Comment les blousons noirs se politisèrent
En novembre et décembre 1967, Debord, Vaneigem et Viénet ont été à plusieurs reprises entendus par la Police Judiciaire, relativement à la bande dessinée de Vaneigem dont deux images ont été publiées dans I.S. 11. Ils ont convenu qu’ils en étaient effectivement auteurs et éditeurs, et qu’ils en avaient organisé la diffusion et l’affichage. Le Parquet semblait s’être ému de quelques incitations au vol, à la débauche, à l’émeute et au meurtre (des « dirigeants »), que l’on pouvait relever dar s les propos et les actes des personnages de ce bref comics. Ce délit de presse d’une allure assez neuve promettait un procès hors du commun mais, en fin de compte, sans que nous sachions pourquoi, l’enquête qui établissait les faits ne fut pas utilisée pour déférer les responsables devant un tribunal.
Sans chercher si les incitations en question ont été plus ou moins suivies d’effet, on doit noter que le comics de Vaneigem, traduit, réédité, et largement reproduit en différents pays, notamment l’Angleterre, les Etats-Unis et la Suède, devait avoir six mois plus tard en France mime une remarquable postérité ; quelques camarades du C.M.D.O. s’étant à leur tour exprimés par ce moyen. On sait que, par la suite, une quantité de bandes dessinées à intention révolutionnaire ont été publiées par différents groupes autonomes. Les thèses que René Viénet avait exposées en 1967 dans cette revue ont été depuis complètement confirmées par l’expérience pour tous les moyens d’agitation qu’il envisageait à l’exception, jusqu’ici, de l’emploi du cinéma.
Factices (suite)
Il y a maintenant tellement de gens qui ont essayé, en privé, de se faire passer pour membres de l’I.S., que nous renonçons à relever les noms de ceux qu’on nous a signalés. La liste serait ici trop longue, et tout de même très incomplète : elle pourrait presque servir à donner une allure d’authenticité à tous ceux qui n’y figureraient pas nommément. Il nous suffira de noter qu’en France aucun situationniste ne réside en province (et surtout pas à Strasbourg). À Paris même, il n’est vraiment pas difficile de s’y reconnaître quand on n’a pas une forte envie d’être trompé ; ou une exceptionnelle faiblesse de jugement.
Quelques exploits de faux situationnistes sont d’ailleurs, plus probablement, construits de toutes pièces, ou développés à partir de n’importe quoi, par leurs prétendues « victimes ». C’est ainsi que le bruit courait, en juin 1968, qu’un professeur nommé Jankélévitch disait avoir reçu une lettre très insultante signée par l’I.S. Nous devons avouer que nous ignorons presque totalement l’oeuvre, et l’existence, d’un philosophe de la dimension du professeur Jankélévitch. Nous ne lui avons jamais écrit et nous continuerons, selon toute probabilité, à ne pas le lire. Peut-être aimerait-il être, aux yeux de ses étudiants, assez moderne pour que les situationnistes l’insultent, lui aussi? Nous n’y pouvons rien. Point de favoritisme !
Diverses tartines racornies de la déconfiture actuelle du milieu littéraire moderniste — et notamment Mme Marguerite Duras — ont prétendu, à la même époque, avoir vu venir chez elles des « situationnistes », qui leur auraient fièrement demandé cent francs pour soutenir leur action révolutionnaire. Personne de sensé ne peut croire un instant que les situationnistes ont jamais assuré leur financement en ramassant des mégots, et, par dessus le marché, chez des gens qu’ils méprisent.
Quant au philosophe argumentiste Kostas Axelos, il aurait été assailli à son domicile, terrorisé, et finalement cambriolé, par quatre, sept, quinze blousons noirs situationnistes (le chiffre est sujet à variations). Après avoir ‘conté partout l’équipée sauvage de cette pègre, il nous a même écrit pour nous reprocher ces » agissements de type fasciste et stalinien Ce philosophe aime bien nous écrire. Nous lui avons répondu, comme toujours, par quelques injures, et l’assurance que nous allions publier sa lettre calomnieuse. Axelos a probablement compris que cette publication ne serait que le début de notre réaction : toujours est-il qu’il nous a écrit de nouveau pour demander de ne pas publier sa précédente lettre, sous le prétexte qu’elle pourrait nuire à certains de ses amis et à lui-même, dans un conflit qu’ils ont avec desgens qui sont assurément pires qu’Axe-los. Quoique nous estimions que l’argument était très peu convaincant, nous avons voulu nous abstenir de toute apparence d’avoir nui à ce personnage de ce côté-là. Ainsi, nos lecteurs seront malheureusement privés des pittoresques réclamations du philosophe.
Certaines personnes ont cru, parait-il, que M. Hubert Tonka, qui a publié en juin 1968 chez Pauvert un comics intitulé Fiction de la contestation aliénée, était un situationniste. Cette œuvrette à la mode se voulait évidemment parodique, bien que le talent soit fort loin de soutenir l’intention. Cependant, quoique M. Tonka n’ait aucune sorte de relation avec l’I.S., il serait tout à fait illogique d’en déduire qu’il a trempé dans les persécutions dont se plaint Kostas Axelos.
Qu’est-ce qu’un « situationniste » ?
Vu l’extension frappante, quoiqu’elle ne soit vraiment pas surprenante, de l’intérêt suscité par l’I.S., il nous faut maintenant, en tenant compte du développement constaté dans les deux dernières années, préciser le sens qui peut être donné au terme « situationniste » quand il qualifie un individu.
D’abord, au sens plein et précis du terme, un situationniste est un membre de l’I.S., qui a part à toutes les délibérations et décisions de cette organisation, et qui donc en assume personnellement la co-responsabilité générale.
Par ailleurs, un individu peut sans doute être dit, et même se dire, « situationniste » en ceci qu’il admet nos principales positions théoriques ; ou parce que son goût personnel le rapproche de notre style d’expression et de vie ; ou simplement parce qu’il a participé à des formes de lutte subversive qui peuvent se voir ainsi qualifiées, grossièrement et de l’extérieur, par différents observateurs.
Le sens précis et le sens large peuvent être, l’un et l’autre, correctement employés, à la condition expresse de ne pas laisser s’introduire une confusion entre eux. Ceux qui, n’étant pas membres de l’I.S. veulent le laisser croire, ne peuvent qu’être promptement traités en suspects par leur entourage. Quant à tous les autres, qui ne mènent pas en quelque point du monde un travail pratique organisé avec l’I.S., ce que peuvent faire de mieux ces révolutionnaires « situationnistes », c’est de garder pour eux-mêmes (donc, pour le mouvement prolétarien qui monte) ce qu’ils ont pu approuver de nous, en tant que perspective et en tant que méthode.; c’est de ne pas trop nous évoquer comme référence, mais, au contraire, de nous oublier un peu.
Les dernières exclusions
Le 21 décembre 1967, Timothy Clarke, Christopher Gray et Donald Nicholson-Smith ont été exclus de l’I.S., au moment même où ils se disposaient à publier une revue en Angleterre, et à y commencer une activité de groupe. (Charles Radcliffe, peu de mois auparavant, s’en était retiré par convenance personnelle).
Les divergences, qui étaient inexistantes, ou du moins restées inaperçues, sur tout le reste, se développèrent soudainement, non à propos de ce qui se faisait en Angleterre, mais sur la question des relations et de l’action possible de l’I.S. aux Etats-Unis. Vaneigem était allé, en novembre, à New York, comme délégué de tous les situationnistes, et y appliqua exactement son mandat, notamment en discutant avec les camarades avec qui — de l’avis de tous, à commencer par les Anglais — nous avions les contacts les plus développés, et qui ont composé depuis notre section américaine. Vaneigem refusa de rencontrer un certain Ben Mores, éditeur du bulletin Black Mask, avec qui nos camarades américains étaient en conflit sur à peu près toutes les questions que pose l’action révolutionnaire, et dont ils contestaient même l’honnêteté intellectuelle. De plus, Vaneigem avait déjà dû refuser de parler davantage avec un certain Hoffman, qui développait élogieusement devant lui une interprétation mystique de son texte Banalités de base, et qui était à ce moment le principal collaborateur des publications de Morea : l’énormité de ce détail incita justement Vaneigem à ne même pas vouloir discuter de l’ensemble de nos divergences avec Morea. Tout semblait bien clair lors de son retour en Europe ; mais Morea écrivit aux situationnistes de Londres pour se plaindre d’avoir été calomnié auprès de Vaneigem. On répondit collectivement ce qu’il en était — à la demande des camarades anglais, extrêmement scrupuleux sur la base de l’assez invraisemblable hypothèse d’une sous-information possible de Morea. Cependant les Anglais admirent que c’était la dernière réponse que nous pouvions envoyer au personnage. Morea nous écrivit de nouveau à tous qu’il s’agissait de faux prétextes et que le conflit était ailleurs : il insultait nos amis de New York et mettait en cause cette fois le témoignage de Vaneigem. En dépit de leur engagement formel, les Anglais répondirent encore à Morea que, cette fois, ils ne comprenaient plus ce qui se passait, et que « quelqu’un » devait mentir. Ils avaient de plus en plus d’indulgence pour Morea, et de plus en plus de méfiance envers nos amis américains ; et même envers Vanelgem, quoiqu’en refusant _d’en conve_nir. Nous avons alors sommé les trois Anglais de réparer cette outrageante incertitude étalée publiquement, en rompant sur-le-champ avec le truqueur et son mystique. Ils acceptèrent le principe, mais biaisèrent pour finalement refuser de passer à l’exécution. Nous avons alors dû rompre. En trois semaines, cette discussion avait donné lieu à deux rencontres à Paris et à Londres, et à l’échange d’une douzaine de longues lettres. Notre patience avait été quelque peu excessive, mais ce qui paraissait d’abord une surprenante lenteur dans le raisonnement se montrait, toujours plus gravement, comme une volonté d’obstruction dont on ne pouvait deviner la cause. Jamais cependant la discussion, jusqu’à l’exclusion des Anglais, ne sortit des détails exposés ici et de la question de méthode qu’elle soulevait, si étrangement, sur la solidarité de l’I.S. et les motifs suffisants de nos ruptures habituelles (car jamais les Anglais ne nièrent que Morea était acoquiné à un idiot mystique). Plus tard, Gray passa par New York et conta tristement à qui voulait bien lut prêter attention que son groupe mort-né avait voulu, en s’occupant ainsi directement de l’Amérique, y sauver le projet révolutionnaire d’une fâcheuse incompréhension des situationnistes de l’Europe continentale (et des Américains eux-mêmes). En Angleterre même, ces camarades ne s’étaient pas senti assez aimés. Ils n’avaient pas ose le dire, mais ils avaient souffert d’un manque d’intérêt des continentaux pour ce qu’ils allaient faire. On les laissait isolés dans leur pays — entourés d’eau de toutes parts. Une raison plus « théorique » apparaissait après la discussion: l’Angleterre étant beaucoup plus près d’une crise révolutionnaire que le continent, les théoriciens « continentaux » auraient été mus par le dépit de voir que « leurs » théories seraient réalisées ailleurs. Le côté piquant de l’affaire, c’est que cette espèce de loi historique du révolutionnarisme anglo-saxon se soit vue si vite démentie, cinq mois plus tard. Il n’empêche que la critique post festum, en dehors de sa valeur comique, avait un contenu quelque peu ignoble : il faudrait que ces théoriciens continentaux attendissent d’une révolution « chez eux » quelque occasion de s’installer eux-mêmes dans la sphère gouvernementale, pour être ainsi dépités de voir « leur » théorie réalisée plutôt ailleurs. Mais avant d’être sûrs que ceux dont ils étaient secrètement les adversaires avaient de tels buts, les ex-situationnistes de Londres avouaient l’origine de leurs propres projections, en prétendant revenir même avant la Guerre d’Indépendance pour diriger, depuis Londres, le mouvement révolutionnaire américain. Bien sûr, toute cette géopolitique sombra instantanément le jour même de leur exclusion.
Nous tenons à dire que Donald Nicholson-Smith, pendant les deux années où nous l’avons connu, a constamment été grandement estimé de tous, à tous points de vue, et nous inspirait la plus vive sympathie. Il a cependant fait preuve, dès qu’il fut à Londres, d’une regrettable inconséquence, passant en un mois sous l’influence d’individus extérieurs à l’I.S., et de deux situationnistes assurément mal choisis. Cependant, quand Nicholson-Smith, six mois plus tard, nous a écrit, à deux reprises, dans l’intention de nous rencontrer de nouveau, et en s’offrant à dissiper le « malentendu », nous avons dû à regret refuser même une rencontre à titre personnel. L’affaire avait été trop trouble, et la suite de l’activité de Gray a bien gardé ce caractère. Gray édite une feuille qui passe, bien à tort, pour légèrement pro-situationniste, King Mob, où l’on peut lire l’éloge de l’éternel Morea — tout cé qui lui reste ; au point que certains textes vraiment trop consternants de l’actuel Morea sont cachés par Gray et ses acolytes aux personnes de leur entourage qu’ils veulent entretenir dans le respect de leur idole — avec cet argument plaisant, un an après le mouvement des occupations : Morea aurait eu le mérite de faire passer certaines positions radicales « du salon situationniste » jusqu’à la lutte dans les rues! Le même Gray a essayé lui aussi de reprendre contact avec nous, mais sournoisement, par l’intermédiaire d’un certain Allen Green, qui prétendait ne pas le connaltre, mais qui fut démasqué à la deuxième rencontre. Joli travail et, comme on pouvait s’y attendre, finement mené ! D’avoir eu un si digne successeur, les « uniques » garnautins doivent se retourner de dépit dans leur tombe universitaire.
