100 arrestations ont été opérées. Cependant, des « Rockers » ont aidé un pasteur en jaquette de cuir et tenue de motocycliste à distribuer des affiches du Mouvement de lutte contre la faim, et à Trafalgar Square, ils ont reçu la bénédiction du frère Austen Williams, vicaire de l’église du quartier.
France-Soir, 26-5-64.

LA CONTESTATION EN MIETTES

Toute une génération en déroute de penseurs de la gauche ne sait plus que s’exposer comme image caricaturale de la soumission : ou bien s’offrant à quelque renouveau prometteur du stalinisme, chinois principalement, pour continuer d’y assouvir le même masochisme religieux du martyr délicieusement bafoué et repoussé par ce qu’il vénère, et qu’il n’a pas à comprendre ; ou bien s’émerveillant des splendeurs de la réussite technocratique qui lui est offerte, et qui sera tout à la fois d’autant plus méritante et d’autant plus prompte que l’on saura contester plus finement, dans le détail, l’organisation sociale dominante. Cette orga­nisation tirera le meilleur parti, pour améliorer et éterniser son fonctionnement, de cette contestation qui la modifiera « pan par pan », réformistement-révolutionnairement. Les gages de crétinisme affichés d’emblée par ces managers de la contestation, de la contestation-gadget, sont déjà la meilleure victoire du système oppressif et abrutissant. Mallet, le chantre de la Loire-Atlantique, est tout ému de découvrir dans la dernière compilation à la gui­mauve d’André Gorz quelques évidences avancées depuis des années par tous les courants d’avant-garde, ou même simplement par Galbraith. Sa fierté technocratique se gonfle alors à de telles proportions qu’il loue ouvertement la participation aux sphères dirigeantes de l’économie, et blâme de très haut le primitivisme d’Engels qui n’osait pas connaître son bonheur. Et Cardan, quand il n’organise pas des votes pour ou contre le sens du Royaume de Dieu, offre à son mouvement, qui doit « recommencer la révolution », exactement la plate-forme de l’anti-marxisme grossièrement falsificateur des professeurs de philosophie de 1910.

Si les membres des Comités pour une A.P.F.C., en tout cas, ne peuvent pas ne pas souhaiter que les représentants de la Chine les reconnaissent, ils sont assez lucides pour ne pas se mettre en colère au cas où on leur dirait « non », et assez grands pour ne point tomber dans le déses­poir, au cas où Pékin, comme l’Humanité, les traînerait dans la boue. Ce qui compte le plus à leurs yeux n’est pas tant qu’abou­tisse leur petit projet à eux d’Association populaire franco-chinoise, que n’importe quel projet d’association franco-chinoise du même type.
Claude Cadart, France-Observateur, 13-2-64.

Influencés par les théories de la socio­logie moderne sur la « dynamique des groupes », les dirigeants des associations de Paris et de Lyon y voient un moyen de rompre l’isolement des étudiants, par­ticulièrement grave en propédeutique, de les amener, en s’organisant librement, à prendre conscience de leurs problèmes, et aussi de leurs revendications… Le congrès a approuvé la création, au niveau national comme au niveau des associations locales, de centres de recherches réunissant les membres de l’U.N.E.F. et de la Mutuelle des Etudiants de France afin d’« étudier la possibilité de sensibiliser les étudiants à leurs problèmes par une recherche menée sous la forme d’enquêtes-parti­cipations ».
Le Monde, 13-4-63.

Le Gorz de 1958 ignorait encore tout de la réalité ouvrière de notre époque, de la réalité économique tout court… Pour son bonheur et pour le nôtre, il avait, lui, à gagner sa vie. Et il la gagna en assurant la rubrique économique d’un grand hebdo­madaire, ce qui, j’imagine, n’était pas, au début, dans ses aspirations. Mais, après tout, si Engels n’avait pas été contraint, dès 1844, eabandonner sa vie d’intellec­tuel libéral et civil pour se consacrer à ce « chien de commerce », il n’aurait sans doute jamais rien compris à l’économie politique et ne l’aurait point fait découvrir au jeune philosophe hégélien, son ami Marx.
C’est l’analyse philosophique qui, redé­couvrant la finalité des rapports de tra­vail, aide le théoricien politique à se débarrasser des faux dilemmes du genre « réforme-révolution »…
Lutter contre l’intégration, c’est pré­cisément lutter pour « s’emparer des don­nées à partir desquelles la politicpie de gestion s’élabore, anticiper sur les déci­sions patronales, poser à chaque pas sa propre solution alternative ». Et par là, on contestera la gestion capitaliste plus efficacement que tous les « discours-contestations »…
La lutte pour la création d’un nouveau modèle de consommation, commençant par faire payer au capitalisme le prix des équipements sociaux, apparaît à Gorz comme un des principaux chaînons de ce réformisme révolutionnaire qu’il préco­nise et qui tend à arracher, pans par pans, le pouvoir économique au capital.
Serge Mallet, France-Observateur, 21-5-64.

