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internationnale situationniste N°12Septembre 1969
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Raisons d’une réédition

Depuis mai, l’affirmation erronée qui a peut-être été le plus répétée dans les livres et les journaux concerne l’influence qu’aurait eue la «pensée» d’Henri Lefebvre sur les étudiants révolutionnaires, du fait de son livre, effectivement assez lu, La Proclamation de la Commune. Nous nous limiterons à quelques exemples. Anzieu-Épistémon écrit dans Ces idées qui ont ébranlé la France : « L’ouvrage d’Henri Lefebvre, paru il y a trois ans, et qui a sans doute le plus marqué les étudiants de Nanterre, voit dans la Commune de Paris, en 1871, la démonstration de la spontanéité populaire créatrice, etc.» Une note du chapitre VII du livre de Schnapp et Vidal-Naquet avance que « le livre d’Henri Lefebvre, La Proclamation de la Commune, Paris, Gallimard, 1967 (en réalité : 1965) qui définit la révolution comme une fête, exerça une indiscutable influence». Et dans Le Monde du 8 mars 1969 J.-M. Palmier déclare : « Un des livres qui a le plus marqué les étudiants, c’est l’ouvrage d’Henri Lefebvre sur la Commune de Paris. Il y a montré la toute-puissance de la spontanéité populaire. » À côté de cela, toutes sortes de commentateurs ont cru devoir avancer que les situationnistes doivent «beaucoup» à Lefebvre. On lit aussi bien, dans Le Monde du 26 juin 1968 l’éloge des esprits originaux qui, dans la revue Utopie, ont commencé la critique révolutionnaire de l’urbanisme, et on cite l’idée de base de leur maître Lefebvre, écrivant dans Métaphilosophie en 1965 : « Ce que l’on nomme couramment “urbanisme” ne serait-il pas autre chose qu’une idéologie ?… »

Si Lefebvre, qui est une sorte de géant de la pensée par rapport aux roquets d’Utopie, a mélangé de l’urbanisme à toutes les questions qu’il agite en vrac dans la dizaine de pesants volumes qu’il a produits depuis cinq ou six ans, c’est seulement pour en avoir entendu parler dans Internationale situationniste: il l’a d’ailleurs écrit lui-même dans Introduction à la modernité, page 336 (Éditions de Minuit, 2e trim. 1962) ; et pourtant il n’arrive pas souvent que cet auteur avoue des sources de ce genre. Et, par exemple, la phrase citée plus haut découle modestement de la première phrase d’un article d’I.S. no 6 (p. 16) en août 1961 : « L’urbanisme n’existe pas : ce n’est qu’une “idéologie”, au sens de Marx… »

Quant aux thèses sur la Commune, qui auraient eu une si vaste influence, peu de commentateurs ignorent qu’elles viennent de l’I.S., mais ils espèrent que leurs lecteurs, eux, ne le savent pas. Longtemps avant la parution de son ouvrage historique, Lefebvre en avait publié les positions fondamentales dans l’ultime numéro de la revue Arguments, au début de 1963. L’I.S. avait alors diffusé le tract Aux poubelles de l’histoire, qui révélait un plagiat vraiment démesuré.

Notons que ce tract ne fut jamais démenti par personne ; Lefebvre avouant alors en chaire qu’il avait cru pouvoir se servir de notre texte, même dans la revue Arguments, et qu’il regrettait ce « malentendu ». Comme ce document était devenu depuis très longtemps introuvable — mais non pour autant oublié, puisque les Enragés à Nanterre commencèrent à saboter les cours de Morin-Lefebvre avec le cri « aux poubelles de l’histoire ! » —, nous avons pensé qu’il serait bon de le remettre en circulation maintenant. Le voici reproduit en fac-similé. On jugera aisément à sa lecture des truquages faits et refaits à tout instant par les spécialistes en place pour cacher la pensée révolutionnaire qui, en la circonstance, était celle de l’I.S.

Aux poubelles de l’histoire !

«Le qualitatif est notre force de frappe.»
Raoul Vaneigem, Internationale situationniste, no 8.