On remarquera que, depuis près de deux ans, il n’y a pas eu d’autre exclusion. Il nous faut avouer que ce notable succès n’est pas entièrement dû à l’élévation, réelle, de la conscience et du radicalisme cohérent des individus de la présente période révolutionnaire. C’est aussi dû au fait que l’I.S., appliquant de plus en plus rigoureusement ses décisions précédentes sur l’examen préalable de ceux qui veulent y entrer, a refusé dans le même temps cinquante à soixante adhésions : ce qui nous a épargné un nombre équivalent d’exclusions.
Additif au livre de Viénet
Il nous semble que, aux pages 72 et 73, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations contient une erreur de fait : il y est dit que les locaux de 1’ « annexe Censier » de la Faculté des Lettres furent octroyés par Pompidou, à son retour d’Afghanistan, pour que les universitaires y discutent de leurs problèmes. Bien que ceci soit finalement exact, certains documents et témoignages inclinent à conclure que l’annexe Censier avait été employée pour une réunion, sinon réellement occupée, le samedi 11 mai, vers la fin de l’après-midi ; donc plusieurs heures avant l’arrivée de Pompidou, et l’exposé de ses conceptions qui comportait ce point. Il n’en reste pas moins vrai que « pendant plusieurs jours l’atmosphère, studieuse et modérée • de ce centre porta la marque des gens qui avaient pris cette initiative si vite légalisée ; et de leurs buts réformistes pour le milieu étudiant.
En revanche, la seule inexactitude qu’un ouvrage consacré au mouvement de mai a, jusqu’ici, prétendu relever dans nos publications du moment, nous est imputée a tort. Dans le livre de Schnapp et Vidal-Naquet, Journal de la Commune étudiante, une note de la page 547, à propos d’un tract du C.M.D.O. sur Flins où il est dit qu’à la gare Saint-Lazare « les dirigeants syndicaux (…) détournèrent les manifestants vers Renault-Billancourt, en leur promettant que des camions les conduiraient de là vers Flins », commente : « Inexact : les dirigeants des syndicats de cheminots de Saint-Lazare se contentèrent de refuser de fournir aux étudiants un train spécial pour Flins… » Mais le tract du C.M.D.O. ne parlait pas de dirigeants de la C.G.T. (qui, hors des meetings, dirent à certains que le courant était coupé sur les voies par la police et, à d’autres, que le sabotage des gauchistes provocateurs empêchait de faire partir un train). Les « dirigeants syndicaux » qui ont dispersé les manifestants à Saint-Lazare par d’extravagants mensonges étaient ceux de l’U.N.E.F. et du S.N.E. Sup. Le gauchisme vulgaire, dont Schnapp et Vidal-Naquet partagent le vocabulaire illusoire, appelait en mai « dirigeants syndicaux » ceux qui combattaient ouvertement le mouvement, comme la C.G.T. Mais les Geismar et Sauvageot, qui entravaient ce mouvement de l’intérieur, étaient bel et bien des dirigeants syndicaux, aussi comiques que soient les syndicats au nom desquels ils tenaient le crachoir.
Dans le livre de Viénet, on doit signaler aussi une sous-estimation de l’action des ouvriers révolutionnaires de Lyon, à propos de leurs tentatives, à demi-réussies, déjà, mais à ce moment cachées par toute l’information en .place, pour lancer des grèves dans l’industrie dès avant le 14 mai ; et aussi à propos de leur participation exemplaire aux luttes qui se déroulèrent ensuite à Lyon (nous avions, au moment où ce livre fut écrit, momentanément perdu tout contact avec ces camarades).
Enfin, dans les pages 19 à 21, à propos de l’agitation antérieure chez les étudiants de plusieurs pays, il aurait fallu citer le Congo, avec le remarquable cas de l’occupation de l’Université Lovanium à Kinshasa (exLéopoldville) en 1967, avant Turin et tout ce qui allait suivre en Europe. Là, les étudiants révolutionnaires furent cernés par l’armée dans le campus qu’ils tenaient. Ils ne purent descendre sur la ville où les travailleurs attendaient leur arrivée pour se soulever. Le régime de Mobutu prononça le lock-out de l’Université, en exigeant une réinscription personnelle de chaque étudiant, qui devait s’engager à obéir à l’avenir aux usages universitaires (technique depuis ramassée par le ministre Edgar Faure). Mais la solidarité des étudiants obligea le gouvernement à renoncer à cette mesure. On sait que, par la suite, le 4 juin 1969, l’Université Lovanium (où quelques influences situationnistes sont discernables) se souleva de nouveau, non, comme l’a prétendu le gouvernement, pour une augmentation de 30% des bourses perçues mais pour abattre le régime. Cette fois, l’armée tira ; il y eut plusieurs dizaines de morts et des centaines d’arrestations.
Notes sur l’Espagne
L’inadaptation des penseurs du capitalisme privé qui gouverne l’Espagne est leur meilleure garantie contre un renversement révolutionnaire. Elle cristallise les forces autour d’un réformisme technocratique, qui pourtant commence déjà à susciter des luttes réelles là où il s’est installé. C’est dans l’industrie la plus avancée, celle qui constitue la carte de visite du franquisme dans l’Europe du Marché Commun, que les ouvriers ont le mieux affirmé leurs possibilités. En 1965, les métallurgistes de Pegaso ont tenté à plusieurs reprises de marcher sur Madrid pour y soutenir les étudiants en révolte. En 1967,1es usines Echevarri de Bilbao sont restées en grève pendant six mois. Les familles des ouvriers participaient aux assemblées générales qui envoyaient des délégués dans toute l’Espagne. De même que les récentes collectivisations spontanées des petits agriculteurs de Navarre, ces actions s’inscrivent en opposition flagrante avec la pratique des stalinochrétiens des commissions ouvrières. On sait que ceux-ci, avec un remarquable à-propos, avaient prévu une journée de revendications le 24 janvier et que, face à la proclamation de l’état d’exception, ils ont annulé leur projet. La tactique du parti communiste — alliance avec tous les opposants au franquisme y compris les « phalangistes de gauche » — qui vise à se faire une place au soleil des parlements de l’après-franquisme, se heurte à son propre spectre, qui le hante tout autant qu’il hante encore les fascistes au pouvoir ; alors qu’en 1936 déjà, il n’effrayait pas plus le Pape que les milliardaires de New York. Quant à l’état d’exception, il se présentait comme la seule réponse possible de ceux qui n’ont déjà plus que le pouvoir, face à ceux qui savent — et même l’Opus Dei l’a compris — que la modernisation ne peut se faire que parallèlement à un changement de structures. Notons que l’état d’exception est arrivé juste à point pour éviter une importante réévaluation des salaires bloqués depuis un an, alors que la vie augmentait d’environ 25 %.
Bien au-delà de ces luttes dinausoriennes, la vieille taupe poursuit son oeuvre. En Espagne comme ailleurs, l’Université Critique a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes. Déjà les éléments radicaux se sont regroupés autour du mot d’ordre « Fin de l’Université », en joignant tout naturellement l’allumette à la parole. Tout comme le moindre comité d’action français, Ils ont su définir l’alternative fondamentale : « Université-bidon qui fournit des alibis à tous ceux qui poursuivent d’autres études, ou solution définitive au « problème de l’Université » anticipant sur la solution définitive aux problèmes de classes ». A Madrid, le groupe des Acratas a su mieux que tout autre, tout en rompant avec l’illusion d’un syndicalisme révolutionnaire, exprimer des positions radicales et leur donner une réalité scandaleuse. Constitué en octobre 1967, ce groupe n’est pas sans analogies, qui en disent long sur l’époque que nous vivons, avec celui des Enragés de Nanterre : même terrain, même programme, mêmes formes d’action. L’initiative de la violence qui appartenait trop souvent à la police, est devenue sous leur influence le fait quasi quotidien des « étudiants ». En Espagne, toute assemblée finit littéralement par des chansons et une émeute. Les Acratas, qui traduisaient et diffusaient des textes de l’I.S., sont à l’origine des malheurs ibériques de J.-J. Servan-Schreiber, crèvevite-salope, qu’ils ont chassé sans ménagements de la Faculté de Droit où il avait la prétention de vouloir parler, et l’illusion de trouver un public qui se contente de rire. L’emploi critique de la violence a évité aux Acratas la récupération inhérente au terrorisme traditionnel. Si la police, les automobiles, le matériel scolaire et les vitrines ont servi à vérifier leur critique de l’idéologie, de la hiérarchie, de la marchandise, c’est en précipitant la croix d’une classe, qu’ils avaient envahie,sur les flics, qu’ils ont su le mieux défier l’histoire figée du franquisme. Par ce geste ils renouaient avec la grande tradition révolutionnaire qui n’a jamais vu d’autre préliminaire à l’instauration du pouvoir absolu des Conseils Ouvriers dont, bien sûr, les Acratas se réclamaient.
Si les Acratas ont disparu en juin 1968, ils ont laissé le vivifiant souvenir d’un groupe aussi proche de Marx que de Durruti et aussi loin de Lénine que de Proudhon. Ne voit-on pas jusqu’aux quatre bureaucrates de la F.U.R. risquer la peine capitale pour avoir voulu brûler l’Université et, faute de mieux, incendié le meilleur couvent de Madrid où deux bonnes soeurs auraient péri ? A Barcelone, et que Grappin-laMatraque en apprécie mieux notre modération, les étudiants qui brûlaient une porte de la faculté ont arrosé d’essence le doyen qui tentait d’intervenir. La police l’a éteint de justesse. Le 20 janvier, c’est le recteur de la même Université qui échappait de peu à la défenestration. Le processus de fermeture des facultés, qui désole tant les syndicats et le pouvoir, contribue de plus en plus à clarifier les oppositions factices des idéologies de la préhistoire : le vouloir de récupération des syndicats renvoie, ici comme partout, à leur récupération par le pouvoir. Le mouvement révolutionnaire espagnol restera vaincu tant qu’il n’aura pas la conscience de ses victoires. Il doit se les réapproprier où laisser tous les terrains, en premier lieu celui de sa mémoire, aux artisans staliniens, franquistes et démocrates, de sa défaite militaire. Ses victoires sont l’ébauche du pouvoir absolu des conseils de travailleurs. Elles sont la revendication minimum de tout le mouvement ouvrier. Leur connaissance est liée à toute position révolutionnaire cohérente. Ceux qui ont conscience de faire l’histoire ne doivent pas ignorer l’histoire de la conscience.
Manoeuvre particulièrement vile et maladroite de certains anti-situationnistes
Nous avons dû signaler assez fréquemment, dans cette revue, des gens qui se faisaient passer ici ou là pour membres de l’I.S., en gardant toutefois leur identité véritable, cas restant le plus souvent dans le cadre d’une mythomanie assez inoffensive. Il nous faut maintenant attirer l’attention de tous les éléments révolutionnaires qui peuvent nous connaître sur une affaire plus grave, et bien révélatrice des méthodes et des intentions de ses responsables.
En Italie, pendant l’eté de 1968, un imposteur s’est présenté à de nombreuses personnes comme étant le situationniste Mustapha Khayati. Il a ainsi recueilli, auprès de plusieurs de ceux qui ont cru parler à Khayati, des informations sur leurs activités en France pendant le mouvement des occupations. D’autre part, il a essayé par divers moyens de compromettre l’I.S., d’abord par ses propres déclarations et fréquentations misérables, qu’il prétendait approuvées par nous ; ensuite, avec d’autres interlocuteurs, par quelques attaques contre les situationnistes, en s’abritant toujours sous l’identité de Khayati, qui était alors censé avoir rompu avec l’I.S. dont il était précédemment « le chef » (ayant, par exemple, rédigé sous le nom de Vaneigem, le Traité de savoir-vivre, etc.).
L’imposteur était au Congrès anarchiste de Carrare, en compagnie d’un groupe cohnbendiste de Nanterre. Il s’est ensuite transporté à Venise au moment de la Biennale. Le même individu figurait, dans la délégation de Nanterre, au Congrès de l’U.N.E.F. tenu à Marseille à la fin de décembre, où il se montra plus prudent. Interrogé là par des délégués de Bordeaux, il leur a précisé que Khayati n’était que la deuxième partie de son nom, qui commençait autrement. Rencontrant peu après un délégué de Nantes, le personnage n’a plus osé dire qu’il s’appelait le moins du monde Khayati, mais s’est seulement présenté comme « un Enragé » de Nanterre. Comme il lui était alors demandé s’il avait été dans le même groupe que Riesel, il répondit que non, mais qu’il se trouvait « objectivement ’ sur les mêmes positions. Au début de janvier, cet étrange émissaire se retrouvait à Rome, où il continuait à se faire passer pour Mustapha Khayati.