Note de la rédaction : Il est à peine utile de rappeler que, pour la presque totalité des membres de Socialisme ou Barbarie, le Royaume de Dieu n’a effectivement pas de sens, et aussi qu’ils n’y voient pas une raison pour empêcher de s’exprimer un de leurs camarades qui pense autrement.
Socialisme ou Barbarie, no 36, avril 1964 (p. 85).

La théorie marxiste de l’histoire… est finalement basée sur le postulat caché d’une nature humaine essentiellement inaltérable, dont la motivation prédominante serait la motivation économique.
Paul Cardan, Socialisme ou Barbarie, n° 37, juillet 1964.

ESQUISSE D’UNE MORALE SANS OBLIGATION NI SANCTION

« La seule matière première que n’a pas encore expérimentée notre époque expérimentale, c’est la liberté de l’esprit et des conduites » (I.S. n° 8). L’unité du monde apparaît dans l’unité des conditions oppressives d’aujourd’hui : sa crise est également unitaire. Partout cette unité fondamentale de l’aliénation se traduit en ségrégations, en divisions, en incohérences, en contrôles tâtillons (le contrôle de l’art rejoint nécessairement le contrôle général du pouvoir, à mesure que les idéologies en même temps s’affaiblissent et, par doses toujours plus massives, doivent , programmer ’ chaque détail de la vie). La cohérence de la liberté, celle de l’oppression, exigent comme premier mouvement de démasquer toute incohérence personnelle, qui est l’abri et la technique des ennemis de la liberté. Un exemple : les cinq amours des écoliers chinois sont clairement la devise : « Travail - Famille - Patrie » améliorée ici de l’amour du patron (appelé peuple »). Raymond Borde, qui a été pendant des années le « bon stalinien protégé par les surréalistes, s’est maintenant déstalinisé au point de publier un pamphlet (L’Extricable) qui mélange du surréalisme et de l’humour littéraire assez conventionnel à quelques remarques plus actuelles. Borde ne fait pas mystère de vomir le travail et la famille, de n’attendre rien que de la révolution et de l’érotisme conjointement réalisés. Le même Borde est en même temps militant pro-chinois. Qui est idiot ? Qui en tire des conclusions ?

Le tribunal du Cap a lancé deux mandats d’arrêt contre un musicien blanc sud-africain, Stanley Glasser, trente-cinq ans, et une ‘chanteuse métisse, Maud Damons, vingt-six ans, accusés d’avoir enfreint Immorality Act interdisant les rapports sexuels entre Blancs et Noirs ou Métis. Les deux inculpés se sont enfuis dans le protectorat britannique du Bechouanaland, d’où ils pourraient gagner le Tanganyika.
Le Monde, 6-1-63.

Les jeunes Danois ont désormais leurs bars à eux, interdits aux adultes. Ce sont les « Pops », équivalent du mot pub , anglais. On v boit des cocktails, mais tous à base de lait. Une discothèque fournit les derniers succès. Les jeunes Danois peuvent s’y rendre de dix heures du matin à dix heures du soir. Il y en a trois d’ouverts à Copenhague. Ils ont un succès fou. Garçons et filles y discutent, font leurs devoirs et sont surtout contents de se retrouver entre eux.
France-Soir, 6-5-64.

Je ne suis pas seulement compétent pour les questions d’industrie et d’agricul­ture : je suis également compétent pour les questions culturelles parce que je suis président de la République et secrétaire général de la Ligue des Communistes.
Tito, Vasa Stempa, février 1963.

La presse littéraire soviétique a dû récemment protester contre l’application à un émule d’Evtouchenko, le poète Brodski, accusé de mener la vie de bohème, de la loi n° 273, adoptée en 1961 par le Praesidium du Soviet Suprême pour réprimer le parasitisme social et l’oisiveté.
L’Express, 25-6-64.