La disparition de la revue Arguments peut montrer, à qui sait lire le texte social de notre époque sous les gribouillages débiles et déments dont il est recouvert dans la société du spectacle, quelques-unes des nouvelles conditions d’existence, c’est-à-dire de lutte, de la pensée libre d’aujourd’hui. Arguments présente le cas, qui paraît jusqu’ici unique, d’une revue de recherche qui meurt malgré un net succès économique (un éditeur, assez d’abonnés), par pur épuisement des idées, usure impossible à celer du minimum d’accord entre ses collaborateurs, en un mot : sous le poids de sa propre carence, devenant incontestable pour ses responsables eux-mêmes. Arguments représentait officiellement dans l’intelligentsia française, depuis 1957, la pensée qui met en cause l’existant, qui cherche des perspectives nouvelles, conteste les idées dominantes, y compris les idées dominantes de la pseudo-contestation incarnée par le stalinisme. En fait, Arguments a représenté très précisément l’absence de toute pensée de cette sorte dans le milieu intellectuel «reconnu» ; et l’organisation même d’une telle absence, cette revue se trouvant obligée de cacher complètement toute source de contestation véritable dont elle avait pu entendre parler. Ces jours-ci, nous voyons mourir Arguments dans une apothéose de reconnaissance de sa valeur novatrice et questionnante (voir L’Express du 14 février 1963). Après le spectacle de l’absence, on nous montre le spectacle de la disparition de l’absence. Il faut avouer que c’est assez fort. Le roi qui était nu déchire ses habits. Les mystifications font prime sur le marché jusque dans le moment de leur effondrement avoué.

Malgré la satisfaction stupéfiante affichée par les banqueroutiers : «Personne de nos jours n’a fait ou ne fait mieux…» (page 127 du dernier numéro d’Arguments), nombre de gens — beaucoup trop à leur gré, justement — savaient que l’Internationale situationniste avait déclaré, dès la fin de 1960, que la revue Arguments était condamnée à mort, du fait de son évidente collusion avec toutes les fausses avant-gardes et l’essentiel du spectacle culturel dominant ; et deux cas ont suffi pour que le développement des contradictions du mensonge qu’était Arguments rende exécutoire notre jugement.

Les situationnistes ont montré à quelques occasions les étonnantes sottises des responsables d’Arguments, et aussi comme cette revue trouvait parfois ses inspirations dans les textes mêmes des fantômes situationnistes dont on niait l’existence (cf. la copie relevée dans Internationale situationniste 8, page 18). Il y a une cohérence et une fidélité jusque dans le confusionnisme et le truquage. Le léopard meurt avec ses tâches. Et le gang d’Arguments avec une dernière astuce révélatrice.

Henri Lefebvre, écrivant un livre sur la Commune, avait demandé à des situationnistes quelques notes qui pourraient être utiles à son travail. Ces notes lui furent effectivement communiquées au début d’avril 1962. Nous avions estimé qu’il était bon de faire passer quelques-unes de ces thèses radicales, sur un tel sujet, dans une collection accessible au grand public. Le dialogue entre Henri Lefebvre et nous (saisissons l’occasion pour démentir la rumeur parfaitement fantaisiste qui a pu présenter Lefebvre comme un membre clandestin de l’I.S.) était justifié par son importante approche de plusieurs problèmes qui nous occupent, dans La Somme et le Reste et même bien avant, quoique beaucoup plus fragmentairement, dans sa première Critique de la vie quotidienne et dans sa déclaration sur le romantisme-révolutionnaire. Nous ayant ensuite connus, Lefebvre avait évidemment cessé sa collaboration avec Arguments depuis que l’I.S. en avait proclamé, comme première contre-mesure, le boycott. Comme le montrent les documents reproduits à la suite, Lefebvre, évoluant depuis quelque temps vers tout le contraire d’une radicalisation nécessaire de son propre apport théorique, a cru bon de rallier le camp argumentiste au moment précis de sa déroute. Il y a publié, dans cet ultime numéro 27-28, les bonnes pages de son livre sur la Commune. On constatera donc que les thèses des situationnistes, à la référence et aux guillemets près, trouvent paradoxalement une assez grande place chez leurs ennemis, comme perles cachées dans le fumier du questionnement absolu.

Nous n’ignorions pas que ce que nous disions de la Commune serait certainement délayé et affaibli, comme il est facile d’en juger en comparant notre texte aux variations de Lefebvre, qui peut aussi écrire dans le même article que «l’État, jusqu’à nouvel ordre, triomphe dans le monde entier (sauf en Yougoslavie ?)» ; ce questionnement sur la Yougoslavie valant largement les questionnements d’Axelos sur «Dieu-problème» ou l’insurrection grecque de 1944. Un facteur imprévu et inacceptable d’obscurcissement et de vulgarisation de nos thèses surgit avec leur insolite publication dans Arguments. Une lecture encore plus restrictive y est naturellement imposée du seul fait d’un voisinage avec tout ce qu’il y a de notoirement soumis et inoffensif dans l’intelligentsia française. Tout lecteur averti pensera que ceux qui participent au truquage de l’histoire présente de la culture (et cacher l’I.S., sans chercher plus, relève de ce truquage), sont évidemment mal placés pour comprendre l’histoire révolutionnaire du passé. Le fait de vouloir recourir au caché actuel pour comprendre le caché de l’histoire révolutionnaire témoigne d’un goût trop vif à notre gré pour l’occultisme. Ces Versaillais de la culture ne seront pas si vite délivrés de nous.