Partout où cet exécutant d’une politique que tous les révolutionnaires jugeront comme il convient n’a pas cru pouvoir faire admettre qu’il représentait réellement l’I.S. dans la bande de l’ex- « 22 mars » où il figurait ouvertement, il a adopté un autre mensonge, dont la fonction est également éclairante. Il a prétendu avoir démissionné de l’I.S. en mai « parce que l’I.S. aurait eu à ce moment une attitude d’abstention », de sorte que « la critique du spectacle était devenue elle-même spectaculaire, etc. » Il faut que les idées et l’existence de l’I.S. soient bien obsédantes pour certains arrivistes de la bureaucratie gauchiste, et il faut qu’ils se trouvent bien incapables de leur opposer la moindre critique réelle, pour en arriver à de tels procédés. Ils n’ont rien trouvé de mieux pour enfin « démontrer » qu’une part quelconque de l’I.S. a jamais pu figurer dans leur lamentable rassemblement, comme ils l’avaient cent fois insinué aux journalistes.
Nous sommes maintenant en état d’affirmer que l’imposteur est un certain Mustapha Saha, actuellement étudiant à Nanterre, et qui serait d’origine marocaine. Malgré le style indiscutablement policier de cette usurpation d’identité et de cet espionnage parmi des révolutionnaires, nous ne croyons pas que l’activité du nommé Saha soit orientée vers le renseignement et la dénonciation au profit des autorités françaises ou marocaines. La réalité en tout cas vérifiable est bien plus extraordinaire : il s’agit d’un agent de ce groupe qui fut au centre de l’ex-« mouvement du 22 mars » et demeure, ses alliés groupusculaires ayant rejoint leurs véritables appartenances, sous la direction d’un certain Jean-Pierre Duteuil.
Toujours en retard sur leur époque, ces manoeuvriers s’inspirent des pratiques qui ont servi dans la phase stalinienne de la destruction du mouvement révolutionnaire. Mais à présent que ce mouvement commence à se reformer, il sait que la pratique de la vérité est son seul milieu d’existence, en même temps que son but historique. Tous ceux qui vont y participer boycotteront évidemment les Duteuil, les Saha et ce qui les touche.
Une maspérisation
Dans le numéro 42 de la revue Partisans (juin 1968), consacré au mouvement des occupations, quelques documents alors publiés par l’I.S. et le C.M.D.O. ont été reproduits, comme ils le furent, en plus grand nombre, dans beaucoup de revues et brochures parues en Europe, en Amérique et au Japon.
Mais cette revue Partisans, dirigée par le stalino-castriste Maspero, s’est distinguée de toutes les autres par un truquage qui sent bien cette école stalinienne de la falsification dont il est un éminent diplômé.
Page 76 et 77, le Rapport sur l’occupation de la Sorbonne signé par le C.M.D.O. a été gravement maspérisé : gardant le début et la fin de ce texte, on en a frauduleusement coupé plus de la moitié — tout ce qui constituait justement le rapport précis sur les luttes qui s’étaient déroulées dans la Sorbonne. Evidemment, aucun signe ne marque l’existence d’une quelconque coupure.
Page 103, la maspérisation simplement négative se développe jusqu’à un frappant exemple de maspérisation totale : la falsification qui reconstruit un faux texte en arrangeant une partie d’un texte réel avec des phrases surajoutées qui lui donnent un autre sens. Il s’agit du tract Pour le pouvoir des Conseils Ouvriers, qui est reproduit sans son titre, et sans sa date (22 mai) mais avec la signature du C.M.D.O. A partir de la dixième ligne du texte fabriqué par les maspérisateurs, on peut lire la fin du tract en question. Mais son début n’a pas seulement disparu : Il a été remplacé par neuf lignes que personne de nous n’a jamais vues nulle part, qui appellent à manifester « aujourd’hui 24 mai », et qui contiennent d’énormes concessions à la C. G.T. (« Oui, la C.G.T. veut faire aboutir tes revendications »).
Nous nous contentons de citer ces excès particuliers, sans penser qu’un individu aussi notoirement louche que Maspero mérite même d’être puni pour ses truquages. C’est son métier officiel. Il est simplement juste d’y attacher son nom. Nous rappellerons seulement combien il est fantaisiste d’écrire, comme Le Crapouillot de mai-juin 1969, que la revue I.S. fut « diffusée un temps chez Maspero ». D’autre part plusieurs personnes ont murmuré que les situationnistes ne méprisent tant Maspero que parce qu’il leur aurait bien plu d’être édites chez lui ! De tels propos jugent leurs auteurs. Nous ne savons pas si un tel bruit a sa source dans l’entourage de cette malheureuse canaille. Nous pouvons seulement dire que, vu le procédé que nous avons relevé ici, cela ne nous étonnerait même pas.
L’historien Maitron
La Sorbonne par elle-même (Éditions Ouvrières, octobre 1968), rassemblant des documents sur mai-juin 1968, est un livre qui prétend à l’objectivité historique. Paraissant comme numéro spécial de la revue universitaire Le Mouvement Social, il a été fait sous la responsabilité de Jean Maitron, directeur de cette revue, qui avait une certaine réputation en tant qu’historien du mouvement ouvrier, et même en tant que « libertaire ». Il convient du reste de noter qu’y ont collaboré J.-C. et Michelle Perrot, ainsi que Madeleine Rebérioux, laquelle était notoirement membre du parti stalinien français.
Ce livre parle des situationnistes, avec beaucoup de détails erronés, et reproduit quelques-uns de nos documents de mai. Cependant, après avoir noblement déclaré, à la page 6 : « Nous avons refusé toute coupure (mort aux pointillés qui rejettent un je ne sais quoi aux enfers !) », les auteurs ont pourtant publié notre Rapport sur l’occupation de la Sorbonne dans sa version maspérisée, qui fait vivement regretter l’emploi du pointillé, qui au moins révèle que l’on a caché quelque chose.
Cependant Maitron va plus loin que cette reproduction irresponsable d’une falsification reprise aux poubelles des maspérisateurs. Il maspérise pour son propre compte : page 165, il présente un « tract anonyme » qui « exprime assez bien le point de vue des situationnistes ». D’où vient cette prescience ? C’est bien simple. Il s’agit — cette fois, comme texte isolé — des neuf lignes répugnantes et pro-C.G.T. passées par la revue Partisans en tant que début surajouté d’un fragment de tract signé du C.M.D.O. Le fait qu’on isole ainsi cette greffe prouve que l’on sait qu’il s’agissait d’un tract autonome — du style que pouvaient adopter des Rebérioux, staliniens légèrement contestataires, à cette époque. Mais le fait qu’on l’attribue à l’I.S. montre que l’on veut profiter de l’attribution risquée par Maspero dans son mixage. Ainsi donc, on connaît la falsification de Maspero comme telle, et l’on s’en sert allègrement comme référence, sans pourtant le dire expressément, mais en dissimulant la fausse information derrière une fausse connaissance par la critique interne (« exprime assez bien le point de vue… »)
Le 24 octobre, l’I.S. écrivit à Maitron une lettre qui lui signalait, preuves à l’appui, les falsifications les plus grossières nous concernant dans son livre, et qui demandait « des excuses écrites ». Pendant quinze jours, Maitron ne répondit pas. Alors Riesel et Viénet se rendirent à son domicile, l’insultèrent comme il le méritait, et pour souligner leur propos cassèrent une soupière qui était, d’après cet historien, « un souvenir de famille ».
Ainsi, nous avions fait voir à l’individu que sa malhonnêteté précise ne passerait pas inaperçue, et même pouvait désagréablement l’exposer à l’insulte. Ce qui donnera, croyons-nous, à réfléchir à ses émules. L’émotion soulevée par un geste si simple a montré que nous n’avions pas manqué notre but. Dès le 17 novembre, une lettre signée par la stalinienne Rebérioux et ses collègues, parue dans Le Monde, dénonçait le fait que leur « collègue et ami » Jean Maitron « vient d’être victime à son domicile d’une véritable agression. Quelques jeunes gens, se présentant au nom de l’Internationale situationniste et se disant mécontents d’un ouvrage élaboré pourtant de manière à faire leur place à tous les courants d’opinion, l’ont insulté et ont brisé chez lui divers objets. » Le style stalino-tartuffe est flagrant. On parle d’une « véritable » agression parce que l’on sait qu’une « agression » est précisément tout autre chose. Elle est commise par « quelques » jeunes gens, puisqu’ils sont deux — ce qui est un progrès sur la célèbre numération primitive : « un, deux, beaucoup ». Riesel et Viénet ont d’ailleurs dit leurs noms à Maitron, et ont assez longtemps parlé de la lettre précise dont ils étaient signataires. La question n’est aucunement de savoir si l’ouvrage fait sa place à tous « les courants d’opinion », mais s’il falsifie ou non nos propres textes quand il estime devoir les reproduire, etc. Après d’autres, en décembre 1968, La Quinzaine Littéraire, s’appuyant toujours sur les mêmes bonnes sources, en rajoute : « Ce probe ouvrage d’historien ne pouvait plaire à tout le monde (…) Jean Maitron a été victime d’une véritable agression à son domicile. Des individus, se réclamant de l’Internationale situationniste ont prétendu réagir en venant chez lui briser une machine à écrire et des objets d’art. Réagir contre quoi ? Leur groupement est cité dans le livre, un document émanant de lui est largement (début d’aveu ? — Note de l’I.S.) présenté. Voulaient-ils rappeler, par cette agression aussi stupide que monstrueuse, que dans les mouvements sociaux, il y a toujours des “en-dehors” qui se veulent tels et font en sorte qu’on ne puisse plus leur conserver l’estime qu’on doit à tous les militants courageux ? » Et le 5 février 1969, lors d’une émission radiophonique, Maitron, encore émerveillé sans doute d’avoir survécu à cette « monstrueuse » agression, dénonçait les situationnistes qui « ont saccagé » son foyer ; et affirmait qu’il n’avait pas peur d’eux. Comme il avait complètement négligé d’évoquer un quelconque motif de cette « agression », on peut espérer qu’il n’a pas peur de nous parce qu’il est désormais résolu à ne plus truquer nos textes. Ce qui sera très bien pour tout le monde.
Au-delà du comique de cet incident — « ils s’y sont livrés à d’importantes déprédations », écrit la Révolution prolétarienne de décembre 1968, qui parle de « fascisme », et incite même à la « contre-violence » —, il y a une question importante. À notre avis, pour le mouvement révolutionnaire qui se constitue actuellement, l’objectif n° 1, bien avant même l’élaboration d’une critique théorique conséquente, la liaison avec des comités de base démocratiques dans les usines, ou la paralysie de l’Université, c’est d’abord le soutien dans la pratique d’une exigence de vérité et de non falsification. Ceci est le préalable et le commencement de tout le reste. Tout ce qui falsifie doit être discrédité, boycotté, traité en canaille. Quand il s’agit des systèmes mensongers (comme dans les cas des bureaucrates staliniens et des bourgeois) ce sont naturellement ces systèmes qui doivent être détruits par une grande lutte sociale et politique. Mais cette lutte elle-même doit créer ses propres conditions : quand on a affaire à des individus ou des groupes qui ont voulu se placer où que ce soit dans le courant révolutionnaire, il ne faut rien laisser passer. Par là, le mouvement brisera à la base toutes les conditions du truquage qui ont accompagné et provoqué sa disparition pendant un demi-siècle. Selon nous, tous les révolutionnaires doivent maintenant reconnaître comme leur tâche immédiate de dénoncer et décourager par tous les moyens, et à quelque prix que ce soit, ceux qui veulent continuer à falsifier. Nous ne voulons absolument pas « l’estime qu’on doit à tous les militants courageux ». Les militants courageux ont fait trop de mal au mouvement prolétarien ; et les lâches encore plus. Nous voulons effectivement être « en dehors » de la misérable compromission généralisée des dernières décennies, et de plus en plus nombreux vont être ceux qui sauront qu’il n’y a plus rien à faire là-dedans. Comme le disait justement la lettre que Maitron n’a pas su comprendre assez vite : « Ne doutez pas, Monsieur, que la conscience de classe de notre époque a fait suffisamment de progrès pour savoir demander des comptes par ses propres moyens aux pseudo-spécialistes de son histoire, qui prétendent continuer à subsister de sa pratique. »
Pour répondre d’avance à ceux qui diront encore que les situationnistes injurient toujours tout le monde au même degré, et blâment tout dans l’absolu, nous citerons deux livres qui ont fait une assez grande place à nos documents ou à l’analyse de notre action en mai : Le projet révolutionnaire de Richard Gombin (Éd. Mouton, 1969) et Journal de la Commune étudiante d’Alain Schnapp et P. Vidal-Naquet (Seuil, 1er trim. 1969). Quoique nous soyons en désaccord avec les méthodes et les idées de ces auteurs, ainsi que sur la quasi-totalité de leurs interprétations, et même sur certains faits, nous reconnaissons volontiers que ces livres sont composés honnêtement, qu’ils citent correctement des documents examinés dans leur version originale ; et donc qu’ils apportent des matériaux qui pourront servir à écrire l’histoire du mouvement des occupations.