La proposition de remplacer la carte d’identité actuelle (Improprement appelée « passeport »), valable à l’intérieur de l’U.R.S.S., par le livret de travail, a rencontré un très large écho dans la presse soviétique, qui publie de multiples lettres de lecteurs favorables au projet. Le nou­veau livret de travail, devenu « passeport de travail », que chacun devrait garder sur soi, comporterait des indications beaucoup plus détaillées que n’en contenait l’ancien sur les diplômes du titulaire, les étapes de sa carrière laborieuse, ses passages d’une entreprise à l’autre, sa tenue professionnelle et morale, ses « activités sociales » pendant ses loisirs, etc.
Cette discrimination semble approuvée sincèrement par une importante catégorie de lecteurs qui écrivent aux journaux : les ouvriers âgés et d’âge moyen, notamment ceux qui travaillent depuis longtemps dans la même entreprise. Le projet les favorise. A lire les commentaires de la presse, ces ouvriers à bon passeport de travail deviendraient des citoyens prioritaires pour les logements, les meilleures vacances, les taux des assurances sociales, les procès, les contestations diverses, etc. Un lecteur de Troud écrit : « Il ne sera pas mauvais que les fiancées jettent un coup d’œil sur le passeport de travail de leurs futurs. Les bons travailleurs font les bons pères de famille ».
France-Observateur, 12-3-64.

Nombre de ces activités ne sont pas essentiellement différentes de celles classiquement organisées par l’appareil du Komsomol. Ce qui les caractérise, selon la presse soviétique, c’est que les jeunes « communards » en règlent eux-mêmes les modalités. De plus, les « clubs de jeunes communards » tiennent des « réunions à cœur ouvert » où ils discutent de l’attitude de chaque adhérent envers le groupe…
Ce début d’auto-gestion n’est pas sans rappeler, au moins extérieurement, cer­taines des recherches dans le même sens auxquelles se consacrent des « psycho­-sociologues » occidentaux.
France-Observateur, 4-6-64.

Un paysan chinois, qui s’était fait sté­riliser « pour pouvoir consacrer toutes ses énergies à la construction du socialisme en Chine », a été chaleureusement félicité en publicpar M. Chou En-lai, rapporte le bi-mensuel Jeunesse communiste, organe de la Ligue des Jeunes Communistes, dans son numéro du 1er septembre… Jeunesse communiste et Le Journal de la Jeunesse, autre organe de la Ligue des Jeunes Communistes, consacrent d’ail­leurs une place considérable aux questions du contrôle des naissances et conseillent à leurs lecteurs de se marier le plus tard possible, s’ils tiennent absolument à ne pas rester célibataires… La Ligue des Jeunes Communistes publie également de nombreuses lettres de jeunes des deux sexes qui proclament leur décision de res­ter célibataires et chastes.
Le Monde, 18-9-63.

L’éducation morale, civique et politique est occasionnelle à l’école primaire. Elle résulte de l’exemple des maitres, du style de vie de l’école — pour ainsi dire sans punitions — d’une sorte de religion du travail, la politesse et la morale s’immiscant dans les activités de tous les instants, sans leçons magistrales. Les instituteurs ont pour mission d’inculquer d’une manière pratique « les cinq amours » : amour du peuple, de la patrie, du travail, de la propriété nationale et des parents.
Désiré Tits, Lettre de Chine (diffusée par l’Association Belgique-Chine, 1963).

Le ministre de l’Intérieur a demandé aux préfets de rappeler aux maires qu’il ne leur appartenait pas d’autoriser le port du « monokini ». Ce maillot de bain, précise M. Fret’, constitue un outrage public à la pudeur qui relève de l’article 330 du code pénal. En conséquence, les préfets devront attirer l’attention des services de police afin que soient poursuivies en justice les femmes qui utiliseraient ce maillot de bain en tous lieux publics.
Le Monde, 25-7-64.

« JE SUIS FORCÉ D’ADMETTRE QUE TOUT CONTINUE » (HEGEL)

Le refus de la vie telle qu’elle est organisée, caractérise, à différents degrés, les noirs d’Afrique et la jeunesse rebelle « sans cause » de Scandinavie ; les mineurs des Asturies, dont la greve n’a jamais réellement cessé depuis deux ans, et les ouvriers tchèques. « L’air de fête » de la grève à Lagos a existé pareillement dans la Wallonie de janvier 1961, ou à Budapest. Partout est posée obscurément la question d’une nouvelle organisation révolutionnaire, qui com­prenne assez bien la société dominante pour fonctionner effectivement, à tous les niveaux, contre la société dominante : pour la détourner intégralement, sans la reproduire en rien, « lever du soleil, qui, dans un éclair, dessine en une fois la forme du nouveau monde ».

Un commando de jeunes communistes argentins a innové, en matière d’émissions pirates : ils ont lancé le journal lumineux pirate ! Armés de revolvers, cinq jeunes gens ont fait irruption, hier, dans les bureaux du journal lumineux argentin et obligé les opérateurs a diffuser, en plein centre de Buenos-Aires, de la propagande communiste.
Paris-Presse, 10-1-63.