On pourra nous objecter que nous nous occupons trop souvent de gens terriblement médiocres (qui saurait dans cinquante ans qu’Edgar Morin a jamais existé si l’on ne lisait pas cette information dans Internationale situationniste ?). Des gens qui ne représentaient rien sur le plan de la pensée — et il faut dire qu’il est regrettable que Lefebvre, lui, n’ait pas mieux senti sa différence par rapport à eux —, des gens qui n’étaient à peu près rien comme derniers épigones de penseurs classiques, et encore moins comme porteurs d’un dépassement. Justement. En tant que travail préalable à la réalisation d’autres possibilités d’agir, nous avons entrepris de démontrer méthodiquement qu’ils n’étaient rien, non sans tenir cependant en permanence, dans une zone précise de cette société du spectacle que constitue partout le capitalisme moderne, le rôle  (payé) de la pensée chercheuse et questionnante. Égarant ainsi vers leur nullité de pensée et d’action une part considérable de ceux qui cherchent quelque temps, avant la résignation qu’organisent toutes les forces du vieux monde, la contestation du présent et les prodromes de la vie nouvelle.

Presque tous les gens d’Arguments ont d’abord participé au stalinisme, en ont laissé passer sans réagir beaucoup de lourdes conséquences politiques et intellectuelles. Ils ont vu envoyer facilement «aux poubelles de l’histoire» des penseurs anciens dont on n’a même pas fini d’apprendre l’importance et de s’approprier les méthodes. Ensuite, ils se sont trouvés «libres», et ont donné leur propre mesure, dont la collection d’Arguments témoigne assez exactement (si l’on en excepte plusieurs bonnes traductions d’articles allemands ou anglais, destinées à dorer leur misère). Il est donc clair qu’ils ont mérité deux fois d’être à présent plus réellement jetés, avec leurs à-peu-près historiques en surplus, dans ces fameuses poubelles de l’histoire. Il est permis à l’I.S. de dire cela parce qu’elle représente, en ce moment, non abstraitement la vérité, mais l’avant-garde de la vérité.

Il faut relever une parole que Marx a su affirmer contre son temps : les propriétaires actuels de la pensée marxiste plus ou moins dégradée (révisée en régression) ressemblent aux Hébreux errant dans le désert ; il leur faudra disparaître pour faire place à une autre génération digne d’entrer dans la terre promise de la nouvelle praxis révolutionnaire.

Sur la Commune

1

« Il faut reprendre l’étude du mouvement ouvrier classique d’une manière désabusée, et d’abord désabusée quant à ses diverses sortes d’héritiers politiques ou pseudo-théoriques, car ils ne possèdent que l’héritage de son échec. Les succès apparents de ce mouvement sont ses échecs fondamentaux (le réformisme ou l’installation au pouvoir d’une bureaucratie étatique) et ses échecs (la Commune ou la révolte des Asturies) sont jusqu’ici ses succès ouverts, pour nous et pour l’avenir. »
Notes éditoriales d’I.S. n° 7.

2

La Commune a été la plus grande fête du XIXe siècle. On y trouve, à la base, l’impression des insurgés d’être devenus les maîtres de leur propre histoire, non tant au niveau de la décision politique « gouvernementale » qu’au niveau de la vie quotidienne dans ce printemps de 1871 (voir le jeu de tous avec les armes ; ce qui veut dire : jouer avec le pouvoir). C’est aussi en ce sens qu’il faut comprendre Marx : « La plus grande mesure sociale de la Commune était sa propre existence en actes.»

3

Le mot de Engels : « Regardez la Commune de Paris. C’était la dictature du prolétariat» doit être pris au sérieux, comme base pour faire voir ce que n’est pas la dictature du prolétariat en tant que régime politique (les diverses modalités de dictatures sur le prolétariat, en son nom).

4

Tout le monde a su faire de justes critiques des incohérences de la Commune, du défaut manifeste d’un appareil. Mais comme nous pensons aujourd’hui que le problème des appareils politiques est beaucoup plus complexe que ne le prétendent les héritiers abusifs de l’appareil de type bolchevik, il est temps de considérer la Commune non seulement comme un primitivisme révolutionnaire dépassé dont on surmonte toutes les erreurs, mais comme une expérience positive dont on n’a pas encore retrouvé et accompli toutes la vérité.