Familiers du grand truc
Il a suffi de la mort d’André Breton, et d’une invitation à la Havane, pour que les ex-surréalistes de L’Archibras deviennent les apologistes de la bureaucratie, sous sa forme castriste. La belle tète politique de cette équipe, Jean Schuster, signait, en janvier 1968, avec les ex-staliniens Borde, Châtelet, Marguerite Duras, Mascolo, et quelques autres jobards, une déclaration affirmant que « c’est à Cuba et par le mouvement de la révolution cubaine que l’exigence communiste a retrouvé, en même temps qu’un centre vivant, sa puissance d’avenir ». Les personnes citées plus haut, moins Borde et Châtelet, eurent donc la triste surprise d’avoir à exprimer, huit mois plus tard, leurs respectueux regrets, parce que le « camarade Castro » avait approuvé, dans sa cynique allocution du 23 août, l’intervention « socialiste » de l’armée russe en Tchécoslovaquie ; intervention dont la nécessité stratégique est d’ailleurs indubitable puisqu’il s’agissait d’y combattre la menace d’une révolution prolétarienne. Quand commencèrent en France les troubles qui allaient devenir le mouvement des occupations, la seule contribution perceptible du castro-surréalisme fut la publication d’un petit tract qui déclarait, le 5 mai, que « le mouvement surréaliste est à la disposition des étudiants » (cette remarquable niaiserie est soulignée par nous). Et pourtant, longtemps après la fête, un « Comité des écrivains et des étudiants », animé par le même Schuster, avec les littérateurs Duras, Mascolo, etc., publiait dans le périodique italien Quindici, en juin 1969, un texte qui ne craint pas d’accuser les situationnistes d’être entrés dans la révolution « comme on entre en littérature » ! Les auteurs de ce texte, avec un aplomb bien digne de leurs maîtres passés ou actuels, tranchent que l’activité de l’I.S. en mai s’est limitée à écrire des slogans sur les murs — et encore, entre eux tous, seulement les phrases qui pouvaient plaire à « certains bourgeois sensibles ». Cette omniscience parait déjà fantastique, pour qui a vu les murs de Paris alors, où tant d’inconnus ont écrit, reproduit ou transformé spontanément tout ce qu’ils voulaient, ou ce qui leur plaisait parmi les inscriptions qu’ils lisaient. Mais ces « écrivains-étudiants » ont poussé l’imposture jusqu’à évoquer là le livre de Viénet comme étant « la preuv » de ce qu’ils avancent. Ils savent bien pourtant que ce livre ne prend explicitement au compte des situationnistes et des Enragés que cinq ou six inscriptions, toutes apposées dans des instants et des lieux où elles avaient une certaine portée pratique. Et que Viénet, rapportant l’ensemble de notre conduite dans cette période, cite nombre de faits et de documents manifestement plus importants en matière de subversion. Mais Schuster et les autres déchets étaient tout bonnement résolus à énoncer le dogme suivant : « ce qu’aucun bourgeois ne pouvait apprécier dans les paroles de mai… n’était pas situationniste. »
Nous laissons nos lecteurs apprécier ce que valent ces personnages, même dans l’écriture, leur seul petit succédané de vie ; surtout si l’on remarque qu’un article de L’Archibras paru le 18 juin signalait admirativement une des premières interventions radicales dans l’assemblée de la Sorbonne : « Une voix osa s’élever (…) pour réclamer également l’amnistie à l’égard des « pillards » (…) cette proposition fut accueillie par des huées indignées. Nous étions alors au début… » Il s’agit de l’intervention de René Riesel, lors de l’élection du premier comité d’occupation, également citée par Viénet. Des menteurs de l’envergure de Jean Schuster et ses amis n’échappent au ridicule que dans les régimes où ils travaillent avec une police qui empêche tout rappel à la réalité ; à Cuba, par exemple.
Les démarcheurs abusifs
En juin 1968, Vaneigem reçut de l’ « Union des écrivains » une circulaire qui lui proposait tout simplement d’y adhérer ; demandant s’il entendait « participer aux travaux de la commission professionnelle (C.P.), ou de la commission idéologique (C.I.), ou des deux » ; et s’il voulait bien envoyer trente francs à Jean-Pierre Faye. Il leur répondit aussitôt la lettre qui suit :
« Pourritures, crofitons moisis des vespasiennes intellectuelles, connards, il faut que l’odeur de votre propre décomposition vous monte à la tête pour que vous vous égariez au point de proposer à un situationniste d’adhérer à la dernière de vos petites saletés. Vous êtes les ratés de vingt ans de misères et de mensonges. On vous connaît, salopes.
Ce qui s’est passé récemment en France a fait apparaître, entre autres choses, la honteuse nullité de l’époque où vous viviez. Mais vous avez quand même cru, carpettes, qu’il y avait encore quelques crachats à capitaliser en refaisant parler de vous, en re-pétitionnant, en vous reconstituant en commissions idéologiques et autres, en prétendant à une loge de concierge dans la Maison des Gens de Lettres.
Imbéciles ! Vous êtes tous aussi usés que votre bourguibiste de Duvignaud, que votre inqualifiable Sartre, que votre ridicule Faye qui aspire à compter les sous de votre petite trésorerie.
Vous allez comprendre bientôt que l’heure de ce genre de plaisanteries est finie pour vous. Les temps changent. A la prochaine on vous crèvera, charognes. »
Qu’est-ce qui fait mentir I.C.O. ?
Nous avons dit dans le précédent numéro de cette revue (octobre 1967) les quelques points d’accord que nous pensions avoir avec les gens qui publient le bulletin Informations Correspondance Ouvrières (Adresse : Blachier, 13 bis rue Labois-Rouillon, Paris 19e), sans cacher notre désaccord sur leur refus de « formuler une critique théorique précise de la société actuelle » ; en précisant d’autre part que nous ne les connaissions pas directement. Certains de ceux qui sont aujourd’hui parmi nous avaient eu entre temps l’occasion de les connaître directement, mais on verra que ce n’est pas seulement pour cela que nous les connaissons mieux.
Nous ne savions alors d’I.C.O. que ce qu’apprenait la lecture de son bulletin : un groupe antisyndical, majoritairement anarchiste. Ceci expliquant cela, il n’était pas étonnant de les voir parler des conseils sans oser se définir comme conseillistes, ni de lire dans leur plate-forme (« Ce que nous sommes, ce que nous voulons ») pour définir leur action : « Nous ne pouvons que leur (les travailleurs) apporter des informations, au même titre qu’ils peuvent nous en donner ». Cela — que la Misère en milieu étudiant avait appelé le choix de l’inexistence fait par I.C.O. — ne recoupe pourtant que partiellement sa réalité.
I.C.O. existe, et cette existence pèse même un poids assez lourd de mensonges par omission, de hiérarchie occulte, et d’éreintements discrets. Un membre du groupe des Enragés (Riesel) assistait à une réunion d’ I.C.O. à la fln de mars 1968. Comme on le lui demandait, il fit un compte rendu des activités de son groupe, et de la situation dans l’Université à Nantes et Nanterre. Cet exposé fut publié dans le no d’I.C.O. suivant cette réunion, sur un ton hostile et avec une importante quantité de contresens. Surpris de cette malveillance, mais sentant quand même d’où venait le coup (des gens de Noir et Rouge participant à I.C.O., et amis de Cohn-Bendit et du « 22 mars »), les Enragés exigèrent par lettre la publication d’un prière d’insérer assez dur. A la réunion suivante, le « 22 mars » avait dépêché un envoyé qui demanda la publication conjointe d’une réponse au prière d’insérer. Les Enragés acceptèrent. Alléguant qu’il est inélégant de nommer les gens qu’on attaque (ColinBendit en l’occurence, qui avait déjà la une de tous les quotidiens), les patrons d’I.C.O. ne publierent jamais le prière d’insérer.
On voit l’élégance de ces gens, au moins égale à la discrétion qui leur fait cacher tout aussi bien les noms et les textes de leurs oppositionnels. C’est que, aussi surnaturel qu’ils veuillent le faire croire, I.C.O. a une opposition. Et c’est davantage dans leur empressement à masquer cette trivialité que dans leur vertueuse antipathie pour le papier imprimé qu’on trouve l’explication de la fureur qui les prit quand un certain nombre de révolutionnaires leur écrivirent pour prendre contact, à la suite de la notule Lire I.C.O., parue dans I.S.11. Dans une circulaire du 27 avril 1968 I.C.O. se plaignait des critiques « d’un groupe d’étudiants dits « les Enragés », influencés par les situationnistes et qui ont manifesté un intérêt subit pour I.C.O. ». Les petits propriétaires d’I.C.O. se voyaient tout de suite noyautés ! Et précisaient que ce ne pouvait être que par des « idéologues » et des obsédés de « l’éthique » — pourtant ils ne visaient pas leur vieil ami Rubel —, car la vraie lutte des classes « se déroule sur le terrain économique et hors de toute « conscience » (au sens idéologique du terme) ». Peut-on mieux mépriser à la fois ses contradicteurs et les ouvriers? Et la réalité historique?
Si I.C.O. ne prétend rien offrir d’autre que des informations, il exige en retour qu’on ne lui demande rien de plus. Le degré de participation requis de ses membres n’est ainsi que leur capacité de se réunir une fois par mois pour rabâcher les quelques mêmes évidences, communiquer les mêmes informations découragées en provenance des mêmes entreprises, et remettre à la séance suivante la discussion sur l’orientation générale du groupe. Que des gens nouveaux viennent mettre leur doigt dans l’engrenage, la machine s’arrête le temps de les fatiguer. On peut écrire ensuite (no 66, déc. 67) : « Tôt ou tard les camarades qui poursuivent d’autres fins (c’est toujours la propagation d’une idéologie sous une forme ou une autre) s’éliminent d’eux-mêmes pour une raison ou une autre, c’est à dire qu’ils cessent de venir ». Ce ton papelard ne doit pas faire illusion : quand les « camarades » disent clairement qu’ils entendent mener la discussion à l’intérieur, sur la base des principes affirmés, non pour les nier mais pour aller au-delà, pour depasser l’économisme primaire et amorcer aussi une critique de la vie quotidienne, I.C.O. les éconduit parce que leur texte est trop long ! Et quand les mêmes « camarades » le tirent eux-mêmes, I.C.O. refuse de leur communiquer la liste des abonnés. Cinq ou six oppositionnels que nous ne connaissions pas furent ainsi repoussés au début de l’année 1968. Deux mois après, le problème était à nouveau soulevé par d’autres. Le fait que les Enragés approchent I.C.O. au même moment parut à ses mattres révélateur d’un vaste complot visant à miner leur pérennité sur le groupe. C’est sans doute pourquoi, tout en minimisant le mouvement tel qu’il commençait à prendre forme, ils choisirent le « 22 mars » contre les Enragés. L’aile cohn-bendiste avec laquelle ils étaient en contact leur garantissait suffisamment l’inexistence formelle et l’absence de théorie cohérente du « 22 mars » pour qu’ils lui fassent confiance : du moins ces étudiants-là ne viendraient pas se mêler des affaires des travailleurs conscients d’I.C.O.
Cette conscience ne va pas beaucoup plus loin que leur sens du ridicule. Les lamentables analyses de leur numéro de mai 68, qui paraissaient au moment où l’on pouvait prévoir sans extrapoler un affrontement majeur, et qui veulent prouver l’inanité et l’inadéquation de la lutte entreprise, ont au moins ceci de comique qu’elles ne disent pas à quel moment ces fins observateurs de la conjoncture historique se sont apprçus qu’ « il s’est passé quelque chose » (La grève généralisée en France, Mai-Juin 1968, brochure I.C.O. - Noir et Rouge). On peut imaginer que c’est au même moment que le parti stalinien. Rien ne contredit cette hypothèse, pas même l’identité du terme « greve généralisée » pour désigner le mouvement des occupations. I.C.O. n’a pris le train en marche que le jour où la vieille taupe vint creuser sous le café où il se réunissait d’ordinaire, en troublant le déroulement de la réunion mensuelle par l’écho des explosions des grenades de la police. Comme le parti dit communiste, I.C.O. voit essentiellement dans le mouvement des occupations une accumulation de grèves locales. La différence ne réside qu’en ceci qu’I.C.O. sait et dit que ce sont des grèves sauvages. Ainsi, « mai 68 n’a été de ce point de vue (l’évolution vers une autonomie des luttes) que l’expression brutale d’une situation latente se développant depuis des années, en rapport étroit avec la modernisation rapide du capitalisme français ». Il faut avoir l’énorme culot de ces gens pour, sans rire, tenter de minimiser à ce point le mouvement des occupations, tout en reconnaissant sur un ton soudain lyrique que « la grande masse des travailleurs est entrée en lutte poussée par la volonté de changer quelque chose dans le système d’exploitation ». Ils pourraient savoir que « la réalisation d’un monde nouveau dans lequel leur intervention sera totale, c’est-à-dire où ils géreront totalement leur activité dans leur travail, et partant, dans leur vie » passera par l’explication du mystère qui fait présenter à I.C.O. ces réalités comme séparées.
Qui ces partisans désabusés de la grève sauvage essaient-ils d’abuser quand ils expliquent lourdement, analysant les luttes de classes en France en mars 1969 (« Organisations et mouvement ouvrier »), que puisque les grèves sauvages avant mai visaient des revendications catégorielles, puisque dans celles d’après mai « …les travailleurs d’un secteur limité de l’entreprise, ne veulent pas ou plus de ce qu’on leur impose touchant uniquement leurs conditions particulières de travail (salaires on autres), on retrouve là le caractère des grèves sauvages de Hollande, d’Angleterre, des U.S.A. » (…) « Certains voudront voir dans ces quelques grèves le début d’une généralisation des luttes ou d’une transformation des luttes ou d’une transformation radicale du mouvement ouvrier. Si mai a été à la fois un révélateur et a ainsi précipité une évolution, il n’a pas modifié radicalement le contexte des luttes… »? Incapables de voir qu’un syndicat ne soutient une grève sauvage que pour mieux la circonvenir, mais qu’il lui est de loin préférable de la perdre dans les méandres d’une grève légale, les réalistes d’I.C.O. se montrent encore plus bêtes que les abrutis de Lutte Ouvrière: « L’intransigeance des patrons et du gouvernement les (les syndicats) a forcés à organiser le 11 mars une manifestation centrale » — en posant que la grève du 11 mars 1969 « fait partie de cette exploitation politique du mouvement ouvrier ». C’est sùrement parce qu’eux ne briguent d’autre poste que celui qu’ils ont déjà, spécialistes presque reconnus de l’antisyndicalisme, que les « ouvriers » d’I.C.O. peuvent nous prédire un bel avenir, « la conquête d’un grand nombre de sièges de conseillers municipaux et autres ». Pour des ouvriers, ils oublient un peu facilement ce que le mouvement révolutionnaire fait des calomniateurs.
La haine d’ I.C.O. pour tout ce qui ressemble à de la théorie ne vient pas d’une méfiance, qui serait justifiée, envers leurs militants étudiants ou leurs amis intellectuels. Les dirigeants objectifs d’I.C.O., ses tenanciers de ronéo, se sont eux-mêmes mutés en intellectuels à force de tourner la manivelle. Aujourd’hui ils souhaitent que de vrais intellectuels viennent les relayer dans cet épuisant labeur, pour pouvoir se consacrer à plein temps à l’entretien d’I.C.O. qui, ils le savent, n’a rien d’autre à perdre qu’une existence illusoire. Les étudiants ne manqueront pas à l’appel, mais les révolutionnaires sauront qu’on peut lire I.C.O., pour y trouver l’idéologie antisyndicaliste de l’époque des groupuscules.
L’élite et le retard
Les situationnistes sont, sans aucun doute, très critiquables. Malheureusement ces critiques, jusqu’ici, nous ont presque complètement fait défaut. Nous voulons dire, la critique intelligente, précise et sans mauvaise foi, que les révolutionnaires pourraient formuler, et formuleront aisément un jour, sur beaucoup de nos thèses et sur nombre de points de notre activité réelle. Mais au contraire, la manière dont beaucoup de révolutionnaires du moment actuel nous lancent des objections ou des accusations ineptes, comme pour se débarrasser du problème avec les tristes réflexes acquis dans la vieille époque de leurs défaites et de leur inexistence, ne révèlent qu’une persistante misère groupusculaire, voire de pauvres intentions dissimulées.
Disons d’abord que, de même que nous trouvons bien normales à notre égard la colère des bourgeois ou bureaucrates, et la haine des intellectuels récupérateurs, nous admettons fort bien que des révolutionnaires — s’il en existe — qui se poseraient par principe en ennemis de toute forme d’organisation sur une plate-forme précise et engageant la co-responsabillté pratique des participants, nous condamnent complètement, puisque nous sommes manifestement de l’avis, et dans la pratique, contraires. Mais tous les autres? Il faut une évidente malhonnêteté, et qui avoue implicitement des quelconques buts de domination, pour reprocher à l’I.S. de constituer une organisation à fonction dirigeante alors que, d’une part, nous avons tout fait pour qu’il soit presque impossible de devenir membre de l’I.S. (ce qui, semble-t-il détruit à la racine tout risque concret de devenir une « direction » devant la plus minime fraction des masses) ; et alors que, d’autre part, il est bien clair que nous n’avons jamais négocié notre — disons — « prestige intellectuel », ni en fréquentant quelque cercle bourgeois ou intellectuel que ce soit — a fortiori en y acceptant des « honneurs » ou rémunérations —, ni en disputant à tant de groupuscules le contrôle ou l’admiration d’une partie du misérable public étudiant, ni en essayant d’exercer la moindre pression occulte, ni même la moindre présence directe ou indirecte dans les organisations révolutionnaires autonomes dont nous préconisons — comme quelques autres — la formation, et qui commencent à se chercher. II faut bien croire que ceux qui n’ont jamais rien fait, veulent expliquer par des buts et des moyens imaginaires qu’ils nous prêtent, le scandale qui consiste en ce que nous ayons pu, nous, faire quelque chose. En réalité, c’est parce que nous choquons certains en refusant leur contact, ou même leur adhésion, que l’on nous reproche d’être « une élite » et, du même coup, d’aspirer à diriger ceux que nous ne voulons même pas connaître ! Mais quel rôle « d’élite » nous serions-nous donc réservé ? Est-ce la théorie ? Nous avons dit que les ouvriers doivent devenir dialecticiens, et les travailleurs devront régler eux-mêmes tous leurs problèmes théoriques et pratiques. Que tous ceux qui le veulent, au lieu de s’intéresser à nous de ragot en ragot, s’approprient simplement nos méthodes, et ils n’en seront que plus indépendants de nous. Après mai, le retard théorique de beaucoup, même chez certains étudiants, pourrait ètre assez vite comblé, avec une pratique adéquate, et quelques lectures qui deviennent maintenant accessibles. Et la principale méthode que nous soutenons, — que l’on n’aspire guère à nous reprendre mais que l’on préfère nous reprocher — c’est une certaine rigueur intellectuelle et en pratique. Les travailleurs instruits de la période précédente ont connu un « milieu révolutionnaire » bien limité et déprimant ; et ils y ont admis, comme monnaie courante, une quantité de petits mensonges. Voilà ce dont nous ne voulons plus. Cette irresponsabilité finira, et les indulgents que nous tenons à l’écart pour cette seule raison comprendront, avec le retour du mouvement historique profond, qu’il n’y a pas en cette matière de petits mensonges.
Confondant volontairement trois mensonges d’ailleurs distincts, on reproche à cette « élite » que serait l’I.S. d’être une organisation dirigeante — comment ? —, d’être la dictature de la théorie — par quelle médiation? —, et d’être composée de riches bourgeois — ici, il vaut mieux en rire ! Cette dernière objection ne serait pas moins stupide si elle était vraie, quelques révolutionnaires bien connus du XIXe siècle, qui furent, en termes socio-économiques, des intellectuels prolétarisés et même plus ou moins des parasites, ayant été d’origine bourgeoise ou princière. Mais enfin il se trouve que nous pouvons opposer à tous les suspects qui nous présentent à chaque occasion comme une élite du milieu étudiant une vérité pour eux bien déplorable : pour prendre l’exemple des auteurs des trois seuls livres que nous ayons jusqu’à présent publiés, cieux d’entre eux sont fils d’ouvriers et le troisième, un déclassé s’il en fut, n’a même pas été étudiant.
Il est bien vrai que nous avons développé une critique radicale de la société moderne avant mai, bien avant d’autres. Pour ceux qui s’indignent naïvement, comme ce garnautin exclu en 1967, du fait que toute action avancée est elle-même conditionnée par le monde dominant qui a multiplié « les retards dans tous les domaines », on comprend bien que, par rapport à leur propre retard démocratiquement glorifié, l’I.S. soit stigmatisée de la qualification d’élite. SI le fait d’être là en même temps que la réalité révolutionnaire caractérise l’élite, alors nous en sommes une. Mais une telle « élite » est plus près du prolétariat quand il reparaît comme sujet historique, que tous les fiers spécialistes du retard. Par exemple, l’I.S. a été fortement présente au début du mouvement des occupations, tandis que bien d’autres révolutionnaires — nous ne parlons pas ici des groupes de néo-bureaucrates — attendaient la fin de mal pour commencer à reconnaître dans ce mouvement leurs propres idées en actes. Malgré la cruauté du procédé, nous devons citer le no 71 d’Informations Correspondance Ouvrières paru au milieu du mois de mai, et qui ne peut avoir été écrit avant le 11 mai, ni après le 13, puisqu’il annonce la journée de grève et le défilé décidés pour le 13 par les syndicats. Voilà l’analyse d’I.C.O. a cette date (qui sera fortement améliorée, bien sûr, au mois de juin ) : «Le développement du mouvement dans le cadre étroit de la revendication étudiante et de la solution du « problème universitaire » dans une sociéte d’exploitation, le défaut de solidarité réelle des travailleurs. La retombée du mouvement qui risque d’effacer les rapports nouveaux que la lutte avait fait surgir et de redonner tout son poids à une masse jusqu’ici passive ou en retrait, forcent à s’interroger sur le sens de développements futurs : totalitarisme de droite ou de gauche ou quoi d’autre ? La violence dans la rue contre le pouvoir politique actuel n’est pas forcément le signe d’une lutte de classe des exploités contre l’appareil capitaliste. Une révolution (et on en est loin) peut être l’accoucheuse d’une nouvelle classe, d’une société bureaucratique plus « efficace », précisément dans la répression. (…) Les travailleurs, dans leur ensemble, et au-delà des réactions passionnelles, se sentent-ils vraiment concernés ? Quel est le rapport réel du mouvement, même dans ses développements les plus riches, avec la lutte de classes ? Déjà une première réponse peut être donnée : la solidarité spontanée des travailleurs n’a pas eu lieu. »
On voit certes qu’il n’y a rien là qui tombe dans le défaut de l’avant-gardisme, mais un tel retard dans la compréhension n’est-il pas, dans de tels jours, un divorce total avec le moment révolutionnaire, équivalent à la plus ridicule arriération ? Heureusement, les ouvriers de Nantes ne sont pas reconnus dans I.C.O. Naturellement ceux qui sont arrivés en retard — le livre de Viénet note qu’à la date du 17 mai « au point atteint par la crise, aucun groupe n’avait plus la force suffisante pour intervenir dans un sens révolutionnaire avec un effet notable » —, sont aussi repartis en retard. En juin 1969, le n° 82 d’I.C.O. publie un article sur l’histoire du groupement « inter-entreprises » dont le groupe I.C.O. fit partie, et dont les dernières séances, devenues vides, se prolongèrent jusqu’à « fin 68, début 69 «. Une note de cet article concernant le C.M.D.O. signale justement que « le fait que le C.M.D.O. se soit dissous le 15 juin montre que ses participants étaient conscients des problèmes que nous posons ». C’est exact : avec six mois d’avance.
Le C.M.D.O. se serait même dissous quelques jours plus tôt, s’il n’avait voulu soutenir jusqu’au bout les dernières luttes des ouvriers de Flins. Le reflux était évident dès les tout premiers jours de juin, et nous n’avions aucune intention de jouer à l’organisation révolutionnaire conseilliste avec le C.M.D.O., qui ne fut que la forme improvisée que permettait et, pour nous-mêmes, exigeait, la participation à un moment révolutionnaire réel. Par la suite, les falsifications intéressées et les manœuvres dérisoires de deux ou trois « anciens du C.M.D.O. », le désarroi de plusieurs autres, nous ont semblé faire apparaître que cette dissolution fut imposée par l’I.S., et une partie des camarades les plus conscients parmi les membres du C.M.D.O., quoique sur le moment elle ait été acceptée unanimement et nous soit apparue comme l’intention de tous. Ce qui veut dire qu’après le moment révolutionnaire, où l’égalité fut réelle et où l’activité commune permanente avait immédiatement son terrain, un tel rassemblement maintenu eût comporté deux catégories inacceptables : les spécialistes de la révolution et leurs suiveurs : certains dans le C.M.D.O. firent voir qu’ils auraient voulu devenir des exécutants de l’I.S., et se fâchèrent par la suite de ne pas avoir été acceptés comme tels. Ceux au contraire qui firent preuve à ce moment d’une autonomie réelle, et qui voulurent ensuite être dans l’I.S., y furent reçus quelques mois plus tard. La dissolution du C.M.D.O. avait bien été une nécessité générale pratico-théorique, et pas seulement une utilité pour la tactique qui laissait normalement aux plus « compromis » — les situationnistes et les Enragés — la charge de répondre seuls des actes délictueux que l’on pourrait imputer au C.M.D.O. Au moment où le C.M.D.O. risquait fort de se retrouver sous la coupe d’une élite, celle-ci se supprima instantanément comme telle en soutenant la dissolution.
Il ne faut pas jouer avec l’organisation conseilliste. Quand elle se fera, ce sera avec des travailleurs qui ne seront aucunement préoccupés de l’élitisme, et aucunement indulgents pour le retard ; qui verront froidement l’I.S. à sa simple place historique, et qui interdiront activement les truquages du vieux monde et les complexes des demi-savants.
L’or de l’I.S. (suite et fin)
Dans toute la stupide mythologie que le refoulement étudiant, ou la jalousie des patrons de sectes gauchistes, ont construit à propos de l’I.S., le thème de l’argent détient une place privilégiée. On nous reproche en même temps d’être très riches par voie d’héritage, et d’être parvenus à la richesse par l’I.S. ; d’être financés par des ressources obscures, et d’être des gangsters. Nous voyons bien que peu de groupes à intention révolutionnaire, du moins en France, ont su trouver de l’argent pour l’employer à fonds perdus dans leurs entreprises, ce qui a créé une sorte de mystique ouvriériste du long texte ronéotypé matériellement peu lisible. Mais il n’y a pas là de quoi autoriser de telles extrapolations. L’empreinte du vieux monde est si .profonde qu’au mois de mai, alors que _plus_ieurs imprimeries en grève travaillaient gratuitement pour nous, des gens proposaient encore d’acheter ce que nous avons toujours offert, et s’inquiétaient sur nos frais et nos ressources. Nous répondrons ici, en espérant que c’est pour la dernière fois, à l’ensemble de ces rumeurs. En cette matière, comme on le pense bien, nous ne dirons pas tout, mais tout ce que nous dirons sera vrai. Le principal sujet d’étonnement des spectateurs est que nous puissions publier une revue si « luxueuse » : le mot a été employé dans plusieurs articles par des journalistes. Avant tout, nous devons répondre qu’une revue qui est vendue 3 Francs depuis son origine—encore que nous ne nous proposions nullement de maintenir le pouvoir d’achat du Franc — ne peut sérieusement être dite luxueuse. D’autres personnes, d’ailleurs, relèvent le délai excessif entre deux de ses parutions ; mais il est vrai que les difficultés de financement n’y ont eu qu’une part assez réduite, le fait que nous ayons bien d’autres choses à faire, et dans une certaine mesure notre paresse, y étant pour beaucoup. On a tout dit pour expliquer notre luxe : financement par l’Allemagne de l’Est ou par Boris Souvarine (qui semble pourtant avoir eu des difficultés financières pour maintenir sa propre revue), par la franc-maçonnerie et même par la C.I.A. (cette dernière rumeur émanant de la police de Boumedienne, qui a quelques raisons de ne pas nous aimer). Notons, pour une fois, ce qui en est de ce luxe. Notre revue française, dont tous les numéros sont épuisés, avait son dernier -tirage à 5 000 exemplaires et celui du présent numéro atteint 10 000. Nous offrons toujours une forte fraction du tirage à des groupes révolutionnaires dans plusieurs pays ; mais enfin chaque numéro vendu nous rapporte 2 Francs, les précédents numéros ne nous coûtaient guère plus de 10 000 Francs, et l’actuel coûte moins de 20 000. n est donc aisé de comprendre que, si nous ne diffusions gratuitement qu’un très petit nombre d’exemplaires, cette « luxueuse » revue serait déjà bénéficiaire. En portant son prix de vente, par exemple, à 6 Francs, elle deviendrait fortement bénéficiaire, mais nous avons toujours repoussé cette possibilité, parce que nous la trouvons entachée de mesquinerie (nous laissons à ceux de nos lecteurs qui ont le goût du calcul mental, le soin de trouver l’argent que cette revue, à son prix ou à 6 Francs, pourrait rapporter à l’I.S. si elle paraissait tous les trois ou six mois en étant trois fois moins épaisse). Il est bien vrai que nous avons d’autres dépenses : avocats, secours à quelques groupes révolutionnaires dépourvus, aide à certains camarades de l’I.S. momentanément obligés de changer de pays, envois urgents de délégués qui’ne pourraient voyager assez vite à leurs frais, achat de matériel, etc. Mais tout de même l’I.S., qui n’a accepté de percevoir aucune sorte de cotisations, reçoit naturellement en potlatch tout ce que ses membres, et certains de ceux que la vieille politique eût appelé « sympathisants peuvent lui donner. Et nous sommes bien loin d’être dans l’isolement, malgré — ou précisément à la faveur de —tant d’exclusions, ruptures et refus de contact. On ne heurtera pas la modestie des camarades de l’I.S. qui ont écrit les livres situationnistes déjà parus en signalant que ces livres ont aussi rapporté un peu d’argent. D’autre part, cette « richesse n de l’I.S., qui étonne parce qu’elle fait contraste avec la pauvreté relative des situationnistes individuellement, a toujours été essentiellement le produit de l’art de faire des dettes ; puis de trouver en temps utile assez d’argent pour en payer l’essentiel, afin d’en faire d’autres.
Que nous soyons ainsi capables de « trouver de l’argent » sans aliéner l’indépendance de l’I.S., et surtout sans le voir englouti aussitôt dans quelque enrichissement personnel, voilà ce qui enrage certaines gens ; ceux-là mêmes dont le comportement ne laisse pas la moindre espérance qu’ils puissent se conduire avec une rigueur minimum, si seulement le 1 /10 des « occasions n douteuses d’enrichissement que nous avons constamment refusées leur était un jour offert.
Là-dessus, on reproche aux situationnistes leur richesse, héréditaire ou acquise. De sorte que ceux qui disent n’être pas si riches, et qui justement nous attribuent cette richesse, sont ipso facto excusés d’avoir dû, eux, en passer par l’arrivisme et la prostitution intellectuelle : étant pauvres — et ne voulant pas trop le rester —, étant sans grand intérêt — sauf pour leurs protecteurs du C.N.R.S. ou d’autres salons — que pouvaient-ils donc faire? « On serait bien aussi fermes que les situs, si on avait leurs rentes ! » Le total manque de sérieux de cette imputation n’échappant pas à nos adversaires, ils nous attribuent simultanément des enrichissements personnels obtenus par le biais de l’I.S. Il est pourtant évident que personne ne peut citer un seul situationniste qui ait fait carrière en quoi que ce soit, en utilisant sa renommée — elle-même d’ailleurs fort limitée du fait du contenu-même des positions de l’I.S. et de notre politique — pour s’afficher dans telle ou telle place intellectuelle, à la Rubel, à la Lefebvre, etc. Les situationnistes vivent-ils, en quasi totalité, d’expédients? On les dénoncera stupidement comme souteneurs ou trafiquants de drogue — deux illégalités manifestement contraires aux méthodes et pratiques qu’exige le mouvement révolutionnaire, car toute illégalité est loin d’être mécaniquement bonne du fait qu’elle contredit une loi. Utilisent-ils quelques-uns des moyens de diffusion existants? On dénoncera leur arrivisme mondain enfin démontré. Il suffit de voir quels excès de calomnies ont surgi de la simple parution, chez le pauvre éditeur Gallimard, de deux livres de situationnistes. Nous avions dit, dans I.S. 10, ce que nous pensions de l’emploi des éditeurs dans le monde bourgeois (comme Marx, Bakounine, n’importe qui). Et pourtant, alors même que nous avions illicitement rompu tout lien avec Gallimard pour une sottise relativement bénigne commise par son milieu, des crétins donnaient encore cet exemple de notre récupération On va jusqu’a nous reprocher d’être surabondamment cités par « la presse bourgeoise alors que tous les journaux et revues ont gardé un silence absolu à notre égard pendant des années, et alors que nous avons toujours refusé les interviews.
En même temps qu’on nous reproche tout le contraire. on attaque quelques situationnistes sur le travail salarié qu’ils ont pu être contraints de faire. Certains de nous ont été maçon, marin, docker, voilà de l’ouvriérisme factice 1 klayati traduit une Encyclopédie scientifique, et se trouve être rédacteur dans une autre : des bureaucrates maghrébins lui attribuent un train de vie fastueux qu’ils trouvent, par la même occasion, très suspect. Vaneigem a travaillé, toujours dans une position subalterne et anonyme, comme rédacteur de la deuxième Encyclopédie évoquée ici, qui se voudrait complètement « objective » dans l’information ; il est seul à avoir en plus corrigé des textes pour la revue Constellation. On a prétendu aussitôt qu’il la dirigeait, et même qu’il était le rédacteur en chef du Reader’s Digest !
Quant à Debord, dont le plus démentiel de nos adversaires aurait quelque difficulté à dire qu’il ait jamais commercialisé sa « célébrité. situationniste dans le seul métier qu’on lui connaisse — à savoir cinéaste —, ni qu’il ait rien accepté de faire dans ce domaine qui soit opposé, par la forme ou le contenu, à ses positions révolutionnaires d’ensemble, on lui invente tout simplement une immense fortune héritée ou à hériter, voire même un père riche industriel, sinon ministre. Il est vrai que des inventeurs moins dépourvus d’humour affirment qu’il gagne sa vie, voire qu’il finance l’I.S., tout simplement en trichant au poker. On a dit de René Viénet qu’il trempait dans divers rackets : il est, en quelque sorte, sinologue. D’autres le blâment aussi de l’être. Pour nous résumer : les situationnistes — et un fort pourcentage de nos exclusions en témoigne — n’ont jamais rien fait, ni pour leur survie économique personnelle, ni pour assurer leur financement collectif (car ce sont deux questions distinctes), qui s’oppose aux méthodes révolutionnaires générales que nous avons affirmées, et à la cohérence du processus pratique qu’elles exigent. Ceux qui insinuent le contraire nous calomnient sans l’ombre d’un souci de vraisemblance. Ce folklore sera dépassé pendant la croissance du futur mouvement révolutionnaire ; parce qu’il s’occupera moins des anecdotes de la période précédente et parce qu’il aura su résoudre lui-même par sa pratique la question de son propre financement.
Est récupéré qui veut bien
On pouvait lire, dans le Figaro Littéraire du 16 décembre 1968, à propos de l’attribution d’un « Prix Sainte-Beuve » à Mme Lucie Faure :
« Le président Edgar Faure est gentiment venu féliciter son épouse (…) preuve était faite qu’en 1968 un jury pouvait encore siéger sans être chahuté (…) N’empêche que nous aurions pu l’avoir, la contestation, et même la violence, si le jury du prix Sainte-Beuve avait couronné Guy Debord, comme il en avait eu un moment l’intention, pour son livre La Société du Spectacle. M. Debord est un farouche situationniste et il ne pouvait accepter d’être fêté par des bourgeois au cours d’un cocktail donné par la société de consommation. Il en avait prévenu son éditeur, M. Edmond Buchet : “Comme vous le pensez, je suis radicalement hostile à tous les prix littéraires. Faites-le donc savoir, s’il vous plaît, aux personnes concernées, pour leur éviter une bévue. Je dois même vous avouer que, dans une si regrettable éventualité, je serais sans doute incapable d’empêcher des voies de fait : les jeunes situationnistes s’en prendraient sûrement au jury qui aurait décerné une telle distinction, par eux ressentie comme un outrage.” »
On voit que la méthode est fort claire, et ses résultats concluants.
Le retour de Charles Fourier
Le lundi 10 mars 1969, à 19 heures, au moment même donc où commençait une « grève générale » d’avertissement soigneusement limitée à vingt-quatre heures par l’ensemble des bureaucraties syndicales, la statue de Charles Fourier était remise, place Clichy, sur son socle, resté vide depuis que les nazis en avaient enlevé sa première version. Une plaque gravée à la base de la statue en disait l’origine : « En hommage à Charles Fourier, les barricadiers de la rue Gay-Lussac ». Jamais encore la technique du détournement n’avait touché un tel domaine.
Le travail de mise en place fut effectué à un moment où la place Clichy est très fréquentée, et devant plus d’une centaine de témoins, dont beaucoup s’attroupèrent, mais dont personne, même en lisant la plaque, ne s’étonna (on s’étonne peu en France, après avoir vu mai 1968). La statue, réplique exacte de la précédente, était en plâtre, mais finement bronzée. À vue d’śil, on la croyait vraie. Elle pesait quand même plus de cent kilos. La police s’avisa peu après de sa présence, et laissa une garde autour d’elle durant toute la journée du lendemain. Elle fut enlevée à l’aube du surlendemain par les services techniques de la Préfecture.
Un commando d’une vingtaine « d’inconnus », comme disait Le Monde du 13 mars, avait suffi à couvrir toute l’opération, qui dura un quart d’heure. D’après un témoin, cité par France-Soir du 13, « huit jeunes gens d’une vingtaine d’années sont venus le déposer à l’aide de madriers. Une jolie performance si l’on sait qu’il n’a pas fallu moins de trente gardiens de la paix et une grue pour remettre, le lendemain, le socle à nu. » Et L’Aurore, pour une fois véridique faisait remarquer que la chose était notable car « les enragés ne rendent pas tant d’hommages ».
De la répression
Le vocabulaire gauchiste de 1968, fondamentalement retardataire mais, du même coup, toujours en avance d’un degré sur la réalité quand il s’agissait de l’identifier à une situation archaïque, appelait « répression » l’action de la police quand elle allait reconquérir des rues tenues par les émeutiers, et couvertes de barricades. Cette indignation sentait encore la vieille gauche, bien à tort moralisante, du temps des pétitions respecteuses. Et quand, au milieu de juin, commença une réelle répression — qui resta, par chance, très limitée en regard de ce qui avait été fait —, les mêmes crièrent tout de suite au fascisme.
Il reste que des groupes gauchistes ont été alors dissous. Mis à part le « 22 mars i, qui était censé — à tort, heureusement —regrouper tous les courants marginaux et originaux, les groupes dissous étaient tous léninistes (les trotskistes ne sont rien d’autre) ou staliniens (les maoïstes ne sont rien d’autre).
La position de l’I.S., sur ce point, est bien claire : nous défendons évidemment, au nom de nos principes, la liberté d’association et de parole de ces gens-là, liberté qu’ils nous refuseraient au nom de leurs propres principes, s’ils en avaient un jour les moyens (ajoutons que nous trouvons indigne de révolutionnaires qu’ils appellent la police gaulliste à dissoudre un groupe fasciste comme « Occident », et qu’ils se félicitent d’un tel « succès »).
Lors de la retombée du mouvement, des attentats par explosifs ont eu lieu. Des ouvriers de Bordeaux ont été condamnés pour ces faits, sans que les « étudiants révolutionnaires leur manifestent d’une façon visible la moindre solidarité. Six mois après, Andrée Destouet fut impliquée dans le plastiquage de quelques façades de banques parisiennes. A examiner la chose du point de vue de la stratégie des luttes sociales, on doit dire d’abord qu’il ne faut jamais jouer avec le terrorisme. De plus, même un terrorisme sérieux n’a jamais eu historiquement d’efficacité que là où toute autre forme d’activité révolutionnaire était rendue Impossible par une répression complète ; et donc quand une notable fraction de la population était amenée à prendre parti pour les terroristes. Cependant, la personnalité de celui qui a revendiqué toute la responsabilité des attentats en question
Elisée Georgev — permet d’affirmer qu’une véritable intention de servir la cause des exploités a commandé ces actes de sorte que ceux des gauchistes qui ont parlé à ce propos de « provocation policière » méritent le mépris définitif de tous les révolutionnaires. Bien que l’amnistie de juin 1969 ait arrêté les poursuites relatives à la quasi totalité des crimes et délits en connexion avec le mouvement de 1968, on sait que les étrangers alors expulsés administrativement (dont Daniel Cohn-Bendit), n’ayant jamais été inculpés, ne sont pas concernés par cette amnistie. Exiger leur droit inconditionnel de revenir en France, non certes par des réclamations gémissantes, mais par toute action directe qui se trouvera possible, devrait être un but immédiat de tous les groupes qui estiment avoir actuellement les moyens de « paralyser » le fonctionnement d’une faculté, ou de tout autre secteur.
Avis
L’hostilité passionnée que l’I.S. a depuis longtemps soulevée dans certains milieux a pris, depuis mai 1968, une extension remarquable. Elle revêt souvent des formes très éloignées du style courant des calomnies politiques, s’en distinguant principalement par une invraisemblance et une inutilité absolues. Dans ce cas, les expressions névrotiques de cette hostilité sont manifestement produites, et c’est même la seule « production » à laquelle ils aient jamais participé, par des admirateurs repoussés, ou tout simplement jamais pris en considération ; une couche miséreuse d’effarants prétendants à un rôle intellectuel dirigeant dont tout leur ôte heureusement les moyens. Ils ont généralement commencé à faire croire à leur entourage qu’ils comprenaient et approuvaient la théorie de l’I.S., voire qu’ils connaissaient bien les situationnistes. Alors, pour confirmer leur propre valeur en comparaison, il ne leur reste plus qu’à attribuer à ces situationnistes quelques défauts surprenants dont ces bons apôtres, eux, sont au moins exempts, s’il est vrai qu’ils n’ont rien fait d’autre.
En plus donc des exagérations, falsifications ou reproches de mauvaise foi visant tel aspect réel de nos activités, il arrive que des gens nous signalent quelques propos parfaitement démentiels tenus à répetition par certains individus, bien que ceux-ci n’aient certes pas le courage dé les publier par écrit. On dit ainsi que les situationnistes sont des maquereaux; qu’ils ont tous opportunément conclu de riches mariages; qu’ils violent les filles ; qu’ils vivent dans un luxe princier ; qu’en mai ils n’ont rien fait, par peur aussi bien que par sottise, le récit comme les documents du livre de René Viénet étant intégralement faux ; que dans la même période les mêmes situationnistes ont régné hiérarchiquement dans des bureaux qu’ils avaient captés, férocement gardés par des sbires serviles et refusant toute discussion avec la foule de vrais révolutionnaires qui voulait y être reçue ; et qu’en même temps d’ailleurs tel ou tel pouvait venir bravement les insulter et, niais oui, leur donner des gifles sans que, dans leur mauvaise conscience, ils osent même répondre !
Des inventions si purement délirantes désignent clairement leur propre origine : c’est le rêve de compensation d’étudiants impuissants. D’après quelques témoins, un nommé Jean-Yves Bériou, qui semble baver le plus souvent dans la région lyonnaise, est une sorte de modèle du genre, ayant énoncé à lui tout seul les exemples que nous venons de citer. Cependant bien d’autres imaginations, quantitativement moins fertiles mais d’une qualité similaire, travaillent de Nanterre à Toulouse et de Strasbourg à Bordeaux.
Première conclusion pratique: nous trouvons quelque chose d’assez déplaisant dans l’attitude de ceux qui viennent nous parler en dénonçant ces inepties, émises par quelque malheureux débile qu’après tout ils ont fréquenté et bien voulu entendre, comme s’ils voulaient tirer quelque mérite de n’en avoir pas été dupes, ou de ne pas être eux-mêmes si bas. Que l’on comprenne bien que nous ne demandons à personne de nous fréquenter ; et qu’évidemment il n’existe pas d’individu pour qui ce contact soit un besoin vital. Par conséquent, nous n’admettrons plus désormais que quiconque puisse penser nous approcher un jour si, ayant rencontré quelque évident calomniateur de il n’a pas lui-même sur-le-champ démenti le truqueur et rompu avec lui, en le frappant si c’est nécessaire. Cette décision prendra effet dès la publication du présent numéro de cette revue.
À propos de Nantes
Sous un titre bien excessif, La Commune de Nantes, (Ed. Maspero, mai 1969) un certain Yannick Guin évoque le mouvement des occupations à Nantes, en propageant l’inévitable banalité du gauchisme modéré : il y aurait eu à Nantes une esquisse de double pouvoir », parce que le Comité Intersyndical (le Grève avait effectivement pris le contrôle de la ville, parallèlement au préfet, et plus que lui. On sait que des minorités gauchistes ou syndicalistes-révolutionnaires ont, dans les syndicats de la Loire-Atlantique, une influence (à F.O. et nième à la C.F.D.T.) sans commune mesure avec leur réalité nationale, fait lié à certaines traditions de luttes ouvrières et conditions économiques existant localement. Dans la grande grève de 1953, cette ébauche de pouvoir insurrectionnel du Comité Central de Grève se manifesta nettement à Nantes : c’était un beau reste, dans une époque de liquidation générale du mouvement ouvrier, des possibilités révolutionnaires que le syndicalisme avait jadis contenues. En 1968, la situation était complètement différente. La contribution décisive des Nantais, après le sabotage mené à partir du milieu universitaire par le groupe révolutionnaire des « étudiants » qui tenaient le bureau local de l’U.N.E.F. (Yvon Chotard, Quillet, etc.) et qui furent les premiers en France à faire reparattre dans la rue le drapeau rouge et le drapeau noir ensemble, a été évidemment le fait des ouvriers de Sud-Aviation qui inaugurèrent, le 14 mai, l’occupation des usines. Mais, à partir de cette action exemplaire, il est faux de considérer Nantes comme étant détachée en flèche dans le mouvement de mai. Mai fut essentiellement une grève sauvage dans tout le pays — et non une « grève généralisée », comme le disent pudiquement les bureaucrates et ceux qui n’osent se distinguer d’eux. Cette grève ne s’est pas « généralisée » par une sorte d’in, nocence mécanique, comme une réaction observée en laboratoire, à côté de syndicats qui n’ont jamais voulu déclarer une « grève générale », ce qui depuis leur a interdit d’employer ce terme classique ; en fait la grève s’est étendue contre eux. Ainsi, tandis que pour la première fois, un courant révolutionnaire ouvrier était déjà en lutte dans tout le pays contre les syndicats, la pseudoCommune de Nantes, avec son Intersyndicale dirigeante, se retrouvait loin en arrière de ce que le mouvement des occupations eut de plus neuf et de plus profond. A côté des sottises courantes qui composent ce mauvais livre, Guin a accordé une grande place à des anecdotes, souvent exactes, quoique toujours présentées avec malveillance, relatives à la très importante contribution des « étudiants » révolutionnaires de Nantes. Une de ces anecdotes, au moins, est purement mensongère. On peut lire dans son quatrième chapitre : « En réalité les vraies influences provenaient de l’Internationale situationniste, avec laquelle de fréquents échanges _s’effectuaient. Mais là encore le particularisme nantais demeurait sensible. On vit ainsi Vaneigem, la principale tête pensante de débarquer à Nantes et se présenter au local de l’A.G.E.N. Il demanda immédiatement à voir Chotard. On lui répondit volontairement qu’on ne savait pas où il se trouvait. Vaneigem dut attendre tout un après-midi, supportant les sourires des étudiants nantais. »
Ce roman policier, personne ne le « vit » jamais le moins du monde, hormis l’auteur qui l’a inventé. Vaneigem et un camarade ouvrier allèrent à Nantes en tant que délégués du « Conseil pour le maintien des occupations ». Ils trouvèrent Chotard à l’instant même de leur arrivée. Es n’avaient évidemment aucun « ordre » à donner à un groupe révolutionnaire complètement autonome, tant par rapport à l’I.S. que par rapport au C.M.D.O. Vaneigem, dont le nom était un peu connu à Nantes, prit bien garde de ne pas se mettre en vedette, refusant même de prendre la parole dans un meeting, comme l’y invitaient les Nantais. Les délégués du C.M.D.O. se bornèrent à échanger des informations avec les révolutionnaires de Nantes : ceux-ci avaient auparavant envoyé à Paris, deux ou trois fois, quelques camarades (dont Chotard), qui furent aussi vite et aussi cordialement reçus par le C.M.D.O., comme 11 était naturel. Ils n’étaient évidemment pas venus chercher des ordres à Paris, et personne, heureusement, ne pensa leur en signifier. Il va de soi qu’ils n’étaient pas non plus venus pour nous en donner.
En fait, si quelques Nantais radicaux, ayant eu avec l’I.S., pendant l’année qui précéda le mouvement des occupations, quelques discussions et échanges de lettres, sur une base clairement precisée d’autonomie et d’égalité, avaient peu à peu évolué vers beaucoup de nos positions — mais non toutes —, c’était en pleine liberté, par l’effet de leurs propres réflexions, et surtout de leur expérience concrète. Ils n’avaient avec nous aucun lien organisationnel, ni ouvert ni occulte ; et encore moins y avait-il en ceci la moindre trace d’une sujétion dont de toute façon nous ne voulions pas, et qu’ils n’auraient certainement pas davantage voulue.
La suite semble montrer que ce qui, pour nous, était si évident, n’apparaissait pas aussi simple à eux tous, et que même cette question en gênait obscurément certains. Après lecture du livre de Guin, l’I.S. a écrit aux Nantais pour leur demander comment ils comptaient réagir à cette calomnie, et aussi ce qu’ils savaient précisément de l’existence de ce Guin. Sur ce dernier point, ils ont cru devoir faire une réponse dilatoire. Et, sur le premier, ils nous écrivirent que la calomnie visant Vaneigem
n’était qu’un détail d’un livre généralement calomniateur, mais qu’ils ne pensaient pas, comme nous, que moucher les calomniateurs fût un « devoir révolutionnaire ». Ils estimaient, comiquement, avoir dépassé le problème en rejetant, peu avant, toute référence au terrain universitaire, et en s’érigeant en Conseil de Nantes Sans examiner ici le problème de la validité d’une proclamation volontariste d’organisations prolétariennes conseillistes existant simplement en marge du milieu universitaire, et avec le même recrutement, nous avons considéré que le manque de rigueur des camarades du « Conseil de Nantes » révélait malheureusement qu’ils ne s’étaient pas appropriés la vérité de la seule leçon que, sans honte malvenue, ils auraient assurément dû avoir appris de nous. En dépit de ce que nous considérons toujours comme hautement appréciable dans leur activité en 1968 — et notamment chez Yvon Chotard, dont nous reconnaissons les intentions et les remarquables capacités révolutionnaires —, l’I.S. a aussitôt rompu toute relation avec tous les membres de l’actuel « Conseil de Nantes ». (Signalons que Juvénal Quillet nous a fait savoir peu après que, bien que sa signature ait été abusivement portée sur une affiche du « Conseil de Nantes », il s’en était tout de suite désolidarisé).
L’histoire de l’I.S. sera écrite plus tard
Plusieurs Brau semblent vouloir écrire des livres traitant de l’I.S. Mais ils n’ont pas encore réussi. Il faut être un critique du calibre de Maurice Joyeux (La Rue, n° 4, 2e trim. 1969) pour croire, ou faire semblant de croire, que ces auteurs aient jamais pu faire partie de l’I.S. Et il faut sans doute être un étudiant pour croire qu’ils ont peut-être compris la moindre chose sur ce que nous sommes. Les éducateurs eux-mêmes ici ont visiblement manqué d’être éduqués, et toute leur bonne volonté didactique reste insuffisante pour traiter cette nouvelle question de cours. M. Jean-Louis Brau, dans son ouvrage Cours, Camarade, le vieux monde est derrière toi / (Albin Michel, 4e trim. 1968), a maladroitement effleuré le sujet dans un ou deux chapitres peu informés et, en ce qui concerne la méthodologie, au-dessous de tout. Pire encore, Mme Eliane Brau a donné, avec Le situationnisme ou la nouvelle Internationale (Nouvelles Editions Debresse, 4e tr. 1968), une incompréhensible compilation de textes situationnistes, où lui échappe même la maîtrise de l’emploi des guillemets : ses citations commencent très souvent, et ne se terminent nulle part. À en juger par de tels « extraits », appauvris de tels commentaires, on doit normalement se demander ce qu’il pourrait bien y avoir dans ce mouvement situationniste qui « inquiète les ministres de l’Intérieur de tous les pays », pour relever ici les termes de la publicité provocante de ce factum. Un livre consacré à l’I.S., L’estremismo coerente dei situazionisti, est paru en Italie aux Éditions Rd 912 de Milan, en novembre 1968. À un niveau très supérieur, il présente un choix intelligent de textes bien traduits, assorti de commentaires qui témoignent d’une demi-compréhension.
Sur notre diffusion
En juillet 1969 ont paru les numéros 1 de la revue de la section américaine de l’I.S., Situationist International, à New York, et de la section italienne, Internazionale Situazionista à Milan (5000 et 4000 exemplaires). Ce numéro 12 d’Internationale Situationniste est tiré à 10000 exemplaires. Le numéro 3 de la revue de la section scandinave Situationistisk Revolution est sous presse.
La brochure De la misère en milieu étudiant, à considérer sa diffusion en plusieurs pays, a atteint un tirage total que l’on peut évaluer entre 250000 et 300000 exemplaires. Sur ce nombre environ 70000 exemplaires ont été édités directement par l’I.S. ; le reste a été publié par des groupes révolutionnaires indépendants, des éditeurs ou des journaux extrémistes. On a même constaté, en France, l’existence de deux ou trois « éditions-pirates » qui avaient supprimé toute référence à l’I.S. Nous avons déjà cité, dans I.S. 11, des traductions anglaise, suédoise, américaine et espagnole (publiée à l’extérieur). Depuis, une autre traduction espagnole a été clandestinement imprimée à Barcelone, au printemps de 1969. Des éditions italienne, allemande (Das Elend der Studenten, Berlin, 1968), danoise, portugaise ont paru. La traduction anglaise a été reprise dans une deuxième édition américaine, à New York en novembre 1967, et celle-ci a été rééditée en feuilleton dans l’hebdomadaire des étudiants radicaux de Berkeley, le Berkeley Barb, à partir de son numéro du 29 décembre 1967. Une autre traduction espagnole doit paraître prochainement au Mexique. Une autre traduction de la Misère avait paru, en juin 1968, dans le n° 6 d’une revue d’intellectuels londoniens, Circuit, présentée sous le titre général « Comment on casse un système : les situationnistes français ».
D’autres brochures de l’I.S. ont été souvent reproduites, par exemple : The decline and fall of the “spectacular” commodity-economy par notre section américaine (augmentée de coupures de presse relatives aux troubles de Newark et Detroit) ; et en Suède par les éditions révolutionnaires Libertad (Allmänna vägen 6, Göteborg V), sous le titre Varu Spektaklets nedgaang och fall. Ces éditions ont également traduit Banalités de base (janvier 1968), l’Adresse aux révolutionnaires d’Algérie et de tous les pays, et Le Point d’explosion de l’idéologie en Chine. Ce dernier texte avait été publié en danois par notre section scandinave. La section américaine de l’I.S. a réédité aussi l’Adresse aux révolutionnaires, Banalités de base et une dizaine d’autres textes. Quelques textes de l’I.S. avaient été traduits par le groupe révolutionnaire de Madrid que la police a appelé les « acrates », et dont les membres sont tous actuellement emprisonnés pour de nombreuses années — à l’exception de deux ou trois d’entre eux qui ont pu se dérober aux recherches.
Les documents publiés par l’I.S. et le C.M.D.O. en mai-juin 1968 ont été si reproduits qu’il est impossible d’en dresser la liste. Signalons seulement qu’à notre connaissance, ils ont été traduits et édités, une ou plusieurs fois, en Italie, au Japon, aux États-Unis, en Suède, au Vénézuela, au Danemark et au Portugal. Ils commençaient à être diffusés en Tchécoslovaquie quand les troupes russes y ont rétabli l’ordre.
Les livres de Vaneigem et Debord se sont trouvés épuisés, six mois après leur parution, en juin 1968. L’éditeur de Vaneigem a aussitôt sorti un deuxième tirage puis, celui-ci étant à son tour épuisé, un troisième tirage a été fait en mai 1969. La Société du Spectacle, par contre, est restée introuvable pendant huit mois, puis son éditeur en a fait un second tirage en mars 1969. Ce livre a été publié en Italie, en septembre 1968, sous le titre La Società dello Spettacolo par les éditions De Donato, qui en ont vendu un grand nombre d’exemplaires en pocket book. Mais la traduction en est profondément défectueuse.
Le cinéma et la révolution
Dans Le Monde du 8 juillet 1969, J.-P. Picaper, correspondant du Festival du film de Berlin, admire que désormais « Godard pousse son autocritique salutaire dans Le Gai Savoir, coproduction de l’O.R.T.F. et de Radio-Stuttgart — interdit en France —, jusqu’à projeter des séquences tournées dans l’obscurité ou même à laisser le spectateur durant un laps de temps à peine supportable devant un écran vide ». Sans chercher à mesurer ce que ce critique appelle « un laps de temps à peine supportable », on voit que, toujours en pointe, l’śuvre de Godard culmine dans un style destructif, aussi tardivement plagié et inutile que tout le reste, cette négation ayant été formulée dans le cinéma avant même que Godard n’ait commencé la longue série de prétentieuses fausses nouveautés qui suscita tant d’enthousiasme chez les étudiants de la période précédente. Le même journaliste rapporte que le même Godard, dans un court métrage intitulé L’Amour, avoue, par le truchement d’un de ses personnages, que l’on ne peut « mettre la révolution en images », parce que « le cinéma est l’art du mensonge ». Le cinéma n’a pas plus été un « art du mensonge » que tout le reste de l’art, qui était mort dans sa totalité longtemps avant Godard ; lequel n’a même pas été un artiste moderne, c’est-à-dire susceptible de la plus minime originalité personnelle. Le menteur pro-chinois termine donc son bluff en essayant de faire admirer la trouvaille d’un cinéma qui n’en serait pas, tout en dénonçant une sorte de mensonge ontologique, dont il aurait participé comme les autres, mais pas plus. En fait, Godard a été immédiatement démodé par le mouvement de mai 1968, comme fabricant spectaculaire d’une pseudo-critique d’un art récupéré, pour rafistolage, dans les poubelles du passé (cf. Le rôle de Godard, dans I.S. 10). Godard, à ce moment, a fondamentalement disparu en tant que cinéaste, de même qu’il a été insulté et ridiculisé à plusieurs reprises, personnellement, par des révolutionnaires qui le trouvaient sur leur chemin. Le cinéma, comme moyen de communication révolutionnaire, n’est pas intrinsèquement mensonger parce que Godard ou Jacopetti y ont touché ; de même que toute analyse politique n’est pas condamnée à la fausseté parce que les staliniens ont écrit. Actuellement, en différents pays, plusieurs nouveaux cinéastes essaient d’utiliser les films comme instruments d’une critique révolutionnaire, et certains y parviendront partiellement. Seulement, les limites qu’ils subissent dans leur reconnaissance même de la vérité révolutionnaire, aussi bien que dans leurs conceptions esthétiques, les empêcheront encore assez longtemps, à notre avis, d’aller aussi loin qu’il faut. Nous estimons qu’en ce moment seules les positions et les méthodes des situationnistes, selon les thèses formulées par René Viénet dans notre précédent numéro, ont un accès direct à un présent usage révolutionnaire du cinéma — les conditions politico-économiques, bien sûr, pouvant encore faire problème.
On sait qu’Eisenstein souhaitait de tourner Le Capital. On peut d’ailleurs se demander, vu les conceptions formelles et la soumission politique de ce cinéaste, si son film eût été fidèle au texte de Marx. Mais, pour notre part, nous ne doutons pas de faire mieux. Par exemple, dès que possible, Guy Debord réalisera lui-même une adaptation cinématographique de La Société du Spectacle, qui ne sera certainement pas en-deçà de son livre.
La 8e Conférence de l’I.S.
La prochaine conférence de l’I.S. se réunira à la fin du mois de septembre 1969, en Italie.
C’est l’occasion de donner quelques précisions sur l’organisation de l’I.S. dans le passé, et présentement. Notamment de dissiper l’étrange légende sur notre organisation hiérarchique et dictatoriale ; qui accompagne plaisamment l’autre légende (celle-ci, déjà démentie par tous nos textes), selon laquelle nous serions partisans en théorie d’un pur spontanéisme quant à l’action des masses. Le plus fantastique schéma de cette supposée évolution de l’I.S. vers le centralisme se trouve dans l’article, à tous égards monstrueux, d’un chercheur du C.N.R.S., Robert Estivals, dans le numéro 12 de la revue Communications. Partant d’une citation, évidemment fausse, d’I.S. n° 5 — « une conception fédérative de l’I.S. fondée sur une autonomie nationale avait été imposée dès l’origine par l’influence de la section stalinienne » (sic), l’auteur constate que ce fédéralisme fut abandonné au profit d’un « conseil central » qui « bientôt… reçoit tous les pouvoirs de la conférence ». On arrive au but : « Enfin la dictature de ce comité central permet en réalité à Debord de diriger directement lui-même l’I.S. »
Pour laisser là ce raisonnement délirant, qui ailleurs va jusqu’à insinuer que cet obsédant Debord aurait à lui tout seul fomenté le mouvement de mai et même causé sa défaite (« l’action menée à Strasbourg, répétition générale de celle entreprise à Paris » — « Il est bon, chemin faisant, de remarquer le goût prononcé de Debord pour le terme international » — « l’Internationale situationniste est essentiellement l’śuvre de Debord » — « La reconversion psychologique n’a pas été effectuée et elle est, selon nous, la cause de l’erreur de l’I.S., et par la suite l’échec de la néo-social-démocratie estudiantine de mai 1968 »), revenons à une « réalité » qui est bien étrangère à la conception psychologico-policière de l’histoire selon Estivals. L’I.S. n’a jamais jusqu’à ce jour, et ceci très délibérément, groupé plus de vingt-cinq à trente participants — fréquemment moins —, ce qui déjà remet dans une plus véridique lumière ces historiettes sur « la base » dépossédée et commandée de haut. La participation d’individus autonomes a été notre exigence constante, quoique pas toujours atteinte par les capacités réelles d’un certain nombre. Dans une première période, il y eut effectivement, sur la base d’un accord très général, une complète autonomie, non seulement en pratique mais dans les conceptions mêmes de ce que l’I.S. pouvait devenir, de nos divers groupes nationaux, quoiqu’ils n’aient pas exactement coïncidé avec les tendances en présence. Ces groupes eux-mêmes changèrent sans qu’il y en eût jamais plus de trois à mener simultanément une activité effective (le plus souvent en Allemagne, France et Hollande). Le Conseil Central fut établi, à la Conférence de Londres, comme un conseil de délégués, se réunissant tous les deux ou trois mois pour coordonner l’activité de nos groupes, et n’ayant aucune sorte d’existence en dehors de ces réunions. Quoique nommés par la Conférence, les délégués furent quelquefois remplacés avant une réunion par d’autres membres envoyés par leur groupe. Un vif débat eut lieu dans l’I.S., à partir de la Conférence de Göteborg, qu’il serait un peu trop simplificateur de qualifier d’opposition entre les « artistes » et les « révolutionnaires », mais qui recoupait largement un tel affrontement. La discussion théorique fut longue et extrêmement démocratique, mais à la fin des manifestations absolument divergentes dans la pratique, la rupture de toute solidarité et le reniement d’engagements précis de la part des « artistes » — qui cependant voulaient rester dans l’I.S. et la compromettre tout entière par leurs propres choix —, entraînèrent leur exclusion en 1962. À ce moment la Sixième Conférence, à Anvers, constata qu’une unification théorique cohérente s’était accomplie. Dès lors, la question fut posée de dissoudre ce Conseil Central, qui ne fut finalement gardé que pour marquer le rattachement à l’I.S. réelle des camarades qui combattaient en Scandinavie l’imposture publicitaire des nashistes, prétendant encore quelque temps représenter l’I.S. dans les galeries de peinture et les journaux de Stockholm. Dès que le nashisme eût disparu, personne ne fit plus jamais mention de ce Conseil Central, qui tut formellement supprimé sans discussion, en 1966 à la Conférence de Paris. L’I.S. après 1962 avait écrit qu’elle se considérait comme un seul groupe uni, quoique plusieurs camarades fussent géographiquement dispersés en Europe, et l’essentiel de l’activité de ce groupe s’organisa en France, où paraissait la revue qui fut sa principale publication (et qui cessa donc, dès son numéro 9, de porter le sous-titre « bulletin central »). Notre perspective était naturellement de reformer, à partir des bases atteintes par ce groupe cohérent, des sections nationales ayant une réelle activité autonome. La première ébauche, en Angleterre, s’effondra au moment même où elle devait commencer à exister en tant que groupe (cf., ici même, la note Les dernières exclusions). C’est seulement en 1968-1969 que l’I.S. s’est retrouvée formée de sections nationales, éditant chacune une revue (il va donc de soi qu’il n’y eut jamais de « groupe de Strasbourg », mais seulement quelques membres de l’I.S. dans cette ville jusqu’au début de 1967).
L’I.S. au moment de sa 8e Conférence, quoique comprenant des camarades d’une dizaine de nationalités — nos sections étant elles-mêmes internationales dans leur composition — est organisée en quatre sections seulement : américaine, française, italienne, scandinave.