Trois jeunes étudiants français, accusés d’actes de terrorisme, ont été condamnés jeudi, à Madrid, par un conseil de guerre extraordinaire, à des peines de prison qui vont de quinze ans et un jour à trente ans. Il s’agit des jeunes Français qui avaient été arrêtés au mois d’avril dernier. M. Alain Pecunia, dix-sept ans, bachelier, ancien élève du lycée Janson-de-Sailly, a été condamné à deux peines de prison de douze ans et un jour pour avoir fait exploser une petite bombe sur le bateau Ciudad­ de Ibiza, à Barcelone ; Bernard Ferry, vingt ans, étudiant aux Beaux-Arts, d’ Aubervilliers, a été condamné à trente ans de prison pour avoir placé un engin en face de la compagnie d’aviation Iberia, de Valence, blessant très légèrement deux enfants ; Guy Batoux, vingt-trois ans, étudiant en philosophie, de Villefranche-sur-Saône, qui avait été arrêté à Madrid, alors qu’il était en possession d’une bombe, a été condamné à quinze ans de prison.
Le Monde, 19-10-63.

Les dockers d’Aarhus et ceux d’Odense ont successivement refusé de décharger les arachides sud-africaines que transpor­tait le cargo allemand Brunehsberg. Ce dernier a dû aller déposer sa cargaison à Hambourg, d’où elle sera acheminée vers le Danemark par camions. On pense, à Copenhague, que ce nouvel incident va donner lieu à une affaire identique à celle qui a été jugée en juillet et à l’issue de laquelle les dockers qui avaient refusé de décharger le navire suédois Lommaren, dans de semblables circonstances, ont tous été condamnés à des amendes.
Le Monde, 14-8-63.

En Colombie, trois bataillons de l’armée colombienne avancent vers la région de Marquetalia — qui est entièrement sous la domination d’éléments communistes, et qui constitue une sorte de « république indépendante » au sein du territoire colombien, — en vue d’y rétablir l’autorité de l’Etat. Cette région, dont le nom ne figura sur aucune carte géographique, a une superficie de 5.000 kilomètres carrés. Elle est située entre les départements de Tolima et de Huila.
Le Monde, 21-5-64.

Ce jour-là, un détachement de deux cents fusiliers-marins prenait position devant le syndicat des métallos de Rio-de-Janeiro pour en déloger mille cinq cents matelots et quartiers-maîtres mutinés. Après la minute de silence qui suivit leur arrivée, le leader des « mutins », un petit matelot de vingt-cinq ans, cria du haut des barricades : « Camarades, je vous connais, je sais que votre plus grand désir, c’est de venir nous rejoindre. » Et, sur un signe de sa main, les mille cinq cents rebelles se mirent à chanter en choeur l’hymne de la marine nationale, « le Cygne blanc n. Un fusilier-marin, au type nordestin très marqué, sortit du rang, défit sa ceinture, jeta ses armes à terre et entra dans l’im­meuble. Cent quatre-vingt-quatorze de ses collègues devaient répéter son geste. On devinait, dès lors, que la rébellion des matelots aurait de graves conséquences.
Le Modde, 3-4-64.

Depuis le printemps dernier, Zengakuren a organisé une série d’actions contre le stationnement dans les ports japonais des sous-marins atomiques américains armés de Polaris. La protestation était en même temps dirigée contre le gouvernement japonais, qui est décidé à accepter les Polaris dans le dessein d’aboutir à un armement nucléaire du Japon. Une des plus sérieuses difficultés dans cette lutte, c’est que le parti communiste japonais cherche à saisir toute occasion de transfor­mer la lutte en mouvement anti-américain, c’est-à-dire en une campagne nationaliste et patriotique contre « l’occupation et la domination du Japon par les Etats-Unis ». Une autre, c’est que la direction du mouvement ouvrier, sous l’influence du parti socialiste, détourne toujours de tels objectifs les luttes actuelles des travailleurs. En dépit de ces difficultés, des manifes­tations ont été menées à travers tout le Japon par les étudiants de Zengakuren, qui ont protesté aussi contre les pourparlers nippo-coréens, les préparatifs chinois d’une explosion nucléaire, et les expé­riences françaises à Tahiti… Le 13 septem­bre, à Tokyo, plusieurs centaines d’étu­diants ont manifesté devant le ministère des Affaires étrangères. Toru Takagi, vice-président de Zengakuren a été arrêté pendant la manifestation…
Zenshin (International Edition), novembre 1963.

Au Congo, les blousons noirs brûlent les missions… Les groupes de jeunes Congolais varient entre 3 et 70 membres, leur âge allant de 14 à 20 ans. Ils sont vêtus d’un short, portent des arcs et des flèches, des machettes, parfois des lances. Ils dorment le jour clans la forêt, et se rassemblent au crépuscule à un point convenu. Ils voyagent en courant à petite vitesse, et ils peuvent frapper en des endroits très distants les uns des autres. Chaque groupe a son président, son secrétaire et son quartier-maître… Leur leader, Pierre Mulele, à ce qu’on dit a étudié en Egypte et en Chine la tactique de la guerre de partisans. Auparavant, il était proche de Patrice Lumumba, le chef du gouvernement congolais assassiné en 1961. Les groupes de jeunes sont profondément superstitieux. Ils parlent toujours de mfnuscules avions dans lesquels leurs chefs voyagent à la nuit, et qui peuvent transporter, instantanément, un homme d’un lieu à un autre. Les groupes couvrent souvent des distances de 30 à 50 kilomètres en une nuit. Ils exagèrent grandement leur propre mobilité… Entre eux, ils se disent « camarade », et proclament continuellement leur honnêteté « Nous ne sommes pas des voleurs »… Ceci semble supporter la comparaison avec le malaise qui affecte partout les moins de vingt ans.
Observer, 19-4-64.

Des étudiants ont manifesté le 1er mai à Prague… Les incidents de vendredi relèveraient, selon la version officielle, du fait divers et non de la politique. Des désoeuvrés, des houligans auraient voulu chanter, tandis que des passants honnêtes, alertés par le bruit, regardaient en curieux ou exprimaient leur réprobation. Les dépêches des agences occidentales, elles, indiquent que la manifestation était diri­gée par des étudiants et des lycéens qui protestaient contre la politique du parti… L’agence de presse tchécoslovaque C.T.K. a confirmé l’existence des incidents, mais elle s’est efforcée d’en minimiser l’impor­tance : « … La foule n’a pas dépassé mille cinq cents personnes aux deux endroits indiqués. Les membres des forces de sécurité ont réussi à rétablir l’ordre avec l’aide des spectateurs. En tout, trente et un manifestants ont été incarcérés, dont cinq jeunes femmes. »
Le Monde, 5-5-64.

Il régnait, à Lagos en particulier, une atmosphère très curieuse, très différente de celle d’une ville européenne en grève. Le sentiment dominant était la joie, l’air de fête. Les salariés à 7 livres par mois (quand un chien policier en coûte 15) découvraient ce qu’ils pouvaient faire. Ils en éprouvaient une telle satisfaction que le mouvement tout entier se déroulait clans une bonne humeur extraordinaire…
E.-R. Braundi, France-Observateur, 9-7-64.

Les Noirs s’organisent de leur côté. Selon un détective, certains émeutiers seraient porteurs de petits postes de radio qui permettent de transmettre des infor­mations sur les déplacements des forces de police. M. Epton, président du conseil de défense de Harlem, créé il y a deux semaines, a révélé que son organisation est divisée en cellules. Ce quadrillage est destiné à aider les gens à se défendre contre la police . Le conseil de défense a fait imprimer des affiches. Recherché pour meurtre peut-on y lire, sous la photographie du policier Gilligan qui a tiré récemment sur un jeune Noir.
Le Monde, 26-7-64.

Peaux de singe, plumes de canard, feuilles de palmier et fleurs artificielles récupérées dans les cimetières me paraissent être les principaux éléments de l’uniforme muléliste, niais la fantaisie n’est pas exclue et tampons à récurer, rubans de machines à écrire et boules de Noël peuvent faire d’élégantes parures…
A cet instant, un des simbas de garde repère deux Européens qui prennent le frais au balcon du deuxième étage. Il hurle en français, en se grisant de sa propre puissance : — Vous ne savez pas que vous êtes convoqués ? Allez, quoi, descendez ou on tire ! Frères, c’est la révolution !
Les deux blancs obtenipèrent. Nous nous regardons tous : le ton de badinage, de conversation mondaine que l’on affectait, a sauté comme un vernis. Il reste une inquiétude perma­nente, insidieuse, comme un accablement.
— Ils jouent, me dit quelqu’un tristement, ils jouent tout le temps, même quand ils tuent.
Y.-G. Bergès, 8 Jours chez les étranges rebelles du Congo, France-Soir, 4-8-64.

internationnale situationniste 09Le monde dont nous parlons