5

La Commune n’a pas eu de chefs. Ceci dans une période historique où l’idée qu’il fallait en avoir dominait absolument le mouvement ouvrier. Ainsi s’expliquent d’abord ses échecs et succès paradoxaux. Les guides officiels de la Commune sont incompétents (si on prend comme référence le niveau de Marx ou Lénine, et même Blanqui). Mais en revanche les actes « irresponsables » de ce moment sont précisément à revendiquer pour la suite du mouvement révolutionnaire de notre temps (même si les circonstances les ont presque tous bornés au stade destructif — l’exemple le plus connu est l’insurgé disant au bourgeois suspect qui affirme qu’il n’a jamais fait de politique : « C’est justement pour cela que je te tue. »).

6

L’importance vitale de l’armement général du peuple est manifestée, dans la pratique et dans les signes, d’un bout à l’autre du mouvement. Dans l’ensemble on n’a pas abdiqué en faveur de détachements spécialisés le droit d’imposer par la force une volonté commune. La valeur exemplaire de cette autonomie des groupes armés a son revers dans le manque de coordination : le fait de n’avoir à aucun moment, offensif ou défensif, de la lutte contre Versailles porté la force populaire au degré de l’efficacité militaire ; mais il ne faut pas oublier que la révolution espagnole s’est perdue, et finalement la guerre même, au nom d’une telle transformation en «armée républicaine». On peut penser que la contradiction entre autonomie et coordination dépendait grandement du degré technologique de l’époque.

7

La Commune représente jusqu’à nous la seule réalisation d’un urbanisme révolutionnaire, s’attaquant sur le terrain aux signes pétrifiés de l’organisation dominante de la vie, reconnaissant l’espace social en termes politiques, ne croyant pas qu’un monument puisse être innocent. Ceux qui ramènent ceci à un nihilisme de lumpenprolétaire, à l’irresponsabilité des pétroleuses, doivent avouer en contrepartie tout ce qu’ils considèrent comme positif, à conserver, dans la société dominante (on verra que c’est presque tout). « Tout l’espace est déjà occupé par l’ennemi… Le moment d’apparition de l’urbanisme authentique, ce sera de créer, dans certaines zones, le vide de cette occupation. Ce que nous appelons construction commence là. Elle peut se comprendre à l’aide du concept de trou positif forgé par la physique moderne. » (« Programme élémentaire d’urbanisme unitaire » , I.S. n° 6.)

8

La Commune de Paris a été vaincue moins par la force des armes que par la force de l’habitude. L’exemple pratique le plus scandaleux est le refus de recourir au canon pour s’emparer de la Banque de France alors que l’argent a tant manqué. Durant tout le pouvoir de la Commune, la Banque est restée une enclave versaillaise dans Paris, défendue par quelques fusils et le mythe de la propriété et du vol. Les autres habitudes idéologiques ont été ruineuses à tous propos (la résurrection du jacobinisme, la stratégie défaitiste des barricades en souvenir de 48, etc.).

9

La Commune montre comment les défenseurs du vieux monde bénéficient toujours, sur un point ou sur un autre, de la complicité des révolutionnaires ; et surtout de ceux qui pensent la révolution. C’est sur le point où les révolutionnaires pensent comme eux. Le vieux monde garde ainsi des bases (l’idéologie, le langage, les mœurs, les goûts) dans le développement de ses ennemis, et s’en sert pour regagner le terrain perdu. (Seule lui échappe à jamais la pensée en actes naturelle au prolétariat révolutionnaire : la Cour des comptes a brûlé). La véritable «cinquième colonne» est dans l’esprit même des révolutionnaires.

10

L’anecdote des incendiaires, aux derniers jours, venus pour détruire Notre-Dame, et qui s’y heurtent au bataillon armé des artistes de la Commune, est riche de sens : elle est un bon exemple de démocratie directe. Elle montre aussi, plus loin, les problèmes encore à résoudre dans la perspective du pouvoir des conseils. Ces artistes unanimes avaient-ils raison de défendre une cathédrale au nom de valeurs esthétiques permanentes, et finalement de l’esprit des musées, alors que d’autres hommes voulaient justement accéder à l’expression ce jour-là, en traduisant par cette démolition leur défi total à une société qui, dans la défaite présente, rejetait toute leur vie au néant et au silence ? Les artistes partisans de la Commune, agissant en spécialistes, se trouvaient déjà en conflit avec une manifestation extrémiste de la lutte contre l’aliénation. Il faut reprocher aux hommes de la Commune de n’avoir pas osé répondre à la terreur totalitaire du pouvoir par la totalité de l’emploi de leurs armes. Tout porte à croire qu’on a fait disparaître les poètes qui ont traduit à ce moment la poésie en suspens dans la Commune. La masse des actes inaccomplis de la Commune permet que deviennent « atrocités » les actes ébauchés, et que les souvenirs soient censurés. Le mot «Ceux qui ont fait les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau» explique aussi le silence de Saint-Just.

11

Les théoriciens qui restituent l’histoire de ce mouvement en se plaçant du point de vue omniscient de Dieu, qui caractérisait le romancier classique, montrent facilement que la Commune était objectivement condamnée, qu’elle n’avait pas de dépassement possible. Il ne faut pas oublier que, pour ceux qui ont vécu l’événement, le dépassement était là.

12

L’audace et l’invention de la Commune ne se mesurent évidemment pas par rapport à notre époque mais par rapport aux banalités d’alors dans la vie politique, intellectuelle, morale. Par rapport à la solidarité de toutes les banalités parmi lesquelles la Commune a porté le feu. Ainsi, considérant la solidarité des banalités actuelles (de droite et de gauche) on conçoit la mesure de l’invention que nous pouvons attendre d’une explosion égale.

13

La guerre sociale dont la Commune est un moment dure toujours (quoique ses conditions superficielles aient beaucoup changé). Pour le travail de « rendre conscientes les tendances inconscientes de la Commune » (Engels), le dernier mot n’est pas dit.

14

Depuis près de vingt ans, en France, les chrétiens de gauche et les staliniens s’accordent, en souvenir de leur front national anti-allemand, pour mettre l’accent sur ce qu’il y eut dans la Commune de désarroi national, de patriotisme blessé, et pour tout dire de « peuple français demandant par pétition d’être bien gouverné » (selon la « politique » stalinienne actuelle), et à la fin poussé au désespoir par la carence de la droite bourgeoise apatride. Il suffirait, pour recracher cette eau bénite, d’étudier le rôle des étrangers venus combattre pour la Commune : elle était bien, avant tout, l’inévitable épreuve de force où devait mener toute l’action en Europe depuis 1848 de «notre parti», comme disait Marx.

Debord, Kotányi et Vaneigem - 18 mars 1962.

Après cela, nous avons encore suggéré à Lefebvre de publier sans délai sa propre opinion, quelle qu’elle soit, non bien sûr à propos de la Commune, mais sur l’Internationale situationniste et l’écroulement d’Arguments, que le silence sur l’I.S. ne pouvait être légitimé ni par l’ignorance complète ni par un jugement sincère concluant au manque d’importance du sujet. Un article qu’il nous a communiqué en manuscrit le 14 février, et qui semblait destiné à L’Express, pour favorable qu’il fût, ne nous a paru ni aussi promptement publié, ni aussi profondément étudié que son travail sur la Commune. Nous devions donc, une fois de plus, ne compter que sur nous-mêmes pour dire le sens de l’itinéraire et du naufrage d’Arguments.

Une autre conclusion utile nous paraît être la vérification objective de ce que nous avions avancé dans le numéro 7 d’Internationale situationniste (pages 17 et 18), sur notre maniement du qualitatif : « Les spécialistes se flattent peut-être de l’illusion qu’ils tiennent certains domaines de la connaissance et de la pratique, mais il n’y a pas de spécialiste qui échappe à notre critique… Nous avons le qualitatif, qui agit dès à présent comme un exposant qui multiplie la quantité des informations dont nous disposons. On pourrait étendre cet exemple à la compréhension du passé : nous nous faisons fort d’approfondir et de réévaluer certaines périodes historiques, même sans accéder à la plus large part de l’érudition des historiens. » Sans doute, on ne peut considérer exactement Lefebvre comme un historien spécialisé. Mais il convient aussi d’en tenir compte, ces notes sur la Commune ne représentent qu’un sous-produit lointain et rapide de l’élaboration théorique situationniste, finalement rien que trois ou quatre heures de travail en commun de trois de nous seulement. Ces faits doivent donner à penser.

21 février 1963. Le Conseil central de l’I.S. : Michèle Bernstein, Guy Debord, Attila Kotányi, Uwe Lausen, J.V. Martin, Jan Strijbosch, Alexander Trocchi, Raoul Vaneigem.